Dialogue avec le Matterhorn

Posted on 1 avril 2012 | No responses

J’ai senti, en regardant longuement le Matterhorn (le nom allemand de cette fabuleuse montagne résonne d’accents liturgiques à mes oreilles), qu’il me parlait, dans toute sa simplicité et sa solennité, comme il sied aux déités. J’étais en contemplation devant cette géante immaculée qui faisait scintiller sa robe blanche de mille éclats sous les rayons d’un soleil de printemps. Et je perçus ce dialogue silencieux dans sa fraîche évidence quand sonnèrent à toute volée, ce dimanche matin des Rameaux, les cloches de l’église du bourg de Zermatt.

« Dèman, no chin la demindze di Ramô », écrit Anne-Marie Yerly dans sa rubrique dominicale humblement patoisante du journal fribourgeois La Gruyère. Je remercie Anne-Marie de m’avoir rappelé à l’originalité de ce dimanche.

Vite, c’est l’heure, la procession! À près de deux mille mètres d’altitude, les cerveaux s’oxygènent. Et, je suis, dans la ruelle qui descend du haut bourg, les enfants qui trottinent en tête, suivis des musiciens et des chanteurs. Mon Dieu, protégez ces âmes qui n’ont pas conscience de leur beauté et qui pour cela sont si belles. Une petite fille me tend un rameau et je sens dans ce branchage un lien avec le monde.

Au balcon du Zermatterhof une femme en peignoir prend le soleil sur une chaise longue et mon regard se laisse distraire par cette apparition. Comme mon cher Boswell, je pense que la sensualité accompagne à merveille le sentiment religieux. Je me signe et lève les yeux vers cette créature qui, depuis sa plate-forme dans les airs, a suivi la messe d’en haut et m’envoie un sourire chrétien, d’aimable pécheresse à aimable pécheur.

Le salon de lecture du Monte Rosa, l’hôtel de la famille Seiler où séjourna l’alpiniste anglais Edward Whymper avant son ascension historique du Matterhorn, est un des lieux où j’aime aller griffonner mes pensées. J’y feuillette la presse internationale, un exercice d’échauffement : « N’oubliez pas : huit millions de pauvres en France », clame un vilain gribouillis du caricaturiste officiel du Grand-Journal-du-Soir de la préfecture de la Seine. Peut-être l’ami des pauvres veut-il faire oublier ses princiers émoluments d’“artiste engagé”. Pris de nausée, nous implorons le pauvre bougre : « De grâce, monsieur l’humoriste, soyez glouton autant qu’il vous plaira, mais arrêtez la répression! Pitié pour les pauvres, pitié pour les riches, pitié pour vous-même! »

Dans le même numéro, un jeune banquier, homme averti, achète son indulgence en proclamant à qui veut l’entendre sa foi socialiste – n’a-t-il pas investi ses lourds dividendes dans Le Grand-Journal-du-Soir, « L’Ami des Pauvres »? Et l’on viendra critiquer l’Eglise.

Le mot de Brodsky n’a jamais été aussi pertinent : « L’esthétique est la mère de l’éthique ». C’est la laideur des vociférateurs qui nous révulse; leurs litanies répétitives blessent tout sentiment authentique du beau, de l’amour, de l’harmonie. Le nouveau puritanisme de ces « entrepreneurs en Bonheur Public », comme déjà les appelait Baudelaire, « qui persuadent tout mendiant qu’il est un roi déchu », relève de la rhétorique de défroqués du sous-off bourré et du cureton paillard. Leur but est le même : faire de vous un coupable, qui sirotez au soleil votre tisane en regardant les beaux nuages passer. La laideur de leurs mensonges et de leur hypocrisie nous fait fuir, simplement.

Thérèse d’Avila eut la modestie d’avouer, dans son autobiographie, qu’elle était l’amie des riches et des puissants, car elle savait, cette femme intelligente non moins que sainte, qu’elle avait besoin d’eux pour l’aider dans sa mission. Heureuse Espagne, heureux écrivains espagnols, qui l’ont pour sainte patronne. Son style est celui de la sincérité. En ces temps de sophisme régnant, le style n’a jamais autant été à la portée de tous : soyez sincères et il vous sera donné.

Je lève mon stylo un instant et regarde par la fenêtre, la rue et son humanité m’appellent à me joindre à elles. Un autre regard furtif vers le ciel et ma chère géante, et voici que le chant joyeux des cloches, ces amies de tous, reprend et me pousse dehors : je serre dans mon poing le rameau que l’on m’a offert et ses vertus m’irriguent le sang. J’embrasse la vie.

Du Gornergrat à Campagne Lullin

Posted on 29 mars 2012 | No responses

Voilà une semaine que mes pensées s’envolent vers l’Annonciation, celle faite à Marie de Nazareth par l’archange Gabriel. C’était dimanche dernier, et je songeais à cet événement en respirant l’air pur du Gornergrat, à 3089 mètres d’altitude. J’étais arrivé à Zermatt en fin de journée, la veille, et la serveuse du bar de la gare m’avait indiqué la dernière chambre disponible, dans un hôtel de famille. Cette chambre était tapie dans les combles et elle avait une petite fenêtre qui donnait sur le chemin de fer du Gornergrat, qui semblait me lancer ses appels à chaque départ : « Tu viens, gros rêveur? »

Dans la nuit du dimanche, je me sentis plein d’impatience, comme les enfants que l’on met à coucher le soir de Noël. Le cadeau que j’attendais, c’était la levée du jour. Et mon vœu fut comblé.

La lumière au matin était lumineuse, la neige brillait de ses cristaux touchés par le soleil, l’air était piquant, il laissait un goût quasi salin quand on l’insufflait par la bouche. Les poumons se gonflaient de joie et le cerveau était sous l’emprise d’une légère ébriété.

« Mon Dieu, heureusement que tu nous a envoyé ta Créature pour nous laver de nos péchés », pensai-je. Et j’implorai le salut en regardant les bouquetins sautiller sur les pentes à travers la fenêtre du petit wagon qui se hissait vers les cimes alpines (on eût dit qu’il montait au ciel, vraiment). J’admirais l’allure des athlètes qui allaient skier, moi qui n’allais que méditer. Deux formes de communion nous rassemblaient à travers l’air que nous respirions. Comme ils avaient l’air heureux, ces hommes et ces femmes qui fuyaient la ville pour un ou deux jours! Et je me réjouissais de leur bonheur. Tout est là, peut-être : se réjouir du bonheur de son prochain, qui est un peu notre bonheur.

Les pieds sans entraves, je me mis à marcher dans la neige qui couvrait encore les sentiers et j’attrappai froid. Depuis que je suis redescendu en plaine, je me terre dans ma petite chambre de la ferme des Rousses, au milieu du vignoble genevois, en buvant du thé et du rhum. Il m’arrive d’entendre dans le poste « l’actualité » du pays voisin, à une lieue et des années-lumière de distance. Il y a campagne. Et, à entendre ces discours, on dirait bien ma foi que le militantisme a trouvé sa voie naturelle : le militarisme. On y martèle sur les podiums, devant la foule qui ne réclame guère qu’un peu de lucre, de grands appels au « patriotisme »… en invitant à mettre la main dans la poche du voisin.

« Le patriotisme est le dernier refuge de la canaille », cette noble pensée de Samuel Johnson, désignera pour l’éternité tous les harangueurs professionnels, les politiciens « pousse au crime ».

Les symboles du « poing levé », du « drapeau rouge », va pour un torero… mais en quoi parlent-ils aux êtres délicats que révulse la vue du sang? Et aux discrets qui n’ont cure d’exhiber leurs attributs génitaux sous un habit moulant et scintillant?

Aujourd’hui, j’ai reçu un message : « Ici il fait soleil. Les oiseaux chantent dans le jardin ». Et ces quelques mots simples m’ont poussé dehors : je vis le soleil, j’entendis les oiseaux et, enfilant un gros pull et enroulant une écharpe autour de mon cou, je dévalai les escaliers pour aller à leur rencontre. Dans la ruelle du bourg, je poussai une porte avec cet écriteau : « Campagne Lullin »; j’avais oublié cette promenade champêtre que je faisais si souvent, du temps de mes années genevoises. Un jeune labrador à la robe noire courut vers moi et me sauta dessus, je lui rendis ses effusions en jouant avec lui. Sa maîtresse me dit quelques mots cordiaux avec un accent anglais – elle venait de Cornouailles. Je traversai la petite campagne bourgeonnante de mille fleurs qui descendait jusqu’au lac, m’arrêtant, saisi de ravissement, devant un cabanon blanc et un fauteuil en bois posés dans un jardin. J’entendis, devant ces humbles créatures, remonter jusqu’à moi le poème de Patrick Kavanagh sur « le vieux portail en bois » du jardin d’Inishkeen, son île paisible. Puis je remontai vers la ferme pour y rédiger une lettre, assis à une table dans la cour au sol de boulets, le regard perdu vers la silhouette blanche des Alpes :

« Votre Altesse… »

« Tu te rends compte… me dit mon ami le consul. On est là, on écrit au sheikh, les héritiers se chamaillent…

« Si je me rends compte… murmurai-je… Et le soleil brille et les oiseaux chantent… »

Puis, plongeant un doigt dans la boîte aux douceurs et le portant à sa bouche, je l’entends méditer à voix haute : « Et cette halva, elle vient d’où, tu dis? De Géorgie? »

En compagnie de Rozanov

Posted on 11 mars 2012 | No responses

« Il est bon de se déplacer avec une provision de silence dans l’âme, écrit Rozanov. Tout alors semble clair, tout acquiert un sens. » Je suis venu dans ce village de l’Oberland bernois avec du silence plein ma besace. J’ai pris une chambre à la pension Pöstli, j’ai tourné le fauteuil vers la fenêtre et je me suis mis à regarder la perspective de la rue, encore blanche de neige. La rivière sous le pont fait entendre son cours, parfois on perçoit le bruit sec des plaques de glace qui se cassent contre la pierre. Ce dimanche matin, les cloches de l’église voisine m’ont réveillé et c’était comme un appel : « Eh, toi, que fais-tu? Viens saluer le jour et rendre grâce! — Je sais, je sais, mes bonnes, je suis avec vous, que diantre! Laissez-moi ouvrir la fenêtre, faire entrer l’air frais dans ma chambre, ouvrir les yeux sur ce monde qui court à ses devoirs – qui s’affaire à son bonheur. »

Ces derniers jours, le monde s’est présenté à moi sous son masque politique. Pourquoi, à chaque fois, cela me chagrine-t-il autant? Il est si facile d’en rire, tant que l’abstention ne vous conduit pas à l’échafaud.

J’ai accompagné, cette semaine, une poétesse à une soirée de lecture à la Volkshaus de Zürich. Qu’importe, après tout, pensé-je, que la manifestation fût célébrée sous l’égide d’un parti politique?

J’entends sonner huit heures, le soleil brille dehors des derniers rayons de l’hiver, et je suis là, à l’auberge du village, qui cherche à aller vers la « clarté », vers le « sens » – vers l’émotion. Si j’y vois clair, me dis-je, peut-être le lecteur y verra-t-il un peu plus clair, lui aussi – et ne suis-je pas ce lecteur?

Rozanov m’encouragea, ce soir là, à la Volkshaus, entre deux portions d’un risotto aux champignons servi par la « secrétaire politique », à sortir prendre l’air.

« Toi, tu veux faire ton subversif, m’a-t-on dit.

— Comment ça? Je ne rêve que de tranquillité », ai-je répondu à mes amis.

Je me suis retrouvé sur la Helvetiaplatz, et le froid saisissant m’a offert un peu de clarté : le nom seul de cette place rayonnait de majesté, de légitimité – « ce qui est là est là », semblait-il dire. Et c’était déjà quelque chose d’énorme, de sentir sa minuscule présence au milieu d’un point aussi grandiose de l’univers. Je dirigeai mes pas vers le bâtiment imposant du Volkshaus.

« Hammam, Massage », pus-je lire à l’entrée, sur un panneau qui dirigeait vers les sous-sols. Je descendis les marches, avec le curieux sentiment de m’avancer vers l’interdit. Je me souvenais d’avoir lu dans le Tages Anzeiger cet avertissement en tête de la rubrique d’annonces « Massages, Relaxation » : « En aucun cas ces annonces n’offrent des services érotiques. » De telles annonces remplissaient un peu plus loin plusieurs pages du journal sous une autre rubrique. Je pensais au sexe tel qu’en avait parlé Rozanov : un tout, un lien et une union immenses entre les êtres; l’amour, la chaleur, la procréation, la vie. Cette pensée : « L’amour charnel porte en lui les germes de l’amour céleste ».

Un tableau à la réception affichait le programme : « Massage ayurvédique – Pagatchampi – Abhyanga ». Je n’eus pas le courage de m’enquérir des détails de la prestation et je me laissai mener à la salle de massage.

Là, la masseuse me fit me déshabiller et m’allonger sur une table où je fus enduit d’huiles de la plante des pieds jusqu’au cou. Soixante minutes de silence pendant lesquelles je me recueillis en pensant à diverses énigmes comme la question du shto/tsha/kaï, variantes qui expriment l’interrogatif « Quoi? » en serbe, en croate et en slovène.

J’avais entendu dire, en Dalmatie, « mlieko », pour « lait », un doux écho au « maleke » de la Flandre occidentale.

Quand je rejoignis la soirée, trois étages plus haut, j’entendis des rires fuser depuis l’escalier. Un auteur zuricois, rebelle patenté, déclamait un récit dans le parler local, prenant à témoin son auditoire, s’en remettant à l’infaillible soutien patriotique. À l’oreille, nous étions jusqu’au cou dans le politique, qui en lui-même ne peut être ni drôle, ni émouvant, aussi le dialecte était-il appelé à la rescousse. Et les rires du public généreux semblaient ne viser à rien d’autre qu’à adoucir le supplice du parler zuricois qui faisait entendre ses plaintes. Je compris que dans une telle langue, on ne pouvait qu’aimer ou prier, rire de bon cœur ou pleurer, c’est pourquoi les ouailles d’un hameau bernois se rebellèrent contre le pasteur qui voulut passer au schriftdeutsch dans ses prêches.

J’entends la voie amie me reprendre : « Tu veux être subversif… »

Et pour toute défense, je me contente de répéter : « En aucun cas je n’ai envie de me moquer, je n’ai envie, profondément, intensément, que d’aimer… »

Parce que « Tout amour est beau. Et seul l’amour est beau. Parce que l’unique chose qui sur terre soit « vraie en elle-même », c’est l’amour. »

« Tu t’es détendu ? m’a demandé la poétesse que j’ai retrouvée.

— Oui, lui répondis-je. Sens… »

Et je lui tendis le bras et le cou encore tout imbibés de l’huile parfumée.

Elle me regarda avec indulgence, comme pour dire : « Qui j’ai rencontré… qui j’ai laissé venir ici… »

Bien sûr, j’aurais pu être moins sentimental et rester tranquillement à ma place. Mais c’est plus fort que moi : tant que je serai en vie, mon être sentimental l’emportera sur le « raisonnable ».

Dieu nous a donné, à nous les vivants, la possibilité de « la fuite ». Ne négligeons pas ce don.

Tout au long de ces dernières semaines, j’avais reçu des nouvelles de Russie, où je fus sur le point de me rendre. Mais l’on me proposa le macadam de Sheremietevo au lieu du quai de Moskva Belorusskaja et mon rêve s’effondra. On m’envoyait des photos de la foule rassemblée sur les places et les boulevards, qui en appelait à un changement. Toute une littérature se déversait depuis la Moscovie et ses provinces à travers le monde pour dire son désir. Et comment? Tu serais indifférent à ces clameurs?

« Le rêveur s’écarte : car plus encore que la nourriture, il aime son rêve. Et rien dans la révolution ne l’incite à rêver. »

Oserai-je le confesser? Une seule fois dans ma vie, en 1981, j’ai voté. Un ami romancier parisien m’avait prié de faire ce geste. « J’attends ce moment depuis la fin de la guerre », m’avait-il dit. J’eus pitié et je votai pour son candidat. Son parti l’emporta. Et il alla danser place de la Bastille. À son âge, avec sa maîtresse. Tous les deux se trompaient mutuellement, mais ils votaient pour « la Justice et le Bien ». Trente ans plus tard, j’ai vu cet homme mourir dans la peur de voir ses idées réalisées, dans une chambre d’hôpital où régnait l’absence d’harmonie entre les malades – faute d’identité morale. Et j’ai prié pour son âme.

Ces temps, je médite sur le raskol – cette rébellion des « des starovières, des staroobriadtsy – des vieux croyants, des vieux ritualistes – contre la réforme de l’Eglise orthodoxe russe au XVIIème siècle. « Ce qui égare le vieux croyant, c’est son excès de religion », a pu écrire un de ses commentateurs. C’est le propre de toute révolution, de tous ceux qui sont obsédés par l’idée du « Bien » et de la « Justice » que d’engendrer « l’excès de religion ». Et c’est pourquoi je préfèrerai toujours le rêve de Rozanov au prêche de Soloviev.

Je croise un strannik sur mon chemin, et je salue ce berger, mon frère, et je me demande : « pourquoi ces toits des maisons paysannes bernoises descendent presque jusqu’à terre, comme les plis d’une jupe de grosse étoffe? Parce que la maison timide veut couvrir ses dessous? »

Pensées sur le Zürichberg

Posted on 4 mars 2012 | No responses

Au lever du jour, des cris m’ont tiré de mon sommeil, je crus que j’étais encore dans mon rêve. J’ouvris les yeux et regardai par la fenêtre : la Zürichbergstrasse s’ouvrait dans une perspective sinueuse, montant vers le petit bois. C’étaient des appels qui venaient du zoo voisin – les singes m’avaient réveillé. Je tendis l’oreille et les entendis qui continuaient à s’agiter et à piailler. Un bramement au loin vint leur répondre. Ce monde animalier rachetait par son innocence les taches de notre passé. Je me souvenais avoir eu ce sentiment en me promenant dans le zoo de Berlin, sur lequel s’ouvrait la gare occidentale de Berlin Zoo, du temps de la division de la ville, dans une autre ère.

Ce matin-là, je descendis l’escalier, sortis dans l’allée, dérangeant le gravier de mes pas et me mis à remonter la rue qui portait un nom si clair : Zürichberg – une voie et une présence naturelle.

Dehors, je pris conscience de la brume que j’avais pressentie depuis l’observatoire de ma chambre – peut-être même l’avais-je inconsciemment occultée : une visite imprévue, un don du ciel. J’allais vers elle, heureux de cette rencontre. Elle pénétrait le paysage et les cœurs, confondant le cours du Temps. On sentait dans l’air le grand calme d’un après. Après la guerre, après la mort. On goûtait à la paix comme à un paradis retrouvé. Et les souvenirs d’une ère précédente affluaient.

Je fis une halte au cimetière. Il avait l’allure d’un grand parc qui se fondait dans le bois environnant, à deux pas du jardin zoologique. Une jeune femme dans ses habits de travail raclait avec un râteau de jardinier la bordure d’une tombe et ramassait les feuilles dans une brouette. Je la saluai et elle me rendit mon bonjour avec un franc sourire.

« Au travail, de si bon matin? » improvisai-je.

« Oh, mais il est déjà huit heures », me répondit-elle, légèrement surprise.

Et elle continua sa besogne, et moi mon chemin.

Je me mis à lire les inscriptions sur les tombes : In Gottes Hand, Psaume 23, Wir sterben zum Leben, Psaume 103, Ein Leben soll ein einziger Dank sein

Je compris, en murmurant ces mots, le lien entre la langue et le sacré, et je me répétais la confession de Joseph Roth, amoureux de la langue allemande, qui résonnait sur cette terre de ses plus profonds, de ses plus antiques accents : « Je crois au Saint Empire romain germanique. »

Le bois de la croix semblait un rameau sorti de terre – une racine que l’on aurait à peine taillée. Le dessin des lettres incisées dans la pierre, la couleur et la forme sobres de ces morceaux de roches en faisaient un jardin naturel, où ces paroles s’élevaient dans l’air et répondaient au visiteur venu saluer ses semblables.

La terre fraîche avait été retournée en de nombreux endroits, comme pour mieux faire respirer ces sépultures. On versait de l’eau sur les plantes et les fleurs, la main qui accomplissait le geste était une main étrangère et amie.

Gottfried Keller faisait entendre son chant paisible du Frühlingsglaube et nous partagions cette confiance printanière :

« Wer jene Hoffnung gab verloren

und böslich sie verloren gab,

der wäre besser ungeboren :

denn lebend wohnt er schon im Grab.


Celui qui a abandonné l’espoir,

Celui qui s’est moqué de l’espoir,

Aurait mieux fait de n’être pas né

Car vivant il est déjà dans la tombe. »

De chaque tombe ici surgissait un vivant.

Je m’éclipse de ce territoire céleste et retourne sur terre en sautant dans le tram 6 qui passe par la Susenbergstrasse et descend jusqu’en ville. Au bout de la dernière courbe, avant la gare monumentale, reliée à toutes les capitales de la vieille Europe, je descends à l’arrêt Central.

Voilà une éternité que je rôde par ici. Je me souviens de l’amie allemande qui venait à Zürich, après la guerre, « pour entendre cet allemand qui ne me faisait pas souffrir ». Et son bel allemand émouvait les vendeuses des confiseries.

« À Zurich, me confia-t-elle, mon dialecte rhénan m’est revenu aux lèvres avec une douceur naturelle ».

J’ai remonté d’un pas sautillant la Niederdorfstrasse jusqu’au Grossmünster, j’ai poussé la porte frappée d’inscriptions évangéliques et je suis descendu dans la crypte, où souriait l’Empereur. Sous ce ciel, j’ai compris la Réforme, ce poème de la Chrétienté.

Dehors, je respirai l’air d’un dimanche d’hiver en arpentant la ville. Dans ma poche, un poème de Johannes Hadlaub traduisait ma joie dans un parler plus pur :

« Ich erginc mich vor der stat doch âne vâr :

do gedâchte ich gar lieplîch an sî.

Je me suis promené au hasard dans la ville

et mes pensées pour elle étaient pleines d’amour. »

Et les deux Johann Jakob, Bodmer et Breitinger, dans la pénombre d’un stübli, me dispensaient leur humeur hérétique : « être soi-même », ce vœu dont ils firent une idée, était une bien belle exhortation, une promesse de liberté.

Lettre de Zurich

Posted on 23 février 2012 | No responses

La salle au premier étage fait face à la gare centrale de Zurich, poste d’observatoire de la mémoire. La façade militaire chante tous les empires défunts qui continuent à vivre en nous. Les trams geignent doucement en glissant sur les rails au contact des caténaires. Le monstre de la technologie a été apprivoisé et se fond dans le paysage, étendant ses branchages minéraux. La Limmat est froide et grise comme la Baltique, la langue allemande ici rend des échos de toutes les langues, chaque accent est un battement d’aile dans l’espace. Le bagage blotti sous la table émet le halètement chaud d’un animal familier. Valise, petite patrie. On fait les comptes avec la journée passée, avec les heures à venir et on finit au Jugement dernier en buvant une tasse de thé noir. Dans le train de cinq heures du matin pour Berne, des paysans coiffés de hauts-de-forme s’expriment dans une langue dont je sens chaque mot – le sens vient après la sensation; la force vient du lien avec le passé, avec la Nature, qui est à l’image du Créateur et donc est l’éternel passé – l’éternité ne connaît ni le futur ni le présent, elle est la somme de tous les passés. Des militaires plaisantent entre eux, quand ils relèvent la tête de leur somme. Comme Robert Walser, je pense : « la paix est une bien jolie chose, et l’Armée est une jolie chose également. » Bientôt, les premières lueurs du jour se reflètent sur des bancs de neige le long du ballast. Sur le quai, les premiers titres de la presse répandent leur poésie. La police, amie de la population, appelle à témoigner : « Le meurtrier parlait le Hochdeutsch sans accent ».

« Vladimir vous attendra devant le consulat russe. Vous savez que le visa express a son prix, n’est-ce pas? » Passeport retrouvé au fond d’un carton après trois mois d’absence de la terre ferme. « On ne vous attendait plus », m’a dit la propriétaire quand je suis revenu chercher mes affaires. Comme il est doux parfois de n’être plus attendu, pensais-je. Dans la salle d’attente du consulat, je feuillette le magazine Russkaya Schweizarya; les articles embrassent une foule d’événements : un hommage au théologien réformé zurichois Johann Jacob Wick, où il est question d’objets volants non identifiés au Moyen-âge; du temps et de la perspective dans la photographie de Rodchenko; l’apparition du tchador en Tchétchénie, « une première »; la nouvelle réglementation de la prostitution à Zurich, avec horaires et zones bien définies. L’amitié entre les peuples est une belle et bonne chose. L’existence d’une ligne ferroviaire directe entre Bâle et Moscou chante la gloire de l’amitié russo-helvétique.

« Briussell? » entends-je appeler mon nom et je me sens happé dans une généalogie qui se moque de l’état-civil : dans ces murs, les vies antérieures se réveillent et vous embarquent dans une filiation sentimentale.

Le tram, une bière au Schweizerhof de Berne, pour dire l’amitié aux murs et aux tables. Dans les sous-sols de la gare, à l’enseigne de Stauffacher, un titre : Durch Schnee, et dans le train pour Zurich, les mots de ce livre répondent au paysage qui envoie ses tableaux à travers la fenêtre du wagon-restaurant. La neige te dit qu’elle est une amie, qu’elle est ta Heimetli.

À la gare, l’employé en uniforme me tend la feuille de route du convoi international NZ 50472 et les noms des haltes, depuis Basel SBB jusqu’à Moskva Belorusskaja dessinent autant d’origines possibles.

Sur une colline du Zürichberg, dans une datcha, notre conversation fait tanguer ce pont chargé de livres et de noms et le regard s’éprend du bouleau nu qui vient de loin : « Birke, berioza », m’a dit celle que je suis venu voir pour ce qu’elle a écrit. Et le serment de fidélité est tout ce dont on peut rêver : la terre, les hommes, les arbres – tout est vie, passé et nostalgie.

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