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	<description>Le blog littéraire de Samuel Brussell</description>
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		<title>« Mais où est le parapluie? »</title>
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		<pubDate>Sat, 19 May 2012 19:58:44 +0000</pubDate>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4908" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab%c2%a0mais-ou-est-le-parapluie-%c2%bb/bastille/"><img class="alignleft size-full wp-image-4908" style="margin: 20px;" title="bastille" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/bastille.jpg" alt="" width="343" height="235" /></a>Voilà quelques semaines que je sentais comme l&#8217;étoffe d&#8217;un chagrin flotter dans l&#8217;air. Une amie octogénaire habitant l&#8217;île Saint-Louis était à sa fenêtre le soir de l&#8217;élection du nouveau président des Français. Elle vit dans la rue une horde de “vainqueurs” marcher en direction de la Bastille. Quelques-uns parmi eux, au milieu des rires goguenards, lancèrent à ceux qui observaient la scène depuis leurs fenêtres, avec l&#8217;autorité des tribuns : « Bientôt, ce sera fini pour vous! » Et ils accompagnaient leurs paroles d&#8217;un geste explicite de l&#8217;index qu&#8217;ils faisaient passer sur leur cou.</p>
<p>« Ô Parisiens!… Je vous ai vus depuis la révolution promener en pompe dans vos rues les bustes de plusieurs personnages illustres, à qui vous prodiguiez vos adorations : je vous ai vus porter dans un temple les cendres de quelques-uns d&#8217;entre eux, que vous regardiez comme des dieux; un moment est venu, où vous les avez subitement <em>dédéifiés</em> : Ô Parisiens!…  »</p>
<p>« C&#8217;est Louis Sébastien Mercier qui a écrit ça », dis-je à mon cher Augustin Dubois, qui restait silencieux au bout du fil. Depuis quelques semaines, je l&#8217;avais senti fuyant à chaque fois que je frayais, un peu pour le provoquer, avec cette anecdote de l&#8217;élection du président des Français. Je sentais qu&#8217;il n&#8217;était pas très fier, je compris qu&#8217;il avait un caprice à assouvir : « punir la droite qui n&#8217;a pas fait son travail », finit-il par avouer. « Très bien, l&#8217;ancien était un pécheur, le nouveau se présente en saint, le sermonnai-je. Mais franchement, entre un vrai pécheur et un faux saint, qui préfères-tu? Entre Al Capone et un prélat bedonnant et pontifiant, je choisis le truand, qui montre son visage de pécheur, dans lequel je me reconnais comme homme. » Je savais que je le coinçais car nos fins sont les mêmes : le seul socialisme qui nous intéresse est le socialisme messianique, qui se moque des partis, des slogans et des foules – où chacun partage sa vie avec chacun. Augustin, c&#8217;est mon double et mon contraire. Il finit par rire de son vote, comme d&#8217;une bonne farce : « Je l&#8217;avais eu comme prof à Sciences-Po, il va leur en faire voir! » se lâcha-t-il. Je compris le mot de Baudelaire : « Moi aussi, je dis : “Vive la révolution!” Mais comme on dirait : “Vive le sang! Vive l&#8217;Apocalypse! Vive le châtiment!” »</p>
<p>Ce que mon amie octogénaire avait vu depuis la fenêtre de la chambrette dans laquelle elle vivait depuis des décennies, c&#8217;était la cohorte des sans-culottes, les éternels ennemis, au fond, de la république :</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4911" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab%c2%a0mais-ou-est-le-parapluie-%c2%bb/louis-sebastien-mercier/"><img class="alignleft size-full wp-image-4911" style="margin: 20px;" title="louis sebastien mercier" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/louis-sebastien-mercier.jpg" alt="" width="269" height="360" /></a>« Le sans-culottisme a suivi constamment les drapeaux vagabonds de l&#8217;anarchie; C&#8217;est pour rendre odieux, ou du moins ridicules les droits naturels de liberté et d&#8217;égalité, que les Jacobins ont imaginé et mis en vogue l&#8217;ignoble sans-culottisme. » « C&#8217;est encore Mercier, ça? me demanda Augustin d&#8217;une voix qui cachait mal sa peine. — C&#8217;est bien lui », répondis-je. Que la paix soit avec toi, Augustin.</p>
<p>Le plus intéressant dans cette histoire, c&#8217;est qu&#8217;Augustin ne cessait de clamer sa foi : « Nous sommes réactionnaires comme Rozanov, socialistes comme Berdiaiev! » Et d&#8217;inspiration messianique comme l&#8217;un et l&#8217;autre, oserais-je ajouter.</p>
<p>À propos de Rozanov et de Berdiaiev, je reçus le même jour un appel d&#8217;une excellente traductrice de russe, qui venait me donner de ses nouvelles.  « Vous avez vu ce qui nous est tombé dessus? me dit-elle. — Il pleut à verse à Paris aussi? crus-je amusant de plaisanter. — Non, mais sérieusement, dites… » Elle avait été communiste dès l&#8217;adolescence, ou plutôt dès son baptême – ses parents lui avaient donné un prénom russe : Olga. « Que voulez-vous, des grands parents qui trimaient chez Michelin, ça laisse des traces… » m&#8217;avait-elle confié un jour, comme pour s&#8217;excuser. Mais elle n&#8217;avait aucun besoin de s&#8217;excuser, car elle avait <em>vécu</em>. Pour ce <em>vécu</em> je la respectais. Elle avait épousé un Russe dans les années septante à Léningrad, où elle passa dix ans, et elle avait eu le temps de goûter aux joies du paradis prolétarien. Je n&#8217;en finissais plus de vivre le tourment de Rozanov : « Pourquoi suis-je tant fâché avec les radicaux? » Elle eut un mot qui m&#8217;éblouit : « Mais écoutez, tous ces socialistes, c&#8217;est une assemblée de notables… » Mon amie Olga partageait avec moi cette faiblesse : nous détestions les bourgeois imbus, surtout quand ils prenaient le rôle d&#8217;“amis du peuple”. Je tempérai : « Ils se comportent en maquereaux avec le peuple – et surtout, avec les jeunes, « qu&#8217;ils jettent comme des cafards dans la poêle à frire pleine d&#8217;huile bouillante ». C&#8217;est encore Rozanov qui avait découvert cette vérité, une vérité tout aussi brûlante que celle du binôme de Newton. En attendant, toute la presse poussait des cris de soulagement : « Enfin libérés! » « Bon débarras! » « Bonjour Monsieur le Président ! » « L&#8217;éternité est à nous! » <em></em></p>
<p><a rel="attachment wp-att-4933" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab%c2%a0mais-ou-est-le-parapluie-%c2%bb/demenager-3/"><img class="alignleft size-full wp-image-4933" style="margin: 20px;" title="déménager" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/déménager2.jpg" alt="" width="338" height="253" /></a>Il y a deux jours, je suis allé chercher mes trente cartons de livres montés quelques semaines plus tôt depuis la Flandre maritime dans une chambre à Zurich, qui donnait sur le zoo et le cimetière Fluntern. J&#8217;avais cru un moment au voisinage bénéfique des tombes de quelques écrivains que j&#8217;aimais. Mais à chaque fois que je tentais de sortir mes livres des cartons, je sentais leur résistance. Et ce sont eux, mes chers compagnons, que j&#8217;écoute le plus souvent. Un soir, dans le jardin, le gérant de la pension m&#8217;avait reproché d&#8217;avoir mangé les bircher-muesli des déménageurs belges, juste après leur départ. Le cuisinier sri-lankais m&#8217;avait vu. — Mais ils n&#8217;en voulaient pas, c&#8217;est pas dans leurs mœurs, l&#8217;avoine et le yoghurt, m&#8217;étais-je exclamé. Ce sont des wallons, eux le matin, ils leur faut un waterzoi. — <em>Môch nix</em>, ça ne fait rien, me répondit-il imperturbable, les bircher-muesli n&#8217;étaient pas pour toi. Et puis,  l&#8217;autre soir, on t&#8217;a vu faire monter une gamine, c&#8217;est pas des trucs à faire ici, ajouta-t-il l&#8217;air sombre. — Quelle gamine? avais-je sursauté. C&#8217;était une écrivaine zurichoise tout ce qu&#8217;il y a de plus réglo, on la laisse écrire dans les journaux, c&#8217;est dire! Elle n&#8217;est plus mineure depuis déjà quelque temps, je voulais lui montrer la vue de ma chambre sur le zoo et ma collection de samizdats! » Elle m&#8217;avait même corrigé : « C&#8217;est pas les cris des singes qu&#8217;on entend, c&#8217;est les paons… » Et elle avait imité leur cri à la fenêtre… qui n&#8217;avait pas échappé à mon gérant. « Ah bon , c&#8217;était le cri d&#8217;un paon, là-haut? » feint-il de s&#8217;étonner. Un zuricois d&#8217;origine sicilienne, jusqu&#8217;où ça peut aller.</p>
<p>Quand il me vit arriver avec la camionnette aux plaques genevoises, Guido cette fois comprit que son heure était arrivée. Où plutôt mon heure : « Le droit de s&#8217;en aller… » On n&#8217;en finirait plus de commenter le mot de Robert Frost : « <em>The best way out is the way through</em>… » La meilleure façon de s&#8217;en sortir, c&#8217;est encore de partir…</p>
<p>Je m&#8217;étais fait escorter par mon ami Alain, au cas où. Ancien rugbyman, il avait gardé une allonge redoutable.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4934" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab%c2%a0mais-ou-est-le-parapluie-%c2%bb/vasily-grossman-with-his-005/"><img class="alignleft size-full wp-image-4934" style="margin: 20px;" title="Vasily-Grossman-with-his--005" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/Vasily-Grossman-with-his-005.jpg" alt="" width="368" height="221" /></a>Quand on eut fini de charger et que j&#8217;allai remettre les clés, Guido me demanda, un peu triste : « T&#8217;étais pas bien, ici? — Ecoute, lui dis-je, c&#8217;est mes livres qui ont tranché. L&#8217;air du Zürichberg ne leur convenait pas. » Et j&#8217;ai continué à<em> écouter</em> mes livres. Johnson et Boswell me parlaient d&#8217;une voix toute proche. Et Carlyle et Burke. Et Gotthelf et Hebel. Et Rozanov et Boulgakov. Et Vassili Grossman : « La consolidation de l&#8217;Etat stalinien s&#8217;effectue sous la forme d&#8217;une protestation des leaders de l&#8217;Etat contre Staline. » Une amie russe m&#8217;avait dit : « Mais tout de même, on ne peut pas comparer… » Je ne veux rien comparer, parce que rien n&#8217;est jamais comparable à rien. Mais la mort est semblable pour tous. Et l&#8217;on ne peut que lutter pour la résurrection de l&#8217;esprit.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4937" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab%c2%a0mais-ou-est-le-parapluie-%c2%bb/agip/"><img class="alignleft size-full wp-image-4937" style="margin: 20px;" title="agip" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/agip.jpg" alt="" width="350" height="245" /></a>Au relais-cafétéria de la station AGIP, sur l&#8217;autoroute, je lus dans <em>Le Matin</em> un papier de Peter Rothenbühler, qui accompagnait une photographie admirable du nouveau président des Français : « Mais où est le parapluie? » Je reconnus dans cet article sobre la marque de la Réforme, qui bottait le cul au jésuitisme politique. On y voyait notre bonhomme, les lèvres pincées, le visage ruisselant sous la pluie, les lunettes trempées, s&#8217;avancer bravement vers la tombe du Soldat inconnu, dédaigneux de la main courtoise qui lui eût tendu un parapluie. <em>C&#8217;est qu&#8217;i</em><em>l n&#8217;avait pas besoin d&#8217;un serviteur</em>, comprenez vous. Il était, Lui, le Serviteur de la Nation. Ne s&#8217;était-il pas écrié, le soir de sa victoire : « Nous ne sommes pas n&#8217;importe quel pays! » Bien entendu, il fallait entendre : « <em>Je</em> ne suis pas n&#8217;importe qui! » L&#8217;Etat, c&#8217;est moi. Chauvinisme et culte de la personnalité. « <em>Amor sui usque ad contemptum dei</em> » : la formule inversée de Saint Augustin appliquée par Chestov au pouvoir bolchévique est le parfait miroir de l&#8217;esprit petit-bourgeois triomphant. Chère amie russe, relisez Chestov, relisons-le ensemble, si vous le voulez bien. Comme tout bon philosophe, il était poète. Tout comme Pessoa, bon poète, était philosophe : « Tout plutôt que d&#8217;avoir raison! » reste un cri du cœur cher aux hommes épris de liberté, un joyeux écho à la Vérité <em>révélée</em> que Chestov fit sienne, loin de « <em>l</em><em>&#8216;</em><em>empreinte de la vulgarité servile</em> ».</p>
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		<title>« A CHI GHE DAGO FASTIDIO? » Gazzetta Veneta, numero zero</title>
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		<pubDate>Mon, 14 May 2012 11:42:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Le brocanteur du rio San Trovaso : il y a une semaine, je le vois à bord de sa barque amarrée, « un topo da mar » – un rat de mer – en train de parlementer avec les policiers municipaux qui prenaient des photos et dressaient un procès-verbal. Un périmètre de sécurité avait été [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4847" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab-a-chi-ghe-dago-fastidio-%c2%bb-gazetta-veneta-numero-zero/a-chi-ghe-dago-fastidio/"><img class="alignleft size-full wp-image-4847" style="margin: 20px;" title="a chi ghe dago fastidio" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/a-chi-ghe-dago-fastidio.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>Le brocanteur du rio San Trovaso : il y a une semaine, je le vois à bord de sa barque amarrée, « <em>un topo da mar</em> » – un rat de mer – en train de parlementer avec les policiers municipaux qui prenaient des photos et dressaient un procès-verbal. Un périmètre de sécurité avait été circonscrit tout autour du théâtre de vente par un ruban rayé de rouge et de blanc : &laquo;&nbsp;POLIZIA&nbsp;&raquo;. Puis la barque, mise sous séquestre corps et biens, resta bâchée pendant quelques jours, sans son gardien. Hier, il fit sa réapparition avec une grande banderole qu&#8217;il avait déployée entre deux mats :</p>
<p>« <em>A CHI GHE DAGO FASTIDIO</em>? » pouvait-on lire en lettres rouges, qui voulaient peut-être répandre un parfum libertaire dans l&#8217;air. « À qui ai-je fait du tort? » se lamentait notre homme à la ronde. Les mots de la patrie vénitienne faisaient fronde au projet garibaldien. Je m&#8217;approchai et vis, alignés sur le muret, une série de petits objets – cendriers publicitaires, porte-clés, images pieuses, madoninne en porcelaine, verres à moutarde – à l&#8217;ombre d&#8217;un écriteau : « Choisissez et prenez ce qui vous plaît &#8211; Gratis ». Un peu plus loin, une coupe de championnat de football précisait les conditions de l&#8217;offre au moyen d&#8217;une feuille scotchée sur laquelle on pouvait lire : « Contribution de solidarité facultative ». Le commerçant aux allures de <em>desperado</em> – barbe abondante, grand chapeau de paille, lunettes de soleil, pipe à la bouche, chemise en jeans – avait enfilé les habits de la victime, contre la sanction de la loi qui le frappait. « Toute la presse me soutient », me dit-il en s&#8217;avançant vers moi. Une sorte de livre de doléances était ouvert, dans lequel il exprimait sa gratitude « au peuple de Venise » et où il invitait les âmes éprises de justice à écrire à la Préfecture pour défendre son cas. J&#8217;avise un gros titre du <em>Gazzettino</em>, mis en évidence : « Malade du diabète, il fait la grève des médicaments pour protester contre l&#8217;interdiction d&#8217;exercer son métier ». À une cliente qui le conjure de ne pas se laisser aller, il répond, la voix désabusée : « Madame, si l&#8217;on me condamne à mourir, autant en finir au plus vite. » Il connaissait sur le bout des doigts la leçon sociale. Je le félicitai pour son astuce et poursuivis mon chemin.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4850" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab-a-chi-ghe-dago-fastidio-%c2%bb-gazetta-veneta-numero-zero/gondoles-2/"><img class="alignleft size-full wp-image-4850" style="margin: 20px;" title="gondoles" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/gondoles1.jpg" alt="" width="288" height="288" /></a>À l&#8217;embarcadère du traghetto de San Samuele : « J&#8217;ai lu quelque part qu&#8217;il faut être debout dans la gondole pour sentir l&#8217;eau de la lagune circuler sous la plante des pieds. Où ai-je bien pu lire ça? s&#8217;exclama-t-elle. Je ne lui répondis rien : elle avait lu ça dans mon livre. »</p>
<p>Le jeune garçon devant moi prenait appui de la main à un rebord en hauteur, dans le vaporetto. « C&#8217;est commode, d&#8217;être grand, lui dis-je, comme je dansais sur un pied et un autre pour garder mon équilibre, tandis que l&#8217;embarcation chevauchait quelques grosses vagues en s&#8217;avançant vers la Giudecca. Il me sourit timidement : « Commode… pas toujours… » Il me regarde en haussant les sourcils, se tape le front du doigt : « Souvent je me cogne la tête… »</p>
<p>J&#8217;appelle Sacha, dans le treizième arrondissement à Paris : « Des Moldaves? Il y a des Moldaves à Venise? s&#8217;exclame-t-il. — Autant que tu en veux, lui réponds-je. Et ils parlent russe aussi bien que toi… — Vous les Moldaves, vous parlez toutes les langues… me dit-il songeur. Puis il reprend : Tiens, je viens de rencontrer une Moldave ici… Comment? Oui, bien sûr, de Kishinëv, ils viennent tous de Kishinëv. Elle s&#8217;est présentée comme une artiste structuraliste. Tu te rends compte? Elle m&#8217;a montré ses découpages, ses collages sur des cartons de boites à chaussures maculés de taches de peinture, elle cherchait une galerie. Je ne savais pas quoi lui dire. Tous ces provinciaux des confins de l&#8217;Europe, ils pensent qu&#8217;il suffit de descendre de leur arbre et d&#8217;imiter une quelconque mode pour être reçu comme des rois à Paris! Dis-moi, il fait chaud où tu es? — La moiteur est arrivée, il faut encore traverser l&#8217;été. Aujourd&#8217;hui, j&#8217;ai repris mes esprits avec la pluie. Mes pensées sont rivées sur le quai nord de la Giudecca, ce rempart d&#8217;ombre. »</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4869" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab-a-chi-ghe-dago-fastidio-%c2%bb-gazetta-veneta-numero-zero/zattere2/"><img class="alignleft size-full wp-image-4869" style="margin: 20px;" title="zattere2" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/zattere2.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>Je vais voir mon amie, la patronne du plus beau café des Zattere : « <em>Ma caro! </em>Un moment qu&#8217;on ne s&#8217;était pas vus! » me salue-t-elle depuis la terrasse. Elle m&#8217;invite à prendre un café. J&#8217;aime l&#8217;entendre parler. Tout dans sa bouche se transforme en sagesse. Quatre-vingts ans et un port admirable. Cette éminente représentante de la bourgeoisie vénitienne se souvient de son enfance dissipée : « Vous savez où on allait, quand on séchait l&#8217;école? me dit-elle d&#8217;une voix espiègle. On montait tout en haut de la tour, à San Marco! Ou bien on s&#8217;installait dans la salle des Doges, avec notre billet à vingt centimes. Et on restait là, avec ma camarade de classe, assises par terre, à se raconter nos histoires. Jusqu&#8217;au moment où le gardien nous chassait gentiment : « Bon, les enfants, je vous aime bien, mais je rentre à la maison, maintenant ! » Elle éclate de rire en se remémorant la scène.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4872" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/%c2%ab-a-chi-ghe-dago-fastidio-%c2%bb-gazetta-veneta-numero-zero/gazzettaveneta/"><img class="alignleft size-full wp-image-4872" style="margin: 20px;" title="gazzettaVeneta" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/gazzettaVeneta.jpg" alt="" width="300" height="270" /></a>À bord du vaporetto que j&#8217;ai pris par pur souci d&#8217;hygiène mentale, pour m&#8217;aérer la tête, je remarque un taxi qui nous côtoie et fait quelques manœuvres d&#8217;approche. Son bateau est comme neuf, avec sa sellerie de cuir blanc et ses boiseries en acajou. Je me mets à rêvasser : « En voilà un beau métier, me dis-je en moi-même. Je naviguerais d&#8217;un canal à un autre, d&#8217;une île à une autre, avec ma belle casquette, été comme hiver, je parlerais avec les touristes japonais, américains, brabançons ou basques… ils me raconteraient leurs histoires, j&#8217;aurais de quoi remplir ma <em>Gazzetta Veneta</em> toute l&#8217;année. » Le loufiat me remarque en train d&#8217;observer son magnifique objet et m&#8217;interpelle : « Il vous plaît, mon bateau? Je le prends de court : — Combien? » Sans même prendre la peine de réfléchir, comme si il n&#8217;attendait que ça, il me fait un signe avec les doigts, sortant du poing fermé l&#8217;index et le majeur. « Deux cents? m&#8217;exclamé-je en riant, émerveillé devant une telle audace. Il hoche la tête en souriant avec compassion. Deux cents de l&#8217;heure ou deux cent mille pour le bateau? poursuis-je. — C&#8217;est vous qui voyez… » me répond-il placide. Et il fait cabrer sa monture sur l&#8217;écume des vagues, hennissante de ses deux cents chevaux diesel.</p>
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		<title>Double assassinat dans la rue Morgue</title>
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		<pubDate>Thu, 03 May 2012 12:23:27 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Nous publions aujourd&#8217;hui l&#8217;article d&#8217;Augustin Dubois envoyé à la page &#171;&#160;Débats&#160;&#187; du Monde la veille du long week-end de la fête du travail et resté sans réponse. « Charles Dantzig a publié dans le numéro du Monde du 18 mars 2012 un article particulièrement  revigorant intitulé « Du populisme en littérature ». Revigorant parce que cet article était [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Nous publions aujourd&#8217;hui l&#8217;article d&#8217;Augustin Dubois envoyé à la page &laquo;&nbsp;Débats&nbsp;&raquo; du <em>Monde</em> la veille du long week-end de la fête du travail et resté sans réponse.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4812" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/double-assassinat-dans-la-rue-morgue/saint-sebastien-3/"><img class="alignleft size-full wp-image-4812" style="margin: 20px;" title="saint sebastien" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/saint-sebastien2.jpg" alt="" width="320" height="345" /></a>« Charles Dantzig a publié dans le numéro du<em> Monde</em> du 18 mars 2012 un article particulièrement  revigorant intitulé « Du populisme en littérature ». Revigorant parce que cet article était à la fois clair, courageux et argumenté, trois caractéristiques dont on n’avait plus coutume dans le petit monde éthéré de la critique littéraire française. L’auteur n’hésitait pas à qualifier de mal écrit le tristement célèbre roman de Jonathan Littell <em>Les Bienveillantes</em>, suggérait que « Stéphane Hessel pourrait être un faux gentil et un vrai cabot » et réglait son compte à la fascination vénéneuse<strong> </strong>que continue d’inspirer Céline à tant de nos compatriotes. Tant d’impudence – d’imprudence – ne pouvait qu’être sévèrement châtiée et l’auteur ne se faisait aucune illusion sur son sort, prévoyant son martyre tel Saint-Sébastien.</p>
<p>Le directeur de la vénérable <em>Revue des Deux Mondes</em>, Michel Crépu, dans un article du 5 avril 2012 paru dans le même journal, se chargea de donner le premier coup.</p>
<p>Article tout à fait remarquable tant il cristallise dans sa structure même toute la pompe et l’essence de la littérature française officiellement consacrée. Tout y est : la fascination pour le brio au détriment du sens (on rêverait de voir un jour Stendhal démenti : « en France, on préférera toujours les mots aux idées »), les phrases sinueuses au charme hypnotisant et somnifère se déroulant les unes après les autres (Sade et Bataille dans la même phrase, c’est double dose de Valium), le pédantisme intimidant (qui oserait se mettre à dos Horace et Tibulle ? qui oserait avouer qu’il n’a pas lu Tibulle ?).</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4820" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/double-assassinat-dans-la-rue-morgue/mowgli/"><img class="alignleft size-full wp-image-4820" style="margin: 20px;" title="mowgli" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/mowgli.jpg" alt="" width="360" height="231" /></a>On croirait voir les anneaux de Kaa dans le dessin de Walt Disney s’enroulant autour du corps de Mowgli  pendant que le python siffle sa chansonnette en lui faisant les gros yeux.</p>
<p>La leçon de Sainte-Beuve a été retenue : rien n’est dit, tout est suggéré, nuancé à l’extrême – à l’exception d’un point : Michel Crépu en tient résolument pour Céline, monstre comme chacun sait de délicatesse et de finesse, auprès de qui Marcel Proust passe pour un rustaud.</p>
<p>La place de Céline dans le panthéon embaumé de la littérature française est un pont-aux-ânes des pages « Idées » de notre presse qui ressurgit de temps en temps comme un prurit national, absolument incompréhensible pour les étrangers. Comme il est bien entendu exclu d’avancer que le très intelligent et redoutablement subtil membre consacré de l’establishment parisien n’ait pas attentivement lu l’auteur d’<em>À la recherche du temps perdu</em>, il faut se rendre à l’évidence. Son œuvre est évidemment beaucoup trop profonde et originale pour se couler dans le moule de la grande tradition littéraire française. De Proust ou de Céline, le plus révolutionnaire n’est peut-être pas celui qu’on pense et Charles Dantzig a commis un crime de lèse-majesté en avançant crûment que les considérations financières n’étaient pas étrangères à ces exhumations périodiques de nauséabonds<strong> </strong>cadavres.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4835" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/05/double-assassinat-dans-la-rue-morgue/populisme/"><img class="alignleft size-full wp-image-4835" style="margin: 20px;" title="populisme" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/05/populisme.jpg" alt="" width="360" height="270" /></a>Vint alors le deuxième coup. Au lacet de soie de l’étrangleur florentin succéda le couteau de cuisine mal affûté. Frédéric Beigbeder crut bon, avec une candeur rafraîchissante, d’intervenir de façon absolument décisive dans <em>Le Monde</em> du 15 avril pour défendre les atouts de la littérature française qu’il n’aime pas voir dénigrée. Il est des avocats qui plombent la cause qu’ils prétendent servir et il n’est pas sûr que Michel Crépu se soit réjoui d’un si encombrant renfort. Nous avions eu Lucrèce Borgia, ce fut Madame Michu qui nous affirma d’un ton très péremptoire que peu importe le sujet d’un livre ou sa morale, pourvu qu’il soit bien écrit, que Charles Dantzig est finalement très jaloux des succès de Jonathan Littell, de Michel Houellebecq et d’Alexis Jenni (et ça, Charles, ça n’est pas joli, joli…), et que nous devrions être très contents que les gens lisent encore… Fermez le ban.</p>
<p>Charles Dantzig se voit donc affublé à son corps défendant du bonnet d’âne de moraliste, donc de puritain, qualificatif infâmant dans notre pays où il est de bon ton d’être revenu de tout. C’est bien au contraire dans la sensibilité frémissante et la dignité de son argumentation que résident s’il en est la vitalité et l’avenir de notre culture. »</p>
<p>Augustin Dubois</p>
<p><strong> </strong></p>
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		<title>« Dissidenti! »</title>
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		<pubDate>Sun, 22 Apr 2012 11:16:10 +0000</pubDate>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4738" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/mappa-venezia/"><img class="alignleft size-full wp-image-4738" style="margin: 20px;" title="mappa venezia" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/mappa-venezia.jpg" alt="" width="362" height="194" /></a>Comme je faisais le tour du sestier Dorsoduro sous une pluie légère, je rencontrai, au cours de ma promenade matinale, à mi-hauteur des marches du pont San Sebastiano, Ekaterina Leonidovna qui s&#8217;en revenait de son atelier de peinture. Nous gravissons quelques marches pour avoir plus de perspective et nous restons à bavarder, juchés sur ce promontoire. Inévitablement, un couple s’arrête à notre hauteur et se met à étudier la topographie des lieux en dépliant une carte sur le parapet. Des Russes. Ekaterina se retourne et ils s’adressent à elles dans sa langue. Un Russe reconnaît un Russe. Heureux ceux qui se reconnaissent comme compatriotes, ceux qui ont laissé une patrie.</p>
<p>« Vous êtes de Saint-Pétersbourg ? leur demande-t-elle.</p>
<p>— <em>Iz Berna</em> », répond la femme.</p>
<p>Je n’avais pas cru déchiffrer le bernois en les entendant parler.</p>
<p>« Depuis 1978, ajoute son compagnon, qui se présente : “Youri Galperine”.</p>
<p>— Ah, on s’est rencontrés à Moscou, lui répond l&#8217;émigrée de Venise avec le plus grand naturel.</p>
<p>— Oui, je me souviens, lui répond l&#8217;écrivain pétersbourgeois. Vous étiez avec la poétesse Olga Sedakova à cette lecture. Comment va Olga? »</p>
<p>En général, quand je sens une humanité humaine, je me demande d&#8217;où je viens – l&#8217;humanité humaine fait de moi un homme.</p>
<p>Les imprévus nous font sortir de nos pensées, ce sont de petits miracles de la vie (et il n&#8217;y a pas de petits miracles, on le sait). J&#8217;eus envie de revoir ce Russe et son épouse bernoise, sa traductrice.</p>
<p>« Bonne idée, demain, autour de midi, chez Gianni, à la Giudecca », répondit Youri, enthousiaste.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4751" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/refondazione_comunista/"><img class="alignleft size-full wp-image-4751" style="margin: 20px;" title="refondazione_comunista" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/refondazione_comunista.jpg" alt="" width="394" height="263" /></a>Le lendemain, je débarquai à la Giudecca. Cette rive a pour moi deux repères que je n&#8217;arrive pas à prendre à la légère. À gauche du débarcadère, une cellule du PCI, avec cette inscription sur la porte : « accès interdit aux non-membres ». À droite, au bout du quai, l&#8217;hôtel Hilton, rénovation à l&#8217;américaine des anciens moulins de l&#8217;île, qui arbore un grand « Welcome » universel. Qui sait pourquoi je n&#8217;arrivais jamais à distinguer l&#8217;oppression capitaliste de la terreur prolétarienne : j&#8217;y avais toujours vu une “entente cordiale” des forces matérialistes – les uns et les autres se retrouvaient dans une vision internationaliste du monde. En attendant, aucune trace de “chez Gianni” ou de nos amis sous le soleil de midi de l&#8217;île rouge.</p>
<p>Au bout d&#8217;une demi-heure, je repris le vaporetto en direction des Zattere. J&#8217;aperçus Iouri, assis sur un parapet avec sa femme. Il me salua de la main en me voyant débarquer : « Gianni est fermé! » me dit-il d&#8217;une voix à la fois joyeuse et désolée, en me montrant du doigt le restaurant des Zattere. Par “Giudecca”, il entendait “le canal de la Giudecca”. Cette confusion me ravit, comme un poème involontaire.</p>
<p>Nous allâmes à La Calcina.</p>
<p>« Je pensais qu&#8217;en Israël, tout le monde était russophone, déclara Youri songeur, en goûtant un vin rouge de Galilée, recommandé par la serveuse moldave. Pourquoi n&#8217;ont-ils pas pris le russe comme langue officielle, là-bas? » Je comprenais son étonnement pour l&#8217;avoir vécu. Le “<em>Nou</em>?” russe, cette interjection au sens infini – “Alors? Et puis? Qu&#8217;est-ce qui  se passe?” – premier mot à être passé dans la langue d&#8217;Israël, reflétait une inquiétude, un espoir, un long soupir à travers les steppes de l&#8217;âme, sentiments tellement naturels à l&#8217;une et l&#8217;autre langue, à l&#8217;un et l&#8217;autre peuples. Aujourd&#8217;hui, le russe est devenu, par un retour naturel des choses, l&#8217;autre langue de ce bout d&#8217;empire hors-frontières. Vladimir Jabotinsky, poète et légionnaire, sourit au-delà de la tombe. Je ne peux m&#8217;empêcher de voir Jérusalem comme une des portes de Byzance.</p>
<p>J&#8217;attendais le moment des anecdotes, des histoires vécues.  <em><a rel="attachment wp-att-4754" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/andrei-siniavski/"><img class="alignleft size-full wp-image-4754" style="margin: 20px;" title="Andrei Siniavski" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/siniavski.jpg" alt="" width="344" height="346" /></a></em></p>
<p><em>C&#8217;était la grande époque de la Dissidence (phénomène inconnu dans nos exemplaires démocraties occidentales). </em> <em>Thérèse, l&#8217;épouse de Youri, lisait à son fils des bylines russes. Siniavski buvait en sa compagnie et s&#8217;extasiait : « Une Suissesse qui lit des bylines à son petit garçon! » </em></p>
<p><em></em><em>Le soir, l&#8217;écrivain russe parmi les plus fameux dissidents qui fût devait donner une conférence. Et il se mit à improviser devant le micro : </em></p>
<p><em>« Je suis à Berne… et je vais vous dire ce que j&#8217;ai vu… J&#8217;ai vu une Suissesse qui lisait des bylines à son petit garçon! »</em></p>
<p><em> Toute la conférence tourna autour de cette Suissesse et des bylines qu&#8217;elle lisait à son enfant, à peine familier de l&#8217;alphabet dans sa langue. </em></p>
<p><em></em> <em>Un Russe de Paris, à la fin, s&#8217;impatienta, et lui cria en français depuis le fond de la salle : « Merci Bakou! »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>*</em></p>
<p><em></em> <em> </em> <em>Siniavski s&#8217;était dévoué pour participer à une conférence qui venait en aide à des poètes russes. Il surprit tout le monde par son sujet quand il se mit à réciter un petit dialogue humoristique : </em></p>
<p><em></em> <em>« Tu as des lacets d&#8217;argent?</em></p>
<p><em> — Non, j&#8217;ai une broche en or. </em></p>
<p><em></em> <em>— Tu as un samovar en or? </em></p>
<p><em></em> <em>— Non, j&#8217;ai une théière en argent. </em></p>
<p><em></em> <em>— Tu as une tasse en argent? </em></p>
<p><em></em> <em>— Non, j&#8217;ai une cuillère en or. » </em></p>
<p><em></em> <em>À la fin, un éminent slaviste se leva et remercia Siniavski en faisant au passage une magistrale interprétation de ce grand moment du post-modernisme russe auquel on venait d&#8217;assister.</em> <em>Sur le coup, Siniavski se renfrogna, un peu vexé d&#8217;avoir été interrompu. Puis, à l&#8217;issue de la conférence, il monta sur l&#8217;estrade pour reprendre la parole et fit cette déclaration : </em><em>« Je m&#8217;excuse pour mon intervention d&#8217;hier, mais je me suis trompé de texte. Au lieu du poème que j&#8217;avais prévu de lire, je vous ai lu un passage d&#8217;un manuel de russe du XVIIIe siècle. »</em></p>
<p><em></em> <em> </em> <em><a rel="attachment wp-att-4761" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/omri_ronen/"><img class="alignleft size-full wp-image-4761" style="margin: 20px;" title="omri_ronen" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/omri_ronen.jpg" alt="" width="245" height="374" /></a></em></p>
<p><em>*</em></p>
<p><em>Il y a un fameux linguiste américain natif d&#8217;Odessa, Omry Ronen, qui passe quelquefois pour Hongrois, parce qu&#8217;il a vécu très jeune quelques années en Hongrie, ou encore Israëlien, parce qu&#8217;il a étudié puis enseigné à l&#8217;université de Jérusalem. Il est célèbre pour connaître toute la poésie russe par cœur. </em></p>
<p><em>Un slaviste lui dit un jour dans les coulisses d&#8217;une conférence : </em></p>
<p><em>« Vous êtes vraiment le premier slaviste au monde! </em></p>
<p><em>— Non, se défendit Omry aussitôt, le deuxième. </em></p>
<p><em>— Mais comment, pourquoi dites-vous ça? lui répondit chagriné son collègue. </em></p>
<p><em>— Parce que je ne suis pas n&#8217;importe qui!  Des premiers, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais un deuxième, il n&#8217;y en a qu&#8217;un seul! »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>*</em></p>
<p>Quand j&#8217;eus publié en français le livre d&#8217;anecdotes de Serioja Dovlatov – <em>Nie tolko Brodsky,</em> traduit en français<em> Brodsky et les autres </em>–, je courus l&#8217;offrir au meilleur lecteur de littérature que je connusse, Vladimir Dimitrijevic (j&#8217;avais littéralement traversé la place Saint-Sulpice en courant).</p>
<p>« Alors, patron? » lui demandai-je après lui en avoir lu quelques pages à brûle pourpoint. Il fronça les sourcils, qu&#8217;il avait aussi fournis que Leonid Illitch, se pinça les lèvres et, prenant un air pensif pour atténuer son sermon, me dit d&#8217;une voix lente : « Ecoute… je trouve ça un peu trop brut, trop direct, ce n&#8217;est pas assez <em>transformé…</em> »</p>
<p>J&#8217;étais parfois capable d&#8217;être insolent avec l&#8217;ami que je respectais le plus.</p>
<p>« Oublie la censure académique, camarade! le tançai-je. Ose reconnaître nos frères! Ose aimer! »</p>
<p>Il me regarda en silence, puis se reprit : « Je sais, je sais… Il y a l&#8217;âme… »</p>
<p>Comme la simple évidence est parfois difficile à reconnaître! « Nous sommes tous syphillisés par la démocratie » : le sage Baudelaire rachète le frivole Michelet.</p>
<p>Pourquoi aurais-je voulu m&#8217;attarder sans fin auprès de cette Bernoise et de ce Pétersbourgeois en exil?</p>
<p>Parce que je sentais <em>une âme</em>.</p>
<p>« C&#8217;est tellement beau, une âme… » N&#8217;est-ce pas, messieurs? (tout le monde se regarde d&#8217;un air gêné).</p>
<p>À une âme, il suffit d&#8217;aimer.</p>
<p>« Leonidovna, raconte-moi ce que t&#8217;on dit tes Russes! »</p>
<p>Elle m&#8217;envoie promener : « “Leonidovna”…  c&#8217;est quoi ces façons? Raconte-moi, raconte-moi… Tu as besoin de remplir ta chronique? Je raconte quand je suis inspirée et puis voilà… »</p>
<p>Je la relance aussitôt : « C&#8217;était quoi, cette histoire de <em>butterbrot</em>, d&#8217;amour et de folie, avec Galperine et sa femme? »</p>
<p><em><a rel="attachment wp-att-4773" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/mcdonalds_kampagne_gross/"><img class="alignleft size-full wp-image-4773" style="margin: 20px;" title="mcdonalds_kampagne_gross" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/mcdonalds_kampagne_gross.jpg" alt="" width="374" height="261" /></a>Galperine venait d&#8217;épouser à Leningrad sa charmante traductrice bernoise.</em> <em>Au lendemain de leur nuit de noces, au moment du petit déjeuner, dans la grande salle à manger de l&#8217;hôtel, elle demanda à son mari : </em></p>
<p><em></em> <em>« J&#8217;aimerais des </em>butterbroti<em>. » </em></p>
<p><em></em> <em>Lui s&#8217;empressa d&#8217;exaucer son désir : </em></p>
<p><em></em> <em>« Mais bien sûr, ma chérie. À quoi tu les veux, tes </em>butterbroti<em>? » </em></p>
<p><em></em> <em>« Des </em>butterbroti<em> », répondit-elle. </em></p>
<p><em></em> <em>« Certes, reprit son époux avec tendresse, mais comment tu les veux, tes </em>butterbroti<em>, au fromage, au jambon? Peut-être au saumon? » </em></p>
<p><em></em> <em>« Mais enfin, s&#8217;emballa la jeune mariée, arrête de te moquer de moi, je ne veux rien d&#8217;autre que des </em>butterbroti<em>! » </em></p>
<p><em></em> <em>À ce moment-là, Galperine crut comprendre : « Mais bien sûr, tout est clair, pensa-t-il en lui-même en se caressant la barbe (je parierais qu&#8217;il avait déjà une barbe), j&#8217;ai épousé une excentrique… Qui d&#8217;autre qu&#8217;une excentrique pouvait m&#8217;épouser? Maintenant c&#8217;est trop tard pour faire marche arrière… »</em></p>
<p><em>Les </em>butterbrot<em>, dans les pays de langue allemande, sont des petits pains beurrés. En Russie, ce sont des sandwiches.</em></p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Ekaterina Leodinovna a été assaillie chez elle par un groupe de Russes, trop heureux de s&#8217;être échappés de la manifestation culturelle « Civilisations croisées ». Elle est marquée par la fatigue.</p>
<p>« Tu connais les Russes… L&#8217;un veut du café, l&#8217;autre un thé avec du sucre, le troisième sans sucre, un autre encore une lasagne avec de la vodka… »</p>
<p>Voyant cette faune de <em>literati</em> raconter chacun leurs histoires en buvant du chaud, du froid, Alexandra, sa fille, la prit à part et lui chuchota à l&#8217;oreille :</p>
<p>« Maman, encore ces poètes russes… on n&#8217;a pas assez, avec papa? »</p>
<p style="text-align: center;"><em>*</em></p>
<p><em><a rel="attachment wp-att-4776" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dissidenti/dovlatov-vail/"><img class="alignleft size-full wp-image-4776" style="margin: 20px;" title="dovlatov &amp; Vaïl" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/dovlatov-Vaïl.jpeg" alt="" width="259" height="194" /></a>Petja Vaïl et Serioja Dovlatov s&#8217;étaient infiltrés dans les jardins de la Fondation Tolstoï, par une journée d&#8217;été new-yorkaise. Il y avait une piscine. Il faisait très chaud. Autour de la piscine, toutes ces vieilles dames élégantes de la première vague de l&#8217;émigration russe, dans leurs beaux habits, tirant sur leurs fume-cigarettes étendues dans leurs chaises longues, sirotant en silence des cocktails extravagants.</em><em>Vaïl et Dovlatov décident de faire quelques brasses dans la piscine. Ils se déshabillent discrètement et se mettent à l&#8217;eau. Quand ils sont au milieu de la piscine, une de ces dames lève ses lunettes de soleil, leur fait signe de la main et leur crie :</em></p>
<p><em>« Hé! </em>Dissidenti!<em> Pas faire pipi dans la piscine, hein! »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>*</em></p>
<p><em> </em> Dans le jardin de Ekaterina à Santo Stefano, en terrasse de la Calcina, sur le canal de la Giudecca, se tenait le festival <em>off </em>de la Rencontre des « Civilisations croisées ».</p>
<p>Mais pour la dissidence, il faut bien un <em>establishment</em>…</p>
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		<title>Zalig Paasfeest, Fröhlichi Ostere, Buona Pasqua! Christos Voskrese!</title>
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		<pubDate>Fri, 13 Apr 2012 17:59:27 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[Venedikt Erofeev]]></category>

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		<description><![CDATA[Semaine de la Pâque orthodoxe, que les chrétiens orthodoxes russes appellent Strastnaja, la Semaine de la Passion. Assis au milieu des cartons dans l&#8217;ancien garage transformé en bibliothèque, prêt à lever le camp de ma chère Flandre maritime, je revis un moment familier : le départ. Aujourd&#8217;hui pourtant, je n&#8217;ai pas l&#8217;impression de partir, et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4698" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/zalig-paasfeest-frohlichi-ostere-buona-pasqua-christus-resurrexit-christos-voskrese/paque-orth/"><img class="alignleft size-full wp-image-4698" style="margin: 20px;" title="pâque orth" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/pâque-orth.jpg" alt="" width="340" height="255" /></a>Semaine de la Pâque orthodoxe, que les chrétiens orthodoxes russes appellent <em>Strastnaja</em>, la Semaine de la Passion.</p>
<p>Assis au milieu des cartons dans l&#8217;ancien garage transformé en bibliothèque, prêt à lever le camp de ma chère Flandre maritime, je revis un moment familier : le départ. Aujourd&#8217;hui pourtant, je n&#8217;ai pas l&#8217;impression de partir, et la destination – les destinations – remises au déménageur ne sont en rien une arrivée. Libéré de l&#8217;illusion du départ et de l&#8217;arrivée, je me souviens : tout est retour. Le ciel de cette Flandre occidentale, qui regarde vers la mer et l&#8217;Angleterre, m&#8217;enverra toujours ses reflets gris d&#8217;eau, comme dans le poème de Josep Carner, « <em>Brussel.les grise d&#8217;aigua</em> ». Peut-être dois-je ces pensées pacifiées à cette Grande Semaine. Une moscovite orthodoxe, qui ne se gêne pas de célébrer la Pâque catholique, me rappelle la traversée du désert des Hébreux : « notre Pâque commence là, m&#8217;écrit-elle. J&#8217;espère que tu seras <em>de retour</em> pour la Pâque orthodoxe. »</p>
<p>Les cloches sonnent à la volée à travers toute la ville de Bruges, qui résonne comme une seule église, d&#8217;une seule voix. C&#8217;est ainsi qu&#8217;une ville mérite le nom de cité, cité des hommes qui aspirent à être mieux que des singes darwiniens. Une ville doit être une maison, les rues sont des couloirs, les places des chambres et des salons, lisez Rozanov, et vous comprendrez ce que c&#8217;est que vivre en homme.</p>
<p><em>Zalig Paasfeest</em> : comme il est doux de dire et d&#8217;entendre ces paroles! Quand j&#8217;ai voulu souhaiter de joyeuses Pâques à des errants de « l&#8217;immense désert des athées », comme appelait Andreï Biely l&#8217;ancien royaume chrétien des Francs devenu <em>res publica</em>, je sentis un mouvement de gêne. Ce sont là des tabous, qui offensent la religion matérialiste. Je pense souvent à la réponse que fit Brodsky à la juge soviet qui lui demandait d&#8217;où il avait reçu l&#8217;autorisation de se dire poète. « <em>Ot Boga</em> – de Dieu », confessa le fidèle. Quelle littérature, quelles lois, quelle vie peut-on avoir en dehors de l&#8217;Esprit? me dis-je.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4703" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/zalig-paasfeest-frohlichi-ostere-buona-pasqua-christus-resurrexit-christos-voskrese/demenageur/"><img class="alignleft size-full wp-image-4703" style="margin: 20px;" title="déménageur" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/déménageur.jpg" alt="" width="384" height="262" /></a>C&#8217;est de ce sujet, la Pâque, que je m&#8217;entretins avec le déménageur wallon, un namurois, et sa femme, une ardennaise, qui parlaient tous deux un français savoureux, sensuel et piquant, et pétri de bon sens. Nous nous retrouvâmes le lendemain au lieu de destination et nous abordâmes les choses célestes de la façon qui leur sied, le plus naturellement du monde :</p>
<p>« Connaissez-vous les fêtes wallonnes de Namur? me demanda sa femme. Eh bien, allez-y seulement, et vous qui vous intéressez aux choses de ce monde, vous y entendrez le prêtre dire son sermon en wallon. »</p>
<p>« Vous verrez, reprit son mari, il n&#8217;y a pas que des socialistes en Wallonie, il reste encore des belles âmes, vous savez. » Je le sus instantanément, car je compris que la remarque de cet homme ne relevait nullement de la politique. Ce colosse en sueur, ce noble ouvrier indépendant, mettait à nu la farce politique par une déclaration bonhomme. Ses paroles étaient humaines, elles émanaient d&#8217;un homme libre, qui travaillait seul avec son épouse (« Je suis seul avec ma femme », disait Dovlatov), douze heures par jour, cassant la croûte en se relayant au volant, deux êtres qui s&#8217;aimaient en se chamaillant après trente ans de mariage. « Mes amis, leur dis-je, vous avez une identité, vous êtes donc vivants, buvons à la santé du peuple wallon! » Et j&#8217;ouvris une bouteille de brandy que je sortis d&#8217;un carton.</p>
<p>Au bout d&#8217;une heure, ils avaient déchargé mon lot de caisses et nous nous dîmes adieu. « On a encore de la route à faire, me dit l&#8217;homme en s&#8217;épongeant le front. Et vous, l&#8217;inspiration vous attend! » me lança-t-il en me saluant de la main comme il montait dans son camion.</p>
<p>« <em>Frölichi Ostere!</em> » lui criai-je dans la langue de cette Suisse orientale, depuis le jardin de la maison.</p>
<p>Je contemplai l&#8217;échafaudage de cartons dans un coin de la pièce. Je plongeai la main et tirai au hasard quelques livres. Chacun avait une histoire : le lieu où je les avais trouvés, la langue dans laquelle je les avais lus, parfois en la sachant à peine, mais en l&#8217;aimant assez pour m&#8217;y plonger davantage; je redécouvrais l&#8217;émotion particulière que chacun d&#8217;eux avait suscitée en moi.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4706" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/zalig-paasfeest-frohlichi-ostere-buona-pasqua-christus-resurrexit-christos-voskrese/iazik/"><img class="alignleft size-full wp-image-4706" style="margin-left: 20px; margin-right: 20px;" title="iazik" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/iazik.jpg" alt="" width="350" height="263" /></a>Méthode de russe : « <em>Mouj i zhena – odna doucha</em> – Mari et femme, une seule âme. »</p>
<p>« <em>Ia nie khochou outchitsia, xotchou zhenitsia</em> – Je ne veux pas étudier, je veux me marier. »</p>
<p>Pourquoi avais-je souligné au crayon cette phrase de la comédie de Fonvisin?</p>
<p>Hubert Butler, <em>The invader wore slippers</em> : « Mis à part les violences assez prévisibles qu&#8217;ils infligèrent aux musulmans lorsqu&#8217;ils se libérèrent de la domination turque, les Slaves du Sud sont tolérants en matière de religion : « <em>Brat je mio, koje vere bio</em> (il est mon frère, quelle que soit sa foi) ». J&#8217;étais allé voir la veuve de Butler, Peggy, dans son manoir près de Kilkenny, et devant l&#8217;exécrable vin qu&#8217;elle me servit, je proposai d&#8217;aller chercher une bouteille en ville. « Je reconnais bien là l&#8217;insolence gaélique! » m&#8217;avait-elle lancé au visage, ne disant plus un mot de la soirée.</p>
<p>Joseph Brodsky, <em>The Post-communist Nightmare</em> : « Tout –<em>isme</em> suggère un fait accompli. Dans les langues slaves, les –<em>ismes</em> laissent entendre qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un phénomène d&#8217;origine étrangère, et lorsqu&#8217;un terme en –<em>isme</em> désigne un système politique, celui-ci est perçu comme imposé de l&#8217;extérieur. »</p>
<p><em>Olach&#8217;al rondenesc</em>, <em>Musighes y cianties tradizionales in Val Badia</em> : j&#8217;avais tenté de convaincre une napolitaine, pour la consoler d&#8217;habiter Trente depuis tant d&#8217;années, de la beauté de la langue parlée et chantée dans les vallées des confins :</p>
<p>« <em>Béla nöt, santa nöt</em></p>
<p><em>döt co dôrm chit e döt</em>…</p>
<p>« Belle nuit sainte nuit</p>
<p>tout dort, tout est silence… »</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4709" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/zalig-paasfeest-frohlichi-ostere-buona-pasqua-christus-resurrexit-christos-voskrese/erofeev-2/"><img class="alignleft size-full wp-image-4709" style="margin: 20px;" title="erofeev" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/erofeev.jpg" alt="" width="280" height="344" /></a>Et je m&#8217;émerveille encore devant ces phrases de Venedikt Erofeev, se souvenant de Rozanov :</p>
<p>« Un soupir est plus riche que tout un royaume. À l&#8217;appel d&#8217;un soupir, Dieu viendra. Il viendra à notre rencontre. Mais dites-moi s&#8217;il vous plaît si vous pensez que Dieu viendrait à la rencontre de quelqu&#8217;un de correct. Nous avons un soupir. Eux n&#8217;ont pas de soupir.<br />
C&#8217;est à ce moment là que j&#8217;ai compris où était l&#8217;auge et les cochons</p>
<p>et où étaient la couronne d&#8217;épines, les clous et la souffrance. »</p>
<p>Oui, messieurs, c&#8217;est ce qu&#8217;a écrit Venedikt Erofeev, en se souvenant de Vassili Vassilievich Rozanov, qui sauve par ses écrits les âmes qui le lisent.</p>
<p>Et encore :</p>
<p>« Dites-moi, vous les constellations, est-ce que maintenant, au moins, vous êtes bienveillantes à mon égard?</p>
<p>« Oui, ont répondu les constellations. »</p>
<p>Sois béni, Venedikt Vassilievitch, et que ton soupir soit le nôtre.</p>
<p>« <em>Buona Pasqua</em> », dirai-je demain dans une cité qui accueille encore ces paroles comme une bénédiction, comme un compliment d&#8217;être en vie. « <em>Christos Voskrese!</em> »</p>
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		<title>Dialogue avec le Matterhorn</title>
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		<pubDate>Sun, 01 Apr 2012 17:02:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>
		<category><![CDATA[Anne-Marie Yerly]]></category>
		<category><![CDATA[Baudelaire]]></category>
		<category><![CDATA[Edward Whymper]]></category>
		<category><![CDATA[Hotel Monte Rosa]]></category>
		<category><![CDATA[Joseph Brodsky]]></category>
		<category><![CDATA[La Gruyère]]></category>
		<category><![CDATA[Matterhorn]]></category>
		<category><![CDATA[Sainte Thérèse d'Avila]]></category>
		<category><![CDATA[Zermatt]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4662" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dialogue-avec-le-matterhorn/matterhorn3/"><img class="alignleft size-full wp-image-4662" style="margin: 20px;" title="Matterhorn3" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/Matterhorn3.jpg" alt="" width="331" height="249" /></a>J&#8217;ai senti, en regardant longuement le Matterhorn (le nom allemand de cette fabuleuse montagne résonne d&#8217;accents liturgiques à mes oreilles), qu&#8217;il me parlait, dans toute sa simplicité et sa solennité, comme il sied aux déités. J&#8217;étais en contemplation devant cette géante immaculée qui faisait scintiller sa robe blanche de mille éclats sous les rayons d&#8217;un soleil de printemps. Et je perçus ce dialogue silencieux dans sa fraîche évidence quand sonnèrent à toute volée, ce dimanche matin des Rameaux, les cloches de l&#8217;église du bourg de Zermatt.</p>
<p>« <em>Dèman, no chin la demindze di Ramô</em> », écrit Anne-Marie Yerly dans sa rubrique dominicale humblement patoisante du journal fribourgeois <em>La Gruyère</em>. Je remercie Anne-Marie de m&#8217;avoir rappelé à l&#8217;originalité de ce dimanche.</p>
<p>Vite, c&#8217;est l&#8217;heure, la procession! À près de deux mille mètres d&#8217;altitude, les cerveaux s&#8217;oxygènent. Et, je suis, dans la ruelle qui descend du haut bourg, les enfants qui trottinent en tête, suivis des musiciens et des chanteurs. Mon Dieu, protégez ces âmes qui n&#8217;ont pas conscience de leur beauté et qui pour cela sont si belles. Une petite fille me tend un rameau et je sens dans ce branchage un lien avec le monde.</p>
<p>Au balcon du Zermatterhof une femme en peignoir prend le soleil sur une chaise longue et mon regard se laisse distraire par cette apparition. Comme mon cher Boswell, je pense que la sensualité accompagne à merveille le sentiment religieux. Je me signe et lève les yeux vers cette créature qui, depuis sa plate-forme dans les airs, a suivi la messe d&#8217;en haut et m&#8217;envoie un sourire chrétien, d&#8217;aimable pécheresse à aimable pécheur.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4665" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dialogue-avec-le-matterhorn/whymper-monterosa/"><img class="alignleft size-full wp-image-4665" style="margin: 20px;" title="whymper monterosa" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/whymper-monterosa.jpg" alt="" width="246" height="342" /></a>Le salon de lecture du Monte Rosa, l&#8217;hôtel de la famille Seiler où séjourna l&#8217;alpiniste anglais Edward Whymper avant son ascension historique du Matterhorn, est un des lieux où j&#8217;aime aller griffonner mes pensées. J&#8217;y feuillette la presse internationale, un exercice d&#8217;échauffement : « N&#8217;oubliez pas : huit millions de pauvres en France », clame un vilain gribouillis du caricaturiste officiel du Grand-Journal-du-Soir de la préfecture de la Seine. Peut-être l&#8217;ami des pauvres veut-il faire oublier ses princiers émoluments d&#8217;“artiste engagé”. Pris de nausée, nous implorons le pauvre bougre : « De grâce, monsieur l&#8217;humoriste, soyez glouton autant qu&#8217;il vous plaira, mais arrêtez la répression! Pitié pour les pauvres, pitié pour les riches, pitié pour vous-même! »</p>
<p>Dans le même numéro, un jeune banquier, homme averti, achète son indulgence en proclamant à qui veut l&#8217;entendre sa foi socialiste – n&#8217;a-t-il pas investi ses lourds dividendes dans Le Grand-Journal-du-Soir, « L&#8217;Ami des Pauvres »? Et l&#8217;on viendra critiquer l&#8217;Eglise.</p>
<p>Le mot de Brodsky n&#8217;a jamais été aussi pertinent : « L&#8217;esthétique est la mère de l&#8217;éthique ». C&#8217;est la laideur des vociférateurs qui nous révulse; leurs litanies répétitives blessent tout sentiment authentique du beau, de l&#8217;amour, de l&#8217;harmonie. Le nouveau puritanisme de ces &laquo;&nbsp;entrepreneurs en Bonheur Public&nbsp;&raquo;, comme déjà les appelait Baudelaire, &laquo;&nbsp;qui persuadent tout mendiant qu&#8217;il est un roi déchu&nbsp;&raquo;, relève de la rhétorique de défroqués du sous-off bourré et du cureton paillard. Leur but est le même : faire de vous un coupable, qui sirotez au soleil votre tisane en regardant les beaux nuages passer. La laideur de leurs mensonges et de leur hypocrisie nous fait fuir, simplement.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4671" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/04/dialogue-avec-le-matterhorn/bernini/"><img class="alignleft size-full wp-image-4671" style="margin: 20px;" title="bernini" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/bernini.jpg" alt="" width="316" height="252" /></a>Thérèse d&#8217;Avila eut la modestie d&#8217;avouer, dans son autobiographie, qu&#8217;elle était l&#8217;amie des riches et des puissants, car elle savait, cette femme intelligente non moins que sainte, qu&#8217;elle avait besoin d&#8217;eux pour l&#8217;aider dans sa mission. Heureuse Espagne, heureux écrivains espagnols, qui l&#8217;ont pour sainte patronne. Son style est celui de la sincérité. En ces temps de sophisme régnant, le style n&#8217;a jamais autant été à la portée de tous : soyez sincères et il vous sera donné.</p>
<p>Je lève mon stylo un instant et regarde par la fenêtre, la rue et son humanité m&#8217;appellent à me joindre à elles. Un autre regard furtif vers le ciel et ma chère géante, et voici que le chant joyeux des cloches, ces amies de tous, reprend et me pousse dehors : je serre dans mon poing le rameau que l&#8217;on m&#8217;a offert et ses vertus m&#8217;irriguent le sang. J&#8217;embrasse la vie.</p>
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		<title>Du Gornergrat à Campagne Lullin</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Mar 2012 11:42:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>
		<category><![CDATA[Annonciation]]></category>
		<category><![CDATA[Campagne Lullin]]></category>
		<category><![CDATA[Gornergrat]]></category>
		<category><![CDATA[Patrick Kavanagh]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4627" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/du-gornergrat-a-campagne-lullin/annunciazione-crespi/"><img class="alignleft size-full wp-image-4627" style="margin: 20px;" title="annunciazione crespi" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/annunciazione-crespi.jpg" alt="" width="294" height="225" /></a>Voilà une semaine que mes pensées s&#8217;envolent vers l&#8217;Annonciation, celle faite à Marie de Nazareth par l&#8217;archange Gabriel. C&#8217;était dimanche dernier, et je songeais à cet événement en respirant l&#8217;air pur du Gornergrat, à 3089 mètres d&#8217;altitude. J&#8217;étais arrivé à Zermatt en fin de journée, la veille, et la serveuse du bar de la gare m&#8217;avait indiqué la dernière chambre disponible, dans un hôtel de famille. Cette chambre était tapie dans les combles et elle avait une petite fenêtre qui donnait sur le chemin de fer du Gornergrat, qui semblait me lancer ses appels à chaque départ : « Tu viens, gros rêveur? »</p>
<p>Dans la nuit du dimanche, je me sentis plein d&#8217;impatience, comme les enfants que l&#8217;on met à coucher le soir de Noël. Le cadeau que j&#8217;attendais, c&#8217;était la levée du jour. Et mon vœu fut comblé.</p>
<p>La lumière au matin était lumineuse, la neige brillait de ses cristaux touchés par le soleil, l&#8217;air était piquant, il laissait un goût quasi salin quand on<strong> </strong>l&#8217;insufflait par la bouche. Les poumons se gonflaient de joie et le cerveau était sous l&#8217;emprise d&#8217;une légère ébriété.</p>
<p>« Mon Dieu, heureusement que tu nous a envoyé ta Créature pour nous laver de nos péchés », pensai-je. Et j&#8217;implorai le salut en regardant les bouquetins sautiller sur les pentes à travers la fenêtre du petit wagon qui se hissait vers les cimes alpines (on eût dit qu&#8217;il montait au ciel, vraiment). J&#8217;admirais l&#8217;allure des athlètes qui allaient skier, moi qui n&#8217;allais que méditer. Deux formes de communion nous rassemblaient à travers l&#8217;air que nous respirions. Comme ils avaient l&#8217;air heureux, ces hommes et ces femmes qui fuyaient la ville pour un ou deux jours! Et je me réjouissais de leur bonheur. Tout est là, peut-être : se réjouir du bonheur de son prochain, qui est un peu notre bonheur.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4628" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/du-gornergrat-a-campagne-lullin/img_0864/"><img class="alignleft size-full wp-image-4628" style="margin: 20px;" title="IMG_0864" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/IMG_0864.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>Les pieds sans entraves, je me mis à marcher dans la neige qui couvrait encore les sentiers et j&#8217;attrappai froid. Depuis que je suis redescendu en plaine, je me terre dans ma petite chambre de la ferme des Rousses, au milieu du vignoble genevois, en buvant du thé et du rhum. Il m&#8217;arrive d&#8217;entendre dans le poste &laquo;&nbsp;l&#8217;actualité&nbsp;&raquo; du pays voisin, à une lieue et des années-lumière de distance. Il y a <em>campagne</em>. Et, à entendre ces discours, on dirait bien ma foi que le militantisme a trouvé sa voie naturelle : le militarisme. On y martèle sur les podiums, devant la foule qui ne réclame guère qu&#8217;un peu de lucre, de grands appels au &laquo;&nbsp;patriotisme&nbsp;&raquo;… en invitant à mettre la main dans la poche du voisin.</p>
<p>« Le patriotisme est le dernier refuge de la canaille », cette noble pensée de Samuel Johnson, désignera pour l&#8217;éternité tous les harangueurs professionnels, les politiciens &laquo;&nbsp;pousse au crime&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Les symboles du &laquo;&nbsp;poing levé&nbsp;&raquo;, du &laquo;&nbsp;drapeau rouge&nbsp;&raquo;, va pour un <em>torero</em>… mais en quoi parlent-ils aux êtres délicats que révulse la vue du sang? Et aux discrets qui n&#8217;ont cure d&#8217;exhiber leurs attributs génitaux sous un habit moulant et scintillant?</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4631" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/du-gornergrat-a-campagne-lullin/img_0884/"><img class="alignleft size-full wp-image-4631" style="margin: 20px;" title="IMG_0884" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/IMG_0884.jpg" alt="" width="234" height="314" /></a>Aujourd&#8217;hui, j&#8217;ai reçu un message : « Ici il fait soleil. Les oiseaux chantent dans le jardin ». Et ces quelques mots simples m&#8217;ont poussé dehors : je vis le soleil, j&#8217;entendis les oiseaux et, enfilant un gros pull et enroulant une écharpe autour de mon cou, je dévalai les escaliers pour aller à leur rencontre. Dans la ruelle du bourg, je poussai une porte avec cet écriteau : &laquo;&nbsp;Campagne Lullin&nbsp;&raquo;; j&#8217;avais oublié cette promenade champêtre que je faisais si souvent, du temps de mes années genevoises. Un jeune labrador à la robe noire courut vers moi et me sauta dessus, je lui rendis ses effusions en jouant avec lui. Sa maîtresse me dit quelques mots cordiaux avec un accent anglais – elle venait de Cornouailles. Je traversai la petite campagne bourgeonnante de mille fleurs qui descendait jusqu&#8217;au lac, m&#8217;arrêtant, saisi de ravissement, devant un cabanon blanc et un fauteuil en bois posés dans un jardin. J&#8217;entendis, devant ces humbles créatures, remonter jusqu&#8217;à moi le poème de Patrick Kavanagh sur &laquo;&nbsp;le vieux portail en bois&nbsp;&raquo; du jardin d&#8217;Inishkeen, son île paisible. Puis je remontai vers la ferme pour y rédiger une lettre, assis à une table dans la cour au sol de boulets, le regard perdu vers la silhouette blanche des Alpes :</p>
<p>« Votre Altesse… »</p>
<p>« Tu te rends compte… me dit mon ami le consul. On est là, on écrit au sheikh, les héritiers se chamaillent…</p>
<p>« Si je me rends compte… murmurai-je… Et le soleil brille et les oiseaux chantent… »</p>
<p>Puis, plongeant un doigt dans la boîte aux douceurs et le portant à sa bouche, je l&#8217;entends méditer à voix haute : « Et cette halva, elle vient d&#8217;où, tu dis? De Géorgie? »</p>
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		<title>En compagnie de Rozanov</title>
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		<pubDate>Sun, 11 Mar 2012 17:02:09 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[Tages Anzeiger]]></category>
		<category><![CDATA[Vassili Rozanov]]></category>
		<category><![CDATA[Vladimir Soloviev]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4599" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/en-compagnie-de-rozanov/remizov_rozanov/"><img class="alignleft size-full wp-image-4599" style="margin: 20px;" title="remizov_rozanov" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/remizov_rozanov.gif" alt="" width="288" height="372" /></a>« Il est bon de se déplacer avec une provision de silence dans l&#8217;âme, écrit Rozanov. Tout alors semble clair, tout acquiert un sens. » Je suis venu dans ce village de l&#8217;Oberland bernois avec du silence plein ma besace. J&#8217;ai pris une chambre à la pension Pöstli, j&#8217;ai tourné le fauteuil vers la fenêtre et je me suis mis à regarder la perspective de la rue, encore blanche de neige. La rivière sous le pont fait entendre son cours, parfois on perçoit le bruit sec des plaques de glace qui se cassent contre la pierre. Ce dimanche matin, les cloches de l&#8217;église voisine m&#8217;ont réveillé et c&#8217;était comme un appel : « Eh, toi, que fais-tu? Viens saluer le jour et rendre grâce! — Je sais, je sais, mes bonnes, je suis avec vous, que diantre! Laissez-moi ouvrir la fenêtre, faire entrer l&#8217;air frais dans ma chambre, ouvrir les yeux sur ce monde qui court à ses devoirs – qui s&#8217;affaire à son bonheur. »</p>
<p>Ces derniers jours, le monde s&#8217;est présenté à moi sous son masque politique. Pourquoi, à chaque fois, cela me chagrine-t-il autant? Il est si facile d&#8217;en rire, tant que l&#8217;abstention ne vous conduit pas à l&#8217;échafaud.</p>
<p>J&#8217;ai accompagné, cette semaine, une poétesse à une soirée de lecture à la Volkshaus de Zürich. Qu&#8217;importe, après tout, pensé-je, que la manifestation fût célébrée sous l&#8217;égide d&#8217;un parti politique?</p>
<p>J&#8217;entends sonner huit heures, le soleil brille dehors des derniers rayons de l&#8217;hiver, et je suis là, à l&#8217;auberge du village, qui cherche à aller vers la « clarté », vers le « sens » – vers l&#8217;émotion. Si j&#8217;y vois clair, me dis-je, peut-être le lecteur y verra-t-il un peu plus clair, lui aussi – et ne suis-je pas ce lecteur?</p>
<p>Rozanov m&#8217;encouragea, ce soir là, à la Volkshaus, entre deux portions d&#8217;un risotto aux champignons servi par la « secrétaire politique », à sortir prendre l&#8217;air.</p>
<p>« Toi, tu veux faire ton subversif, m&#8217;a-t-on dit.</p>
<p>— Comment ça? Je ne rêve que de tranquillité », ai-je répondu à mes amis.</p>
<p>Je me suis retrouvé sur la Helvetiaplatz, et le froid saisissant m&#8217;a offert un peu de clarté : le nom seul de cette place rayonnait de majesté, de légitimité – « ce qui est là est là », semblait-il dire. Et c&#8217;était déjà quelque chose d&#8217;énorme, de sentir sa minuscule présence au milieu d&#8217;un point aussi grandiose de l&#8217;univers. Je dirigeai mes pas vers le bâtiment imposant du Volkshaus.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4585" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/en-compagnie-de-rozanov/zuerich-stadtbad-hamam/"><img class="alignleft size-full wp-image-4585" style="margin: 20px;" title="Zuerich-Stadtbad-Hamam" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/Zuerich-Stadtbad-Hamam.jpg" alt="" width="347" height="277" /></a>« Hammam, Massage », pus-je lire à l&#8217;entrée, sur un panneau qui dirigeait vers les sous-sols. Je descendis les marches, avec le curieux sentiment de m&#8217;avancer vers l&#8217;interdit. Je me souvenais d&#8217;avoir lu dans le <em>Tages Anzeiger</em> cet avertissement en tête de la rubrique d&#8217;annonces « Massages, Relaxation » : « En aucun cas ces annonces n&#8217;offrent des services érotiques. » De telles annonces remplissaient un peu plus loin plusieurs pages du journal sous une autre rubrique. Je pensais au sexe tel qu&#8217;en avait parlé Rozanov : un tout, un lien et une union immenses entre les êtres; l&#8217;amour, la chaleur, la procréation, la vie. Cette pensée : « L&#8217;amour charnel porte en lui les germes de l&#8217;amour céleste ».</p>
<p>Un tableau à la réception affichait le programme : « Massage ayurvédique – Pagatchampi – Abhyanga ». Je n&#8217;eus pas le courage de m&#8217;enquérir des détails de la prestation et je me laissai mener à la salle de massage.</p>
<p>Là, la masseuse me fit me déshabiller et m&#8217;allonger sur une table où je fus enduit d&#8217;huiles de la plante des pieds jusqu&#8217;au cou. Soixante minutes de silence pendant lesquelles je me recueillis en pensant à diverses énigmes comme la question du <em>shto/tsha/kaï</em>, variantes qui expriment l&#8217;interrogatif « Quoi? » en serbe, en croate et en slovène.</p>
<p>J&#8217;avais entendu dire, en Dalmatie, «<em> mlieko </em>», pour « lait », un doux écho au « <em>maleke</em> » de la Flandre occidentale.</p>
<p>Quand je rejoignis la soirée, trois étages plus haut, j&#8217;entendis des rires fuser depuis l&#8217;escalier. Un auteur zuricois, rebelle patenté, déclamait un récit dans le parler local, prenant à témoin son auditoire, s&#8217;en remettant à l&#8217;infaillible soutien patriotique. À l&#8217;oreille, nous étions jusqu&#8217;au cou dans le politique, qui en lui-même ne peut être ni drôle, ni émouvant, aussi le dialecte était-il appelé à la rescousse. Et les rires du public généreux semblaient ne viser à rien d&#8217;autre qu&#8217;à adoucir le supplice du parler zuricois qui faisait entendre ses plaintes. Je compris que dans une telle langue, on ne pouvait qu&#8217;aimer ou prier, rire de bon cœur ou pleurer, c&#8217;est pourquoi les ouailles d&#8217;un hameau bernois se rebellèrent contre le pasteur qui voulut passer au <em>schriftdeutsch</em> dans ses prêches.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4594" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/en-compagnie-de-rozanov/rubens-jardin-amour/"><img class="alignleft size-full wp-image-4594" style="margin: 20px;" title="rubens-jardin-amour" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/rubens-jardin-amour.jpg" alt="" width="363" height="244" /></a>J&#8217;entends la voie amie me reprendre : « Tu veux être subversif… »</p>
<p>Et pour toute défense, je me contente de répéter : « En aucun cas je n&#8217;ai envie de me moquer, je n&#8217;ai envie, profondément, intensément, que d&#8217;aimer… »</p>
<p>Parce que « Tout amour est beau. Et seul l&#8217;amour est beau. Parce que l&#8217;unique chose qui sur terre soit &laquo;&nbsp;<em>vraie </em>en elle-même&nbsp;&raquo;, c&#8217;est l&#8217;amour. »</p>
<p>« Tu t&#8217;es détendu ? m&#8217;a demandé la poétesse que j&#8217;ai retrouvée.</p>
<p>— Oui, lui répondis-je. Sens… »</p>
<p>Et je lui tendis le bras et le cou encore tout imbibés de l&#8217;huile parfumée.</p>
<p>Elle me regarda avec indulgence, comme pour dire : « Qui j&#8217;ai rencontré… qui j&#8217;ai laissé venir ici… »</p>
<p>Bien sûr, j&#8217;aurais pu être moins sentimental et rester tranquillement à ma place. Mais c&#8217;est plus fort que moi : tant que je serai en vie, mon être sentimental l&#8217;emportera sur le « raisonnable ».</p>
<p>Dieu nous a donné, à nous les vivants, la possibilité de « la fuite ». Ne négligeons pas ce don.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4620" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/en-compagnie-de-rozanov/moskva_belorusskaja/"><img class="alignleft size-full wp-image-4620" style="margin: 20px;" title="moskva_belorusskaja" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/moskva_belorusskaja.jpg" alt="" width="301" height="237" /></a>Tout au long de ces dernières semaines, j&#8217;avais reçu des nouvelles de Russie, où je fus sur le point de me rendre. Mais l&#8217;on me proposa le macadam de Sheremietevo au lieu du quai de Moskva Belorusskaja et mon rêve s&#8217;effondra. On m&#8217;envoyait des photos de la foule rassemblée sur les places et les boulevards, qui en appelait à un changement. Toute une littérature se déversait depuis la Moscovie et ses provinces à travers le monde pour dire son désir. Et comment? Tu serais indifférent à ces clameurs?</p>
<p>« Le rêveur s&#8217;écarte : car plus encore que la nourriture, il aime son rêve. Et rien dans la révolution ne l&#8217;incite à rêver. »</p>
<p>Oserai-je le confesser? Une seule fois dans ma vie, en 1981, j&#8217;ai voté. Un ami romancier parisien m&#8217;avait prié de faire ce geste. « J&#8217;attends ce moment depuis la fin de la guerre », m&#8217;avait-il dit. J&#8217;eus pitié et je votai pour son candidat. Son parti l&#8217;emporta. Et il alla danser place de la Bastille. À son âge, avec sa maîtresse. Tous les deux se trompaient mutuellement, mais ils votaient pour « la Justice et le Bien ». Trente ans plus tard, j&#8217;ai vu cet homme mourir dans la peur de voir ses idées réalisées, dans une chambre d&#8217;hôpital où régnait l&#8217;absence d&#8217;harmonie entre les malades – faute d&#8217;identité morale. Et j&#8217;ai prié pour son âme.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4591" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/en-compagnie-de-rozanov/avvakum_01/"><img class="alignleft size-full wp-image-4591" style="margin: 20px;" title="Avvakum_01" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/Avvakum_01.jpg" alt="" width="348" height="247" /></a>Ces temps, je médite sur le <em>raskol</em> – cette rébellion des « des <em>starovières</em>, des <em>staroobriadtsy</em> – des vieux croyants, des vieux ritualistes – contre la réforme de l&#8217;Eglise orthodoxe russe au XVIIème siècle. « Ce qui égare le vieux croyant, c&#8217;est son excès de religion », a pu écrire un de ses commentateurs. C&#8217;est le propre de toute révolution, de tous ceux qui sont obsédés par l&#8217;idée du « Bien » et de la « Justice » que d&#8217;engendrer « l&#8217;excès de religion ». Et c&#8217;est pourquoi je préfèrerai toujours le rêve de Rozanov au prêche de Soloviev.</p>
<p>Je croise un strannik sur mon chemin, et je salue ce berger, mon frère, et je me demande : « pourquoi ces toits des maisons paysannes bernoises descendent presque jusqu&#8217;à terre, comme les plis d&#8217;une jupe de grosse étoffe? Parce que la maison timide veut couvrir ses dessous? »</p>
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		<title>Pensées sur le Zürichberg</title>
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		<pubDate>Sun, 04 Mar 2012 13:57:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Frühlingsglaube]]></category>
		<category><![CDATA[Gottfried Keller]]></category>
		<category><![CDATA[Johann Jakob Bodmer]]></category>
		<category><![CDATA[Johann Jakob Breitinger]]></category>
		<category><![CDATA[Johannes Hadlaub]]></category>
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		<description><![CDATA[Au lever du jour, des cris m&#8217;ont tiré de mon sommeil, je crus que j&#8217;étais encore dans mon rêve. J&#8217;ouvris les yeux et regardai par la fenêtre : la Zürichbergstrasse s&#8217;ouvrait dans une perspective sinueuse, montant vers le petit bois. C&#8217;étaient des appels qui venaient du zoo voisin – les singes m&#8217;avaient réveillé. Je tendis [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4531" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/pensees-sur-le-zurichberg/tram-6/"><img class="alignleft size-full wp-image-4531" style="margin: 20px;" title="tram 6" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/tram-6.jpg" alt="" width="338" height="264" /></a>Au lever du jour, des cris m&#8217;ont tiré de mon sommeil, je crus que j&#8217;étais encore dans mon rêve. J&#8217;ouvris les yeux et regardai par la fenêtre : la Zürichbergstrasse s&#8217;ouvrait dans une perspective sinueuse, montant vers le petit bois. C&#8217;étaient des appels qui venaient du zoo voisin – les singes m&#8217;avaient réveillé. Je tendis l&#8217;oreille et les entendis qui continuaient à s&#8217;agiter et à piailler. Un bramement au loin vint leur répondre. Ce monde animalier rachetait par son innocence les taches de notre passé. Je me souvenais avoir eu ce sentiment en me promenant dans le zoo de Berlin, sur lequel s&#8217;ouvrait la gare occidentale de Berlin Zoo, du temps de la division de la ville, dans une autre ère.</p>
<p>Ce matin-là, je descendis l&#8217;escalier, sortis dans l&#8217;allée, dérangeant le gravier de mes pas et me mis à remonter la rue qui portait un nom si clair : Zürichberg – une voie et une présence naturelle.</p>
<p>Dehors, je pris conscience de la brume que j&#8217;avais pressentie depuis l&#8217;observatoire de ma chambre – peut-être même l&#8217;avais-je inconsciemment occultée : une visite imprévue, un don du ciel. J&#8217;allais vers elle, heureux de cette rencontre. Elle pénétrait le paysage et les cœurs, confondant le cours du Temps. On sentait dans l&#8217;air le grand calme d&#8217;un après. Après la guerre, après la mort. On goûtait à la paix comme à un paradis retrouvé. Et les souvenirs d&#8217;une ère précédente affluaient.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4534" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/pensees-sur-le-zurichberg/fluntern/"><img class="alignleft size-full wp-image-4534" style="margin: 20px;" title="fluntern" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/fluntern.jpg" alt="" width="318" height="212" /></a>Je fis une halte au cimetière. Il avait l&#8217;allure d&#8217;un grand parc qui se fondait dans le bois environnant, à deux pas du jardin zoologique. Une jeune femme dans ses habits de travail raclait avec un râteau de jardinier la bordure d&#8217;une tombe et ramassait les feuilles dans une brouette. Je la saluai et elle me rendit mon bonjour avec un franc sourire.</p>
<p>« Au travail, de si bon matin? » improvisai-je.</p>
<p>« Oh, mais il est déjà huit heures », me répondit-elle, légèrement surprise.</p>
<p>Et elle continua sa besogne, et moi mon chemin.</p>
<p>Je me mis à lire les inscriptions sur les tombes : <em>In Gottes Hand</em>, Psaume 23, <em>Wir sterben zum Leben</em>, Psaume 103, <em>Ein Leben soll ein einziger Dank sein</em>…</p>
<p>Je compris, en murmurant ces mots, le lien entre la langue et le sacré, et je me répétais la confession de Joseph Roth, amoureux de la langue allemande, qui résonnait sur cette terre de ses plus profonds, de ses plus antiques accents : « Je crois au Saint Empire romain germanique. »</p>
<p>Le bois de la croix semblait un rameau sorti de terre – une racine que l&#8217;on aurait à peine taillée. Le dessin des lettres incisées dans la pierre, la couleur et la forme sobres de ces morceaux de roches en faisaient un jardin naturel, où ces paroles s&#8217;élevaient dans l&#8217;air et répondaient au visiteur venu saluer ses semblables.</p>
<p>La terre fraîche avait été retournée en de nombreux endroits, comme pour mieux faire respirer ces sépultures. On versait de l&#8217;eau sur les plantes et les fleurs, la main qui accomplissait le geste était une main étrangère et amie.</p>
<p>Gottfried Keller faisait entendre son chant paisible du <em>Frühlingsglaube </em>et nous partagions cette confiance printanière :</p>
<p>« <em>Wer jene Hoffnung gab verloren </em></p>
<p><em>und böslich sie verloren gab, </em></p>
<p><em>der wäre besser ungeboren : </em></p>
<p><em>denn lebend wohnt er schon im Grab.</em></p>
<p><em><br />
</em></p>
<p>Celui qui a abandonné l&#8217;espoir,</p>
<p>Celui qui s&#8217;est moqué de l&#8217;espoir,</p>
<p>Aurait mieux fait de n&#8217;être pas né</p>
<p>Car vivant il est déjà dans la tombe. »</p>
<p>De chaque tombe ici surgissait un vivant.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4541" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/03/pensees-sur-le-zurichberg/ich-bin/"><img class="alignleft size-full wp-image-4541" style="margin: 20px;" title="ich bin" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/03/ich-bin.jpg" alt="" width="221" height="296" /></a>Je m&#8217;éclipse de ce territoire céleste et retourne sur terre en sautant dans le tram 6 qui passe par la Susenbergstrasse et descend jusqu&#8217;en ville. Au bout de la dernière courbe, avant la gare monumentale, reliée à toutes les capitales de la vieille Europe, je descends à l&#8217;arrêt Central.</p>
<p>Voilà une éternité que je rôde par ici. Je me souviens de l&#8217;amie allemande qui venait à Zürich, après la guerre, « pour entendre cet allemand qui ne me faisait pas souffrir ». Et son bel allemand émouvait les vendeuses des confiseries.</p>
<p>« À Zurich, me confia-t-elle, mon dialecte rhénan m&#8217;est revenu aux lèvres avec une douceur naturelle ».</p>
<p>J&#8217;ai remonté d&#8217;un pas sautillant la Niederdorfstrasse jusqu&#8217;au Grossmünster, j&#8217;ai poussé la porte frappée d&#8217;inscriptions évangéliques et je suis descendu dans la crypte, où souriait l&#8217;Empereur. Sous ce ciel, j&#8217;ai compris la Réforme, ce poème de la Chrétienté.</p>
<p>Dehors, je respirai l’air d’un dimanche d’hiver en arpentant la ville. Dans ma poche, un poème de Johannes Hadlaub traduisait ma joie dans un parler plus pur :</p>
<p>« <em>Ich erginc mich vor der stat doch âne vâr :</em></p>
<p><em>do gedâchte ich gar lieplîch an sî. </em></p>
<p>Je me suis promené au hasard dans la ville</p>
<p>et mes pensées pour elle étaient pleines d&#8217;amour. »</p>
<p>Et les deux Johann Jakob, Bodmer et Breitinger, dans la pénombre d&#8217;un stübli, me dispensaient leur humeur hérétique : « être soi-même », ce vœu dont ils firent une idée, était une bien belle exhortation, une promesse de liberté.</p>
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		<title>Lettre de Zurich</title>
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		<pubDate>Thu, 23 Feb 2012 07:05:41 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La salle au premier étage fait face à la gare centrale de Zurich, poste d&#8217;observatoire de la mémoire. La façade militaire chante tous les empires défunts qui continuent à vivre en nous. Les trams geignent doucement en glissant sur les rails au contact des caténaires. Le monstre de la technologie a été apprivoisé et se [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-4503" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/02/lettre-de-zurich/zurich-bahnhof2-2/"><img class="alignleft size-full wp-image-4503" style="margin: 20px;" title="zurich bahnhof2" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/02/zurich-bahnhof21.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>La salle au premier étage fait face à la gare centrale de Zurich, poste d&#8217;observatoire de la mémoire. La façade militaire chante tous les empires défunts qui continuent à vivre en nous. Les trams geignent doucement en glissant sur les rails au contact des caténaires. Le monstre de la technologie a été apprivoisé et se fond dans le paysage, étendant ses branchages minéraux. La Limmat est froide et grise comme la Baltique, la langue allemande ici rend des échos de toutes les langues, chaque accent est un battement d&#8217;aile dans l&#8217;espace. Le bagage blotti sous la table émet le halètement chaud d&#8217;un animal familier. Valise, petite patrie. On fait les comptes avec la journée passée, avec les heures à venir et on finit au Jugement dernier en buvant une tasse de thé noir. Dans le train de cinq heures du matin pour Berne, des paysans coiffés de hauts-de-forme s&#8217;expriment dans une langue dont je sens chaque mot – le sens vient après la sensation; la force vient du lien avec le passé, avec la Nature, qui est à l&#8217;image du Créateur et donc est l&#8217;éternel passé – l&#8217;éternité ne connaît ni le futur ni le présent, elle est la somme de tous les passés. Des militaires plaisantent entre eux, quand ils relèvent la tête de leur somme. Comme Robert Walser, je pense : « la paix est une bien jolie chose, et l&#8217;Armée est une jolie chose également. » Bientôt, les premières lueurs du jour se reflètent sur des bancs de neige le long du ballast. Sur le quai, les premiers titres de la presse répandent leur poésie. La police, amie de la population, appelle à témoigner : « Le meurtrier parlait le <em>Hochdeutsch</em> sans accent ».</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4509" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/02/lettre-de-zurich/zurich-bahnhof4/"><img class="alignleft size-full wp-image-4509" style="margin: 20px;" title="zurich bahnhof4" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/02/zurich-bahnhof4.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>« Vladimir vous attendra devant le consulat russe. Vous savez que le visa express a son prix, n&#8217;est-ce pas? » Passeport retrouvé au fond d&#8217;un carton après trois mois d&#8217;absence de la terre ferme. « On ne vous attendait plus », m&#8217;a dit la propriétaire quand je suis revenu chercher mes affaires. Comme il est doux parfois de n&#8217;être plus attendu, pensais-je. Dans la salle d&#8217;attente du consulat, je feuillette le magazine <em>Russkaya Schweizarya</em>; les articles embrassent une foule d&#8217;événements : un hommage au théologien réformé zurichois Johann Jacob Wick, où il est question d&#8217;objets volants non identifiés au Moyen-âge; du temps et de la perspective dans la photographie de Rodchenko; l&#8217;apparition du tchador en Tchétchénie, « une première »; la nouvelle réglementation de la prostitution à Zurich, avec horaires et zones bien définies. L&#8217;amitié entre les peuples est une belle et bonne chose. L&#8217;existence d&#8217;une ligne ferroviaire directe entre Bâle et Moscou chante la gloire de l&#8217;amitié russo-helvétique.</p>
<p>« Briussell? » entends-je appeler mon nom et je me sens happé dans une généalogie qui se moque de l&#8217;état-civil : dans ces murs, les vies antérieures se réveillent et vous embarquent dans une filiation sentimentale.</p>
<p><a rel="attachment wp-att-4508" href="http://brussell-express.be/wordpress/2012/02/lettre-de-zurich/zurich-bahnhof3-2/"><img class="alignleft size-full wp-image-4508" style="margin: 20px;" title="zurich bahnhof3" src="http://brussell-express.be/wordpress/wp-content/uploads/2012/02/zurich-bahnhof31.jpg" alt="" width="336" height="251" /></a>Le tram, une bière au Schweizerhof de Berne, pour dire l&#8217;amitié aux murs et aux tables. Dans les sous-sols de la gare, à l&#8217;enseigne de Stauffacher, un titre : <em>Durch Schnee</em>, et dans le train pour Zurich, les mots de ce livre répondent au paysage qui envoie ses tableaux à travers la fenêtre du wagon-restaurant. La neige te dit qu&#8217;elle est une amie, qu&#8217;elle est ta <em>Heimetli</em>.</p>
<p>À la gare, l&#8217;employé en uniforme me tend la feuille de route du convoi international NZ 50472 et les noms des haltes, depuis Basel SBB jusqu&#8217;à Moskva Belorusskaja dessinent autant d&#8217;origines possibles.</p>
<p>Sur une colline du Zürichberg, dans une datcha, notre conversation fait tanguer ce pont chargé de livres et de noms et le regard s&#8217;éprend du bouleau nu qui vient de loin : « <em>Birke</em>, <em>berioza</em> », m&#8217;a dit celle que je suis venu voir pour ce qu&#8217;elle a écrit. Et le serment de fidélité est tout ce dont on peut rêver : la terre, les hommes, les arbres – tout est vie, passé et nostalgie.</p>
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