« Mais où est le parapluie? »

Posted on 19 mai 2012 | No responses

Voilà quelques semaines que je sentais comme l’étoffe d’un chagrin flotter dans l’air. Une amie octogénaire habitant l’île Saint-Louis était à sa fenêtre le soir de l’élection du nouveau président des Français. Elle vit dans la rue une horde de “vainqueurs” marcher en direction de la Bastille. Quelques-uns parmi eux, au milieu des rires goguenards, lancèrent à ceux qui observaient la scène depuis leurs fenêtres, avec l’autorité des tribuns : « Bientôt, ce sera fini pour vous! » Et ils accompagnaient leurs paroles d’un geste explicite de l’index qu’ils faisaient passer sur leur cou.

« Ô Parisiens!… Je vous ai vus depuis la révolution promener en pompe dans vos rues les bustes de plusieurs personnages illustres, à qui vous prodiguiez vos adorations : je vous ai vus porter dans un temple les cendres de quelques-uns d’entre eux, que vous regardiez comme des dieux; un moment est venu, où vous les avez subitement dédéifiés : Ô Parisiens!…  »

« C’est Louis Sébastien Mercier qui a écrit ça », dis-je à mon cher Augustin Dubois, qui restait silencieux au bout du fil. Depuis quelques semaines, je l’avais senti fuyant à chaque fois que je frayais, un peu pour le provoquer, avec cette anecdote de l’élection du président des Français. Je sentais qu’il n’était pas très fier, je compris qu’il avait un caprice à assouvir : « punir la droite qui n’a pas fait son travail », finit-il par avouer. « Très bien, l’ancien était un pécheur, le nouveau se présente en saint, le sermonnai-je. Mais franchement, entre un vrai pécheur et un faux saint, qui préfères-tu? Entre Al Capone et un prélat bedonnant et pontifiant, je choisis le truand, qui montre son visage de pécheur, dans lequel je me reconnais comme homme. » Je savais que je le coinçais car nos fins sont les mêmes : le seul socialisme qui nous intéresse est le socialisme messianique, qui se moque des partis, des slogans et des foules – où chacun partage sa vie avec chacun. Augustin, c’est mon double et mon contraire. Il finit par rire de son vote, comme d’une bonne farce : « Je l’avais eu comme prof à Sciences-Po, il va leur en faire voir! » se lâcha-t-il. Je compris le mot de Baudelaire : « Moi aussi, je dis : “Vive la révolution!” Mais comme on dirait : “Vive le sang! Vive l’Apocalypse! Vive le châtiment!” »

Ce que mon amie octogénaire avait vu depuis la fenêtre de la chambrette dans laquelle elle vivait depuis des décennies, c’était la cohorte des sans-culottes, les éternels ennemis, au fond, de la république :

« Le sans-culottisme a suivi constamment les drapeaux vagabonds de l’anarchie; C’est pour rendre odieux, ou du moins ridicules les droits naturels de liberté et d’égalité, que les Jacobins ont imaginé et mis en vogue l’ignoble sans-culottisme. » « C’est encore Mercier, ça? me demanda Augustin d’une voix qui cachait mal sa peine. — C’est bien lui », répondis-je. Que la paix soit avec toi, Augustin.

Le plus intéressant dans cette histoire, c’est qu’Augustin ne cessait de clamer sa foi : « Nous sommes réactionnaires comme Rozanov, socialistes comme Berdiaiev! » Et d’inspiration messianique comme l’un et l’autre, oserais-je ajouter.

À propos de Rozanov et de Berdiaiev, je reçus le même jour un appel d’une excellente traductrice de russe, qui venait me donner de ses nouvelles.  « Vous avez vu ce qui nous est tombé dessus? me dit-elle. — Il pleut à verse à Paris aussi? crus-je amusant de plaisanter. — Non, mais sérieusement, dites… » Elle avait été communiste dès l’adolescence, ou plutôt dès son baptême – ses parents lui avaient donné un prénom russe : Olga. « Que voulez-vous, des grands parents qui trimaient chez Michelin, ça laisse des traces… » m’avait-elle confié un jour, comme pour s’excuser. Mais elle n’avait aucun besoin de s’excuser, car elle avait vécu. Pour ce vécu je la respectais. Elle avait épousé un Russe dans les années septante à Léningrad, où elle passa dix ans, et elle avait eu le temps de goûter aux joies du paradis prolétarien. Je n’en finissais plus de vivre le tourment de Rozanov : « Pourquoi suis-je tant fâché avec les radicaux? » Elle eut un mot qui m’éblouit : « Mais écoutez, tous ces socialistes, c’est une assemblée de notables… » Mon amie Olga partageait avec moi cette faiblesse : nous détestions les bourgeois imbus, surtout quand ils prenaient le rôle d’“amis du peuple”. Je tempérai : « Ils se comportent en maquereaux avec le peuple – et surtout, avec les jeunes, « qu’ils jettent comme des cafards dans la poêle à frire pleine d’huile bouillante ». C’est encore Rozanov qui avait découvert cette vérité, une vérité tout aussi brûlante que celle du binôme de Newton. En attendant, toute la presse poussait des cris de soulagement : « Enfin libérés! » « Bon débarras! » « Bonjour Monsieur le Président ! » « L’éternité est à nous! » 

Il y a deux jours, je suis allé chercher mes trente cartons de livres montés quelques semaines plus tôt depuis la Flandre maritime dans une chambre à Zurich, qui donnait sur le zoo et le cimetière Fluntern. J’avais cru un moment au voisinage bénéfique des tombes de quelques écrivains que j’aimais. Mais à chaque fois que je tentais de sortir mes livres des cartons, je sentais leur résistance. Et ce sont eux, mes chers compagnons, que j’écoute le plus souvent. Un soir, dans le jardin, le gérant de la pension m’avait reproché d’avoir mangé les bircher-muesli des déménageurs belges, juste après leur départ. Le cuisinier sri-lankais m’avait vu. — Mais ils n’en voulaient pas, c’est pas dans leurs mœurs, l’avoine et le yoghurt, m’étais-je exclamé. Ce sont des wallons, eux le matin, ils leur faut un waterzoi. — Môch nix, ça ne fait rien, me répondit-il imperturbable, les bircher-muesli n’étaient pas pour toi. Et puis,  l’autre soir, on t’a vu faire monter une gamine, c’est pas des trucs à faire ici, ajouta-t-il l’air sombre. — Quelle gamine? avais-je sursauté. C’était une écrivaine zurichoise tout ce qu’il y a de plus réglo, on la laisse écrire dans les journaux, c’est dire! Elle n’est plus mineure depuis déjà quelque temps, je voulais lui montrer la vue de ma chambre sur le zoo et ma collection de samizdats! » Elle m’avait même corrigé : « C’est pas les cris des singes qu’on entend, c’est les paons… » Et elle avait imité leur cri à la fenêtre… qui n’avait pas échappé à mon gérant. « Ah bon , c’était le cri d’un paon, là-haut? » feint-il de s’étonner. Un zuricois d’origine sicilienne, jusqu’où ça peut aller.

Quand il me vit arriver avec la camionnette aux plaques genevoises, Guido cette fois comprit que son heure était arrivée. Où plutôt mon heure : « Le droit de s’en aller… » On n’en finirait plus de commenter le mot de Robert Frost : « The best way out is the way through… » La meilleure façon de s’en sortir, c’est encore de partir…

Je m’étais fait escorter par mon ami Alain, au cas où. Ancien rugbyman, il avait gardé une allonge redoutable.

Quand on eut fini de charger et que j’allai remettre les clés, Guido me demanda, un peu triste : « T’étais pas bien, ici? — Ecoute, lui dis-je, c’est mes livres qui ont tranché. L’air du Zürichberg ne leur convenait pas. » Et j’ai continué à écouter mes livres. Johnson et Boswell me parlaient d’une voix toute proche. Et Carlyle et Burke. Et Gotthelf et Hebel. Et Rozanov et Boulgakov. Et Vassili Grossman : « La consolidation de l’Etat stalinien s’effectue sous la forme d’une protestation des leaders de l’Etat contre Staline. » Une amie russe m’avait dit : « Mais tout de même, on ne peut pas comparer… » Je ne veux rien comparer, parce que rien n’est jamais comparable à rien. Mais la mort est semblable pour tous. Et l’on ne peut que lutter pour la résurrection de l’esprit.

Au relais-cafétéria de la station AGIP, sur l’autoroute, je lus dans Le Matin un papier de Peter Rothenbühler, qui accompagnait une photographie admirable du nouveau président des Français : « Mais où est le parapluie? » Je reconnus dans cet article sobre la marque de la Réforme, qui bottait le cul au jésuitisme politique. On y voyait notre bonhomme, les lèvres pincées, le visage ruisselant sous la pluie, les lunettes trempées, s’avancer bravement vers la tombe du Soldat inconnu, dédaigneux de la main courtoise qui lui eût tendu un parapluie. C’est qu’il n’avait pas besoin d’un serviteur, comprenez vous. Il était, Lui, le Serviteur de la Nation. Ne s’était-il pas écrié, le soir de sa victoire : « Nous ne sommes pas n’importe quel pays! » Bien entendu, il fallait entendre : « Je ne suis pas n’importe qui! » L’Etat, c’est moi. Chauvinisme et culte de la personnalité. « Amor sui usque ad contemptum dei » : la formule inversée de Saint Augustin appliquée par Chestov au pouvoir bolchévique est le parfait miroir de l’esprit petit-bourgeois triomphant. Chère amie russe, relisez Chestov, relisons-le ensemble, si vous le voulez bien. Comme tout bon philosophe, il était poète. Tout comme Pessoa, bon poète, était philosophe : « Tout plutôt que d’avoir raison! » reste un cri du cœur cher aux hommes épris de liberté, un joyeux écho à la Vérité révélée que Chestov fit sienne, loin de « lempreinte de la vulgarité servile ».

« A CHI GHE DAGO FASTIDIO? » Gazzetta Veneta, numero zero

Posted on 14 mai 2012 | No responses

Le brocanteur du rio San Trovaso : il y a une semaine, je le vois à bord de sa barque amarrée, « un topo da mar » – un rat de mer – en train de parlementer avec les policiers municipaux qui prenaient des photos et dressaient un procès-verbal. Un périmètre de sécurité avait été circonscrit tout autour du théâtre de vente par un ruban rayé de rouge et de blanc : « POLIZIA ». Puis la barque, mise sous séquestre corps et biens, resta bâchée pendant quelques jours, sans son gardien. Hier, il fit sa réapparition avec une grande banderole qu’il avait déployée entre deux mats :

« A CHI GHE DAGO FASTIDIO? » pouvait-on lire en lettres rouges, qui voulaient peut-être répandre un parfum libertaire dans l’air. « À qui ai-je fait du tort? » se lamentait notre homme à la ronde. Les mots de la patrie vénitienne faisaient fronde au projet garibaldien. Je m’approchai et vis, alignés sur le muret, une série de petits objets – cendriers publicitaires, porte-clés, images pieuses, madoninne en porcelaine, verres à moutarde – à l’ombre d’un écriteau : « Choisissez et prenez ce qui vous plaît – Gratis ». Un peu plus loin, une coupe de championnat de football précisait les conditions de l’offre au moyen d’une feuille scotchée sur laquelle on pouvait lire : « Contribution de solidarité facultative ». Le commerçant aux allures de desperado – barbe abondante, grand chapeau de paille, lunettes de soleil, pipe à la bouche, chemise en jeans – avait enfilé les habits de la victime, contre la sanction de la loi qui le frappait. « Toute la presse me soutient », me dit-il en s’avançant vers moi. Une sorte de livre de doléances était ouvert, dans lequel il exprimait sa gratitude « au peuple de Venise » et où il invitait les âmes éprises de justice à écrire à la Préfecture pour défendre son cas. J’avise un gros titre du Gazzettino, mis en évidence : « Malade du diabète, il fait la grève des médicaments pour protester contre l’interdiction d’exercer son métier ». À une cliente qui le conjure de ne pas se laisser aller, il répond, la voix désabusée : « Madame, si l’on me condamne à mourir, autant en finir au plus vite. » Il connaissait sur le bout des doigts la leçon sociale. Je le félicitai pour son astuce et poursuivis mon chemin.

À l’embarcadère du traghetto de San Samuele : « J’ai lu quelque part qu’il faut être debout dans la gondole pour sentir l’eau de la lagune circuler sous la plante des pieds. Où ai-je bien pu lire ça? s’exclama-t-elle. Je ne lui répondis rien : elle avait lu ça dans mon livre. »

Le jeune garçon devant moi prenait appui de la main à un rebord en hauteur, dans le vaporetto. « C’est commode, d’être grand, lui dis-je, comme je dansais sur un pied et un autre pour garder mon équilibre, tandis que l’embarcation chevauchait quelques grosses vagues en s’avançant vers la Giudecca. Il me sourit timidement : « Commode… pas toujours… » Il me regarde en haussant les sourcils, se tape le front du doigt : « Souvent je me cogne la tête… »

J’appelle Sacha, dans le treizième arrondissement à Paris : « Des Moldaves? Il y a des Moldaves à Venise? s’exclame-t-il. — Autant que tu en veux, lui réponds-je. Et ils parlent russe aussi bien que toi… — Vous les Moldaves, vous parlez toutes les langues… me dit-il songeur. Puis il reprend : Tiens, je viens de rencontrer une Moldave ici… Comment? Oui, bien sûr, de Kishinëv, ils viennent tous de Kishinëv. Elle s’est présentée comme une artiste structuraliste. Tu te rends compte? Elle m’a montré ses découpages, ses collages sur des cartons de boites à chaussures maculés de taches de peinture, elle cherchait une galerie. Je ne savais pas quoi lui dire. Tous ces provinciaux des confins de l’Europe, ils pensent qu’il suffit de descendre de leur arbre et d’imiter une quelconque mode pour être reçu comme des rois à Paris! Dis-moi, il fait chaud où tu es? — La moiteur est arrivée, il faut encore traverser l’été. Aujourd’hui, j’ai repris mes esprits avec la pluie. Mes pensées sont rivées sur le quai nord de la Giudecca, ce rempart d’ombre. »

Je vais voir mon amie, la patronne du plus beau café des Zattere : « Ma caro! Un moment qu’on ne s’était pas vus! » me salue-t-elle depuis la terrasse. Elle m’invite à prendre un café. J’aime l’entendre parler. Tout dans sa bouche se transforme en sagesse. Quatre-vingts ans et un port admirable. Cette éminente représentante de la bourgeoisie vénitienne se souvient de son enfance dissipée : « Vous savez où on allait, quand on séchait l’école? me dit-elle d’une voix espiègle. On montait tout en haut de la tour, à San Marco! Ou bien on s’installait dans la salle des Doges, avec notre billet à vingt centimes. Et on restait là, avec ma camarade de classe, assises par terre, à se raconter nos histoires. Jusqu’au moment où le gardien nous chassait gentiment : « Bon, les enfants, je vous aime bien, mais je rentre à la maison, maintenant ! » Elle éclate de rire en se remémorant la scène.

À bord du vaporetto que j’ai pris par pur souci d’hygiène mentale, pour m’aérer la tête, je remarque un taxi qui nous côtoie et fait quelques manœuvres d’approche. Son bateau est comme neuf, avec sa sellerie de cuir blanc et ses boiseries en acajou. Je me mets à rêvasser : « En voilà un beau métier, me dis-je en moi-même. Je naviguerais d’un canal à un autre, d’une île à une autre, avec ma belle casquette, été comme hiver, je parlerais avec les touristes japonais, américains, brabançons ou basques… ils me raconteraient leurs histoires, j’aurais de quoi remplir ma Gazzetta Veneta toute l’année. » Le loufiat me remarque en train d’observer son magnifique objet et m’interpelle : « Il vous plaît, mon bateau? Je le prends de court : — Combien? » Sans même prendre la peine de réfléchir, comme si il n’attendait que ça, il me fait un signe avec les doigts, sortant du poing fermé l’index et le majeur. « Deux cents? m’exclamé-je en riant, émerveillé devant une telle audace. Il hoche la tête en souriant avec compassion. Deux cents de l’heure ou deux cent mille pour le bateau? poursuis-je. — C’est vous qui voyez… » me répond-il placide. Et il fait cabrer sa monture sur l’écume des vagues, hennissante de ses deux cents chevaux diesel.

Double assassinat dans la rue Morgue

Posted on 3 mai 2012 | No responses

Nous publions aujourd’hui l’article d’Augustin Dubois envoyé à la page « Débats » du Monde la veille du long week-end de la fête du travail et resté sans réponse.

« Charles Dantzig a publié dans le numéro du Monde du 18 mars 2012 un article particulièrement  revigorant intitulé « Du populisme en littérature ». Revigorant parce que cet article était à la fois clair, courageux et argumenté, trois caractéristiques dont on n’avait plus coutume dans le petit monde éthéré de la critique littéraire française. L’auteur n’hésitait pas à qualifier de mal écrit le tristement célèbre roman de Jonathan Littell Les Bienveillantes, suggérait que « Stéphane Hessel pourrait être un faux gentil et un vrai cabot » et réglait son compte à la fascination vénéneuse que continue d’inspirer Céline à tant de nos compatriotes. Tant d’impudence – d’imprudence – ne pouvait qu’être sévèrement châtiée et l’auteur ne se faisait aucune illusion sur son sort, prévoyant son martyre tel Saint-Sébastien.

Le directeur de la vénérable Revue des Deux Mondes, Michel Crépu, dans un article du 5 avril 2012 paru dans le même journal, se chargea de donner le premier coup.

Article tout à fait remarquable tant il cristallise dans sa structure même toute la pompe et l’essence de la littérature française officiellement consacrée. Tout y est : la fascination pour le brio au détriment du sens (on rêverait de voir un jour Stendhal démenti : « en France, on préférera toujours les mots aux idées »), les phrases sinueuses au charme hypnotisant et somnifère se déroulant les unes après les autres (Sade et Bataille dans la même phrase, c’est double dose de Valium), le pédantisme intimidant (qui oserait se mettre à dos Horace et Tibulle ? qui oserait avouer qu’il n’a pas lu Tibulle ?).

On croirait voir les anneaux de Kaa dans le dessin de Walt Disney s’enroulant autour du corps de Mowgli  pendant que le python siffle sa chansonnette en lui faisant les gros yeux.

La leçon de Sainte-Beuve a été retenue : rien n’est dit, tout est suggéré, nuancé à l’extrême – à l’exception d’un point : Michel Crépu en tient résolument pour Céline, monstre comme chacun sait de délicatesse et de finesse, auprès de qui Marcel Proust passe pour un rustaud.

La place de Céline dans le panthéon embaumé de la littérature française est un pont-aux-ânes des pages « Idées » de notre presse qui ressurgit de temps en temps comme un prurit national, absolument incompréhensible pour les étrangers. Comme il est bien entendu exclu d’avancer que le très intelligent et redoutablement subtil membre consacré de l’establishment parisien n’ait pas attentivement lu l’auteur d’À la recherche du temps perdu, il faut se rendre à l’évidence. Son œuvre est évidemment beaucoup trop profonde et originale pour se couler dans le moule de la grande tradition littéraire française. De Proust ou de Céline, le plus révolutionnaire n’est peut-être pas celui qu’on pense et Charles Dantzig a commis un crime de lèse-majesté en avançant crûment que les considérations financières n’étaient pas étrangères à ces exhumations périodiques de nauséabonds cadavres.

Vint alors le deuxième coup. Au lacet de soie de l’étrangleur florentin succéda le couteau de cuisine mal affûté. Frédéric Beigbeder crut bon, avec une candeur rafraîchissante, d’intervenir de façon absolument décisive dans Le Monde du 15 avril pour défendre les atouts de la littérature française qu’il n’aime pas voir dénigrée. Il est des avocats qui plombent la cause qu’ils prétendent servir et il n’est pas sûr que Michel Crépu se soit réjoui d’un si encombrant renfort. Nous avions eu Lucrèce Borgia, ce fut Madame Michu qui nous affirma d’un ton très péremptoire que peu importe le sujet d’un livre ou sa morale, pourvu qu’il soit bien écrit, que Charles Dantzig est finalement très jaloux des succès de Jonathan Littell, de Michel Houellebecq et d’Alexis Jenni (et ça, Charles, ça n’est pas joli, joli…), et que nous devrions être très contents que les gens lisent encore… Fermez le ban.

Charles Dantzig se voit donc affublé à son corps défendant du bonnet d’âne de moraliste, donc de puritain, qualificatif infâmant dans notre pays où il est de bon ton d’être revenu de tout. C’est bien au contraire dans la sensibilité frémissante et la dignité de son argumentation que résident s’il en est la vitalité et l’avenir de notre culture. »

Augustin Dubois

« Dissidenti! »

Posted on 22 avril 2012 | No responses

Comme je faisais le tour du sestier Dorsoduro sous une pluie légère, je rencontrai, au cours de ma promenade matinale, à mi-hauteur des marches du pont San Sebastiano, Ekaterina Leonidovna qui s’en revenait de son atelier de peinture. Nous gravissons quelques marches pour avoir plus de perspective et nous restons à bavarder, juchés sur ce promontoire. Inévitablement, un couple s’arrête à notre hauteur et se met à étudier la topographie des lieux en dépliant une carte sur le parapet. Des Russes. Ekaterina se retourne et ils s’adressent à elles dans sa langue. Un Russe reconnaît un Russe. Heureux ceux qui se reconnaissent comme compatriotes, ceux qui ont laissé une patrie.

« Vous êtes de Saint-Pétersbourg ? leur demande-t-elle.

Iz Berna », répond la femme.

Je n’avais pas cru déchiffrer le bernois en les entendant parler.

« Depuis 1978, ajoute son compagnon, qui se présente : “Youri Galperine”.

— Ah, on s’est rencontrés à Moscou, lui répond l’émigrée de Venise avec le plus grand naturel.

— Oui, je me souviens, lui répond l’écrivain pétersbourgeois. Vous étiez avec la poétesse Olga Sedakova à cette lecture. Comment va Olga? »

En général, quand je sens une humanité humaine, je me demande d’où je viens – l’humanité humaine fait de moi un homme.

Les imprévus nous font sortir de nos pensées, ce sont de petits miracles de la vie (et il n’y a pas de petits miracles, on le sait). J’eus envie de revoir ce Russe et son épouse bernoise, sa traductrice.

« Bonne idée, demain, autour de midi, chez Gianni, à la Giudecca », répondit Youri, enthousiaste.

Le lendemain, je débarquai à la Giudecca. Cette rive a pour moi deux repères que je n’arrive pas à prendre à la légère. À gauche du débarcadère, une cellule du PCI, avec cette inscription sur la porte : « accès interdit aux non-membres ». À droite, au bout du quai, l’hôtel Hilton, rénovation à l’américaine des anciens moulins de l’île, qui arbore un grand « Welcome » universel. Qui sait pourquoi je n’arrivais jamais à distinguer l’oppression capitaliste de la terreur prolétarienne : j’y avais toujours vu une “entente cordiale” des forces matérialistes – les uns et les autres se retrouvaient dans une vision internationaliste du monde. En attendant, aucune trace de “chez Gianni” ou de nos amis sous le soleil de midi de l’île rouge.

Au bout d’une demi-heure, je repris le vaporetto en direction des Zattere. J’aperçus Iouri, assis sur un parapet avec sa femme. Il me salua de la main en me voyant débarquer : « Gianni est fermé! » me dit-il d’une voix à la fois joyeuse et désolée, en me montrant du doigt le restaurant des Zattere. Par “Giudecca”, il entendait “le canal de la Giudecca”. Cette confusion me ravit, comme un poème involontaire.

Nous allâmes à La Calcina.

« Je pensais qu’en Israël, tout le monde était russophone, déclara Youri songeur, en goûtant un vin rouge de Galilée, recommandé par la serveuse moldave. Pourquoi n’ont-ils pas pris le russe comme langue officielle, là-bas? » Je comprenais son étonnement pour l’avoir vécu. Le “Nou?” russe, cette interjection au sens infini – “Alors? Et puis? Qu’est-ce qui  se passe?” – premier mot à être passé dans la langue d’Israël, reflétait une inquiétude, un espoir, un long soupir à travers les steppes de l’âme, sentiments tellement naturels à l’une et l’autre langue, à l’un et l’autre peuples. Aujourd’hui, le russe est devenu, par un retour naturel des choses, l’autre langue de ce bout d’empire hors-frontières. Vladimir Jabotinsky, poète et légionnaire, sourit au-delà de la tombe. Je ne peux m’empêcher de voir Jérusalem comme une des portes de Byzance.

J’attendais le moment des anecdotes, des histoires vécues.

C’était la grande époque de la Dissidence (phénomène inconnu dans nos exemplaires démocraties occidentales). Thérèse, l’épouse de Youri, lisait à son fils des bylines russes. Siniavski buvait en sa compagnie et s’extasiait : « Une Suissesse qui lit des bylines à son petit garçon! »

Le soir, l’écrivain russe parmi les plus fameux dissidents qui fût devait donner une conférence. Et il se mit à improviser devant le micro :

« Je suis à Berne… et je vais vous dire ce que j’ai vu… J’ai vu une Suissesse qui lisait des bylines à son petit garçon! »

Toute la conférence tourna autour de cette Suissesse et des bylines qu’elle lisait à son enfant, à peine familier de l’alphabet dans sa langue.

Un Russe de Paris, à la fin, s’impatienta, et lui cria en français depuis le fond de la salle : « Merci Bakou! »

*

Siniavski s’était dévoué pour participer à une conférence qui venait en aide à des poètes russes. Il surprit tout le monde par son sujet quand il se mit à réciter un petit dialogue humoristique :

« Tu as des lacets d’argent?

— Non, j’ai une broche en or.

— Tu as un samovar en or?

— Non, j’ai une théière en argent.

— Tu as une tasse en argent?

— Non, j’ai une cuillère en or. »

À la fin, un éminent slaviste se leva et remercia Siniavski en faisant au passage une magistrale interprétation de ce grand moment du post-modernisme russe auquel on venait d’assister. Sur le coup, Siniavski se renfrogna, un peu vexé d’avoir été interrompu. Puis, à l’issue de la conférence, il monta sur l’estrade pour reprendre la parole et fit cette déclaration : « Je m’excuse pour mon intervention d’hier, mais je me suis trompé de texte. Au lieu du poème que j’avais prévu de lire, je vous ai lu un passage d’un manuel de russe du XVIIIe siècle. »

*

Il y a un fameux linguiste américain natif d’Odessa, Omry Ronen, qui passe quelquefois pour Hongrois, parce qu’il a vécu très jeune quelques années en Hongrie, ou encore Israëlien, parce qu’il a étudié puis enseigné à l’université de Jérusalem. Il est célèbre pour connaître toute la poésie russe par cœur.

Un slaviste lui dit un jour dans les coulisses d’une conférence :

« Vous êtes vraiment le premier slaviste au monde!

— Non, se défendit Omry aussitôt, le deuxième.

— Mais comment, pourquoi dites-vous ça? lui répondit chagriné son collègue.

— Parce que je ne suis pas n’importe qui!  Des premiers, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais un deuxième, il n’y en a qu’un seul! »

*

Quand j’eus publié en français le livre d’anecdotes de Serioja Dovlatov – Nie tolko Brodsky, traduit en français Brodsky et les autres –, je courus l’offrir au meilleur lecteur de littérature que je connusse, Vladimir Dimitrijevic (j’avais littéralement traversé la place Saint-Sulpice en courant).

« Alors, patron? » lui demandai-je après lui en avoir lu quelques pages à brûle pourpoint. Il fronça les sourcils, qu’il avait aussi fournis que Leonid Illitch, se pinça les lèvres et, prenant un air pensif pour atténuer son sermon, me dit d’une voix lente : « Ecoute… je trouve ça un peu trop brut, trop direct, ce n’est pas assez transformé… »

J’étais parfois capable d’être insolent avec l’ami que je respectais le plus.

« Oublie la censure académique, camarade! le tançai-je. Ose reconnaître nos frères! Ose aimer! »

Il me regarda en silence, puis se reprit : « Je sais, je sais… Il y a l’âme… »

Comme la simple évidence est parfois difficile à reconnaître! « Nous sommes tous syphillisés par la démocratie » : le sage Baudelaire rachète le frivole Michelet.

Pourquoi aurais-je voulu m’attarder sans fin auprès de cette Bernoise et de ce Pétersbourgeois en exil?

Parce que je sentais une âme.

« C’est tellement beau, une âme… » N’est-ce pas, messieurs? (tout le monde se regarde d’un air gêné).

À une âme, il suffit d’aimer.

« Leonidovna, raconte-moi ce que t’on dit tes Russes! »

Elle m’envoie promener : « “Leonidovna”…  c’est quoi ces façons? Raconte-moi, raconte-moi… Tu as besoin de remplir ta chronique? Je raconte quand je suis inspirée et puis voilà… »

Je la relance aussitôt : « C’était quoi, cette histoire de butterbrot, d’amour et de folie, avec Galperine et sa femme? »

Galperine venait d’épouser à Leningrad sa charmante traductrice bernoise. Au lendemain de leur nuit de noces, au moment du petit déjeuner, dans la grande salle à manger de l’hôtel, elle demanda à son mari :

« J’aimerais des butterbroti. »

Lui s’empressa d’exaucer son désir :

« Mais bien sûr, ma chérie. À quoi tu les veux, tes butterbroti? »

« Des butterbroti », répondit-elle.

« Certes, reprit son époux avec tendresse, mais comment tu les veux, tes butterbroti, au fromage, au jambon? Peut-être au saumon? »

« Mais enfin, s’emballa la jeune mariée, arrête de te moquer de moi, je ne veux rien d’autre que des butterbroti! »

À ce moment-là, Galperine crut comprendre : « Mais bien sûr, tout est clair, pensa-t-il en lui-même en se caressant la barbe (je parierais qu’il avait déjà une barbe), j’ai épousé une excentrique… Qui d’autre qu’une excentrique pouvait m’épouser? Maintenant c’est trop tard pour faire marche arrière… »

Les butterbrot, dans les pays de langue allemande, sont des petits pains beurrés. En Russie, ce sont des sandwiches.

*

Ekaterina Leodinovna a été assaillie chez elle par un groupe de Russes, trop heureux de s’être échappés de la manifestation culturelle « Civilisations croisées ». Elle est marquée par la fatigue.

« Tu connais les Russes… L’un veut du café, l’autre un thé avec du sucre, le troisième sans sucre, un autre encore une lasagne avec de la vodka… »

Voyant cette faune de literati raconter chacun leurs histoires en buvant du chaud, du froid, Alexandra, sa fille, la prit à part et lui chuchota à l’oreille :

« Maman, encore ces poètes russes… on n’a pas assez, avec papa? »

*

Petja Vaïl et Serioja Dovlatov s’étaient infiltrés dans les jardins de la Fondation Tolstoï, par une journée d’été new-yorkaise. Il y avait une piscine. Il faisait très chaud. Autour de la piscine, toutes ces vieilles dames élégantes de la première vague de l’émigration russe, dans leurs beaux habits, tirant sur leurs fume-cigarettes étendues dans leurs chaises longues, sirotant en silence des cocktails extravagants.Vaïl et Dovlatov décident de faire quelques brasses dans la piscine. Ils se déshabillent discrètement et se mettent à l’eau. Quand ils sont au milieu de la piscine, une de ces dames lève ses lunettes de soleil, leur fait signe de la main et leur crie :

« Hé! Dissidenti! Pas faire pipi dans la piscine, hein! »

*

Dans le jardin de Ekaterina à Santo Stefano, en terrasse de la Calcina, sur le canal de la Giudecca, se tenait le festival off de la Rencontre des « Civilisations croisées ».

Mais pour la dissidence, il faut bien un establishment

Zalig Paasfeest, Fröhlichi Ostere, Buona Pasqua! Christos Voskrese!

Posted on 13 avril 2012 | No responses

Semaine de la Pâque orthodoxe, que les chrétiens orthodoxes russes appellent Strastnaja, la Semaine de la Passion.

Assis au milieu des cartons dans l’ancien garage transformé en bibliothèque, prêt à lever le camp de ma chère Flandre maritime, je revis un moment familier : le départ. Aujourd’hui pourtant, je n’ai pas l’impression de partir, et la destination – les destinations – remises au déménageur ne sont en rien une arrivée. Libéré de l’illusion du départ et de l’arrivée, je me souviens : tout est retour. Le ciel de cette Flandre occidentale, qui regarde vers la mer et l’Angleterre, m’enverra toujours ses reflets gris d’eau, comme dans le poème de Josep Carner, « Brussel.les grise d’aigua ». Peut-être dois-je ces pensées pacifiées à cette Grande Semaine. Une moscovite orthodoxe, qui ne se gêne pas de célébrer la Pâque catholique, me rappelle la traversée du désert des Hébreux : « notre Pâque commence là, m’écrit-elle. J’espère que tu seras de retour pour la Pâque orthodoxe. »

Les cloches sonnent à la volée à travers toute la ville de Bruges, qui résonne comme une seule église, d’une seule voix. C’est ainsi qu’une ville mérite le nom de cité, cité des hommes qui aspirent à être mieux que des singes darwiniens. Une ville doit être une maison, les rues sont des couloirs, les places des chambres et des salons, lisez Rozanov, et vous comprendrez ce que c’est que vivre en homme.

Zalig Paasfeest : comme il est doux de dire et d’entendre ces paroles! Quand j’ai voulu souhaiter de joyeuses Pâques à des errants de « l’immense désert des athées », comme appelait Andreï Biely l’ancien royaume chrétien des Francs devenu res publica, je sentis un mouvement de gêne. Ce sont là des tabous, qui offensent la religion matérialiste. Je pense souvent à la réponse que fit Brodsky à la juge soviet qui lui demandait d’où il avait reçu l’autorisation de se dire poète. « Ot Boga – de Dieu », confessa le fidèle. Quelle littérature, quelles lois, quelle vie peut-on avoir en dehors de l’Esprit? me dis-je.

C’est de ce sujet, la Pâque, que je m’entretins avec le déménageur wallon, un namurois, et sa femme, une ardennaise, qui parlaient tous deux un français savoureux, sensuel et piquant, et pétri de bon sens. Nous nous retrouvâmes le lendemain au lieu de destination et nous abordâmes les choses célestes de la façon qui leur sied, le plus naturellement du monde :

« Connaissez-vous les fêtes wallonnes de Namur? me demanda sa femme. Eh bien, allez-y seulement, et vous qui vous intéressez aux choses de ce monde, vous y entendrez le prêtre dire son sermon en wallon. »

« Vous verrez, reprit son mari, il n’y a pas que des socialistes en Wallonie, il reste encore des belles âmes, vous savez. » Je le sus instantanément, car je compris que la remarque de cet homme ne relevait nullement de la politique. Ce colosse en sueur, ce noble ouvrier indépendant, mettait à nu la farce politique par une déclaration bonhomme. Ses paroles étaient humaines, elles émanaient d’un homme libre, qui travaillait seul avec son épouse (« Je suis seul avec ma femme », disait Dovlatov), douze heures par jour, cassant la croûte en se relayant au volant, deux êtres qui s’aimaient en se chamaillant après trente ans de mariage. « Mes amis, leur dis-je, vous avez une identité, vous êtes donc vivants, buvons à la santé du peuple wallon! » Et j’ouvris une bouteille de brandy que je sortis d’un carton.

Au bout d’une heure, ils avaient déchargé mon lot de caisses et nous nous dîmes adieu. « On a encore de la route à faire, me dit l’homme en s’épongeant le front. Et vous, l’inspiration vous attend! » me lança-t-il en me saluant de la main comme il montait dans son camion.

« Frölichi Ostere! » lui criai-je dans la langue de cette Suisse orientale, depuis le jardin de la maison.

Je contemplai l’échafaudage de cartons dans un coin de la pièce. Je plongeai la main et tirai au hasard quelques livres. Chacun avait une histoire : le lieu où je les avais trouvés, la langue dans laquelle je les avais lus, parfois en la sachant à peine, mais en l’aimant assez pour m’y plonger davantage; je redécouvrais l’émotion particulière que chacun d’eux avait suscitée en moi.

Méthode de russe : « Mouj i zhena – odna doucha – Mari et femme, une seule âme. »

« Ia nie khochou outchitsia, xotchou zhenitsia – Je ne veux pas étudier, je veux me marier. »

Pourquoi avais-je souligné au crayon cette phrase de la comédie de Fonvisin?

Hubert Butler, The invader wore slippers : « Mis à part les violences assez prévisibles qu’ils infligèrent aux musulmans lorsqu’ils se libérèrent de la domination turque, les Slaves du Sud sont tolérants en matière de religion : « Brat je mio, koje vere bio (il est mon frère, quelle que soit sa foi) ». J’étais allé voir la veuve de Butler, Peggy, dans son manoir près de Kilkenny, et devant l’exécrable vin qu’elle me servit, je proposai d’aller chercher une bouteille en ville. « Je reconnais bien là l’insolence gaélique! » m’avait-elle lancé au visage, ne disant plus un mot de la soirée.

Joseph Brodsky, The Post-communist Nightmare : « Tout –isme suggère un fait accompli. Dans les langues slaves, les –ismes laissent entendre qu’il s’agit d’un phénomène d’origine étrangère, et lorsqu’un terme en –isme désigne un système politique, celui-ci est perçu comme imposé de l’extérieur. »

Olach’al rondenesc, Musighes y cianties tradizionales in Val Badia : j’avais tenté de convaincre une napolitaine, pour la consoler d’habiter Trente depuis tant d’années, de la beauté de la langue parlée et chantée dans les vallées des confins :

« Béla nöt, santa nöt

döt co dôrm chit e döt

« Belle nuit sainte nuit

tout dort, tout est silence… »

Et je m’émerveille encore devant ces phrases de Venedikt Erofeev, se souvenant de Rozanov :

« Un soupir est plus riche que tout un royaume. À l’appel d’un soupir, Dieu viendra. Il viendra à notre rencontre. Mais dites-moi s’il vous plaît si vous pensez que Dieu viendrait à la rencontre de quelqu’un de correct. Nous avons un soupir. Eux n’ont pas de soupir.
C’est à ce moment là que j’ai compris où était l’auge et les cochons

et où étaient la couronne d’épines, les clous et la souffrance. »

Oui, messieurs, c’est ce qu’a écrit Venedikt Erofeev, en se souvenant de Vassili Vassilievich Rozanov, qui sauve par ses écrits les âmes qui le lisent.

Et encore :

« Dites-moi, vous les constellations, est-ce que maintenant, au moins, vous êtes bienveillantes à mon égard?

« Oui, ont répondu les constellations. »

Sois béni, Venedikt Vassilievitch, et que ton soupir soit le nôtre.

« Buona Pasqua », dirai-je demain dans une cité qui accueille encore ces paroles comme une bénédiction, comme un compliment d’être en vie. « Christos Voskrese! »

older posts »

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Burgess Charles Cros Daniel Weissbort Edouard Limonov Ennio Flaiano Fellini Florence Aubenas Francis Kilvert Gaspare Gozzi Il Sole 24 ore I vitelloni Jean-Luc Godard John Aubrey John Ruskin Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Michel Crépu Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Pierre Assouline Prato Roberto Saviano Robert Walser Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Thomas Carlyle Totò Trente Valentina Polukhina Vassili Rozanov Vladimir Dimitrijevic V S Naipaul W H Auden

Meta

brussell-express.be is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © brussell-express.be