Conversation d’hiver sur fond de « marina »
Posted on 2 février 2012 | No responses
Il neige, il vente. « Allons saluer ce spectacle d’hiver », m’étais-je dit. Et j’ai délaissé mon cher Dorsoduro pour m’aventurer quelques heures dans le sestier San Marco. De Ca Rezzonico, ma petite patrie, j’ai pris la gondole pour aborder à l’autre rive, à San Samuele. Comme le poète quittant Lisbonne pour les hauteurs de Sintra par un dimanche engourdi, je fus pris d’un sentiment de nostalgie à peine vis-je l’embarcadère s’éloigner à chaque coup de rame… mais mon cœur me le disait, fus-je resté dans la chaleur de mon sestier que j’eusse langui l’aventure de cette traversée… Car l’aventure était là… quelques pas au hasard des calli et je m’étais retrouvé sur le quai d’un des méandres de la lagune, en émoi devant la vitrine d’une librairie ancienne qui exposait des ouvrages illustrés sur l’histoire et les mœurs de cette cité. J’entrais et j’engageai la conversation avec la libraire, une vénitienne de Venise qui s’exprimait avec une grâce peu commune, son élocution ne trahissait d’aucune façon la noblesse de son visage, de son vêtement, de cet intérieur. Le silence avait ici sa place entre les mots, à travers cette lumière oblique. Je jaugeai des yeux cet espace consacré aux livres d’une autre époque, quand l’objet imprimé faisait matière – quatre ou cinq enjambées de mur à mur : un monde en soi. « Vous avez beaucoup de visiteurs, ici? lui demandais-je. « Oh, suffisamment… » me répondit-elle d’une voix énigmatique. Je m’efforçai de la faire parler, j’imaginai les histoires qu’elle aurait pu me raconter en balayant simplement du regard les titres qui s’étalaient sur les étagères. L’histoire suivait son cours sous cette latitude et les personnages surgissaient de la langue elle-même, les mots donnaient vie à la chair autant que les nerfs fouettaient les vocables. Dialogue entre l’être et le verbe.
« Est-ce le vent qui les rend fous? me dit-elle en allumant une petite lampe. Je viens d’avoir un Sicilien nonagénaire pour le moins, complètement édenté, qui est entré dans un état d’agitation et m’a parlé en sicilien de « la marina » – j’avais un grand mal à le suivre et j’ai fini par comprendre que c’était pour eux le vent de la mer. « La marina » répétait-il, mais je ne savais pas s’il parlait à tort de notre bora ou du vent de son pays… Avant de partir, il a voulu m’embrasser… Quand il est sorti, je l’ai vu entonner des imprécations devant le canaletto… ou peut-être des prières… il balançait son corps comme un vieux Juif… Je me souviens que petite fille, j’étais un jour entrée avec une camarade d’école à la synagogue de Trieste… » Mon Dieu, pensais-je, une Triestine… « Triestine de famille istrienne! » me corrigea-t-elle en poursuivant tout naturellement son récit. Puis est entrée une vieille dame russe avec son infirmière, qui s’est mise à me complimenter sur… (elle fit une pause dans son récit) mes traits, mes cheveux… elle m’a dit que je lui avais sauvé la vie, aujourd’hui… qu’elle irait allumer un cierge pour moi à l’église grecque… »
Elle s’arrête un instant, puis reprend, rêveuse : « Hier, ce fut une curieuse journée… Un monsieur d’un certain âge est entré dans la boutique, il était élégamment habillé, coiffé d’un chapeau, une cane à la main… et il m’a proposé de l’accompagner comme complice chez un éditeur de Trévise… — Comme “complice”? l’interromps-je. — Il voulait que je remette un manuscrit à sa place… Il prétendait que si l’éditeur me voyait, il n’aurait pas pu refuser de le publier. Comme je n’avais pas envie d’entrer dans ce jeu, il en appela à mon sens “civique”. “J’ai lancé des dizaines de revues littéraires pour faire éclore le génie de ce pays! s’est-il exclamé. J’ai fait quinze mois de prison pour offense aux bonnes mœurs contenues dans mes romans… qu’on a refusé de publier… mais cela ne les a pas empêché de me dénoncer… aux autorités ecclésiastiques…” Je continuais à m’obstiner à ne pas vouloir me laisser entraîner dans sa stratégie de publication, alors il s’est tourné et s’est dirigé d’un pas tranquille vers la vitrine, d’où il a tiré un coffret érotique de l’Arétin illustré par Paul-Emile Bécat. Puis, au moment de le payer, il m’a demandé d’une voix sinueuse si je pouvais le lui livrer chez lui, après dîner. “Mais je ne suis que libraire, moi… lui dis-je. Je n’ai pas l’étoffe d’une courtisane!” Il ouvrit alors le livre, me mit sous les yeux une illustration… explicite… et suggéra que je demande à mon fiancé de prendre une photographie qui reflétât cette gravure… “Il n’est pas nécessaire qu’apparaisse votre visage…” ajouta-t-il pensif. Votre bijou me suffit… »
Je regardais par la porte vitrée. La nuit venait de tomber. On entendit le bruit d’une barque à moteur d’où émanaient quelques interjections vives, brassées par les remous de l’eau. Nous restâmes muets un moment. Je tentai de déchiffrer quelques titres dans la pénombre, quand la porte mal fermée s’ouvrit brusquement sous l’effet du vent qui fit souffler quelques flocons à l’intérieur.
Et j’entendis la voix douce de la libraire traverser ce silence sacré : « Mais voyez-vous ça, le vent s’invite avec la neige, maintenant! Ce signore a perdu la tête, lui aussi… » Je restai figé devant ces mots vivants, contemplant encore l’espace de ce monde : quelques pas d’un mur à un autre et la terre entière au seuil de la porte.
Au diable Darwin! (De Saint-Pétersbourg à Padoue via Melbourne et Bethesda, Maryland)
Posted on 27 janvier 2012 | No responses
Vers les cinq heures du matin, la voix d’un solitaire qui soliloquait dans la calletta se transporta dans ma chambre par la fenêtre ouverte : « Dove xe me morosa… monaa… » Je distinguais les paroles entre deux hoquets, deux notes musicales. Je compatissais de tout cœur avec mon malheureux compagnon de la calletta et j’ouvris un livre que je trouvais dans un pli de l’édredon, Racconti di Kasrilevke de Sholem Aleykhem.
Au lever du jour, j’allais m’assurer de la graphie des imprécations en langue vénitienne du poète vagabond de Dorsoduro auprès de mes amis linguistes-employés d’hôtellerie de la Ruskin’s House. J’avais coutume de m’adresser à eux pour le roumain, le russe, le vénitien… j’étais à bonne école. Quand je hasardai le sens d’un mot entendu à Trieste, ils eurent une réaction un peu vive : « Ah, mais il ne faut pas nous parler de Trieste! C’est une toute autre langue, là-bas! Ici on est à Venise, on parle de la Venise insulaire! »
Entre-temps, j’avais relevé ce passage sur les deux courants artistiques de Kasrilevke, le féerique hameau d’Ukraine, bourgade chagalienne où vivaient deux oppositions… spirituelles.
Le journal yiddishiste La Bombette, de Kasrilevke, publia cet article d’une inépuisable modernité il y a un peu plus d’un siècle :
Au diable Darwin!
« Ces savantasses, ces soi-disant darwinistes, ils veulent vraiment nous faire prendre des vessies pour des lanternes… Ils voudraient nous faire croire qu’il existe dans la nature une force, connue sous le nom d’“hérédité”, en vertu de laquelle un fils devrait ressembler à ses parents. Et tout cela en se basant sur les apparences! Mais cette théorie ne tient pas debout. Et on peut la prouver avec mille exemples. Parce que nous, on n’aime pas les hypothèses lancées en l’air. Nous, on aime les faits. Et je citerai en exemple une histoire qui est arrivée il y a longtemps, non pas dans notre Kasrilevke, Dieu nous garde, mais à Yehupez. Il y avait deux jeunes époux, tous deux dilettantes amateurs de théâtre yiddish. Il faut dire que l’un était un yiddishiste convaincu et l’autre une hébraïsante rabique. Et voilà qu’un beau jour, ils eurent un enfant. Il leur fallut moins d’un an pour découvrir que non seulement ce poupon ne ressemblait d’aucune façon à son père, mais encore qu’il était le portrait craché d’un autre amateur dilettante de théâtre yiddish, qui de surcroît était un antiyiddishiste, même si cela ne l’empêchait nullement de rendre visite à la femme d’un yiddishiste. On peut ainsi tirer sans trop de risques la conclusion que la ressemblance de l’enfant avec cet hébraïsant est due au fait que nos deux amateurs de théâtre yiddish avaient dû passer beaucoup de temps à se regarder dans les yeux.
S’il en est ainsi, on vient de prouver une fois de plus comment ces savantasses de darwinistes qui parlent tant d’“hérédité” n’ont en réalité pas la moindre idée de la façon dont eux-mêmes sont venus au monde. Ils bavassent sans savoir de quoi ils parlent en répandant cette théorie sans queue ni tête, sans se soucier un seul instant de voir ce qui se passe sous leur nez. »
Je pensais au poème de Dovid Knout, Funérailles à Kishinev :
“…Cette atmosphère judéo-russe si particulière, Heureux celui qui put un jour la respirer.”
C’est peut-être tout ce qui manque aux affrontements dialectiques en vogue depuis l’ère hégélienne : un peu de spiritualité, un peu d’art, un peu d’humour… tout ce qui fait notre pauvre humanité, en somme… Darwin lui-même est un guerrier de la science, et en vérité nous sommes bien las des guerres…
Tandis que j’écris ces lignes en terrasse par quelques degrés au soleil, un gros titre d’un journal parisien attire mon attention à la table voisine : « Le calvaire des ouvrières d’une usine… qui se cr… pour quelques euros de plus par mois »… Et j’eus soudain comme une révélation… je compris que la première chose à sauver, c’était sa propre langue, sa propre culture, sa propre identité… En piétinant la langue, comme on le faisait avec ce mot de bas-argot utilisé par les héroïnes de ce feuilleton social et repris de façon irresponsable par le rédacteur, on plantait un pieu dans le cœur de la culture de tout un pays… on avilissait une nation entière aux yeux du monde… on se reniait soi-même dans l’essence de son être. Je souhaite que vivent dans la dignité ces ouvrières, ce rédacteur et toute leur descendance, aussi je les conjure de respecter le premier Bien Commun, cet objet sacré : notre langue. Epuisons-nous à l’ennoblir, pour nous-mêmes et pour ceux avec qui nous la partageons – pour le salut de notre âme.
Les récits de Sholem Aleykhem décrivent les mille misères d’un petit peuple, mais de ces mille misères , il s’évertue à faire éclore autant de joies possibles et répand en racontant ses histoires le lait de la tendresse de cette morale : ce qui sauve ce petit peuple, c’est qu’il avait conscience d’appartenir à un grand peuple… à travers sa langue, l’une des plus belles au monde… et qu’il y a un prix à payer pour tout en cette vie terrestre… On sait gré à Sholem Aleykhem de ne pas avoir converti ses lecteurs à la bigoterie des jérémiades. Car au fond, la morale d’acier de ces jérémiades n’est rien d’autre que “l’égoïsme sacré” qui s’avance sous le masque pervers de la générosité altruiste… « Messieurs, voudrions-nous dire aux mercenaires-rédacteurs des temps modernes, oubliez ces oripeaux de catéchisme rance, ouvrez les fenêtres et prenez exemple sur la Bombette : un sourire s’il vous plaît… »
À peine mets-je les pieds dehors que je m’en vais mendier un sourire (c’est-à-dire un poème) et Dieu merci, le ciel des Trois Venises étant aussi vaste que celui des Trois Romes, la tyrannie poétique règne comme une force occulte au-dessus de nos têtes.
J’ai rencontré dans les jardins de l’île San Michele une Pétersbourgeoise, une Masha, qui s’est ouverte à moi sur le long chemin qui l’a menée en quinze ans de Saint-Pétersbourg à Melbourne et à Padoue via Bethesda, Maryland. Se rencontrer au pied d’une tombe par une journée ensoleillée de janvier peut favoriser une longue et belle conversation… et c’est cette histoire que je m’en vais vous raconter… l’ « histoire des deux Masha »…
(à suivre)
« Ecris-moi à Berditchev… »
Posted on 14 janvier 2012 | No responses
De la Casa Goldoni, les lectures s’étaient déplacées au palazzo Rezzonico, pratiquement au-dessus de ma chambre, à quelques brasses de l’arrêt du vaporetto. Depuis bientôt deux semaines, je m’endors et je me réveille avec le bruit des chaloupes qui heurtent les boudins en gomme dure de l’embarcadère. Les pas qui frappent les dallettes de pierre dans la calletta en disent long sur les jambes et les visages qui les portent, ils s’unissent en diapason aux paroles qui leur font écho : pas ferme au souffle court, pas pressé interpellant de loin le batelier, pas lent aux arabesques du parler insulaire, pas régulier qui prête sa voix à la Lagune, qui ne cessait de me chuchoter à l’oreille quelque confession. Constat : voilà deux mois que j’arpente le monde dans un rayon d’une demie verste (le métrique ne sied guère à de telles distances). Il y a quelques jours, le carillon d’un message m’a réveillé : « Dobroe utro! Regarde à la fenêtre, la Lagune a un message pour toi! » Ai-je rêvé? Le souvenir est réel et il me suffit. J’ai sauté dans mes pantalons et mes bottines, enfilé mon coupe-vent et je suis sorti, descendant les marches du ponton en sautillant. Déjà, le traghetto me portait à grands coups de rame sur l’autre rive, a San Samuele. Le sentiment d’être sorti de sa coquille me rappelait, comme à chaque fois, que l’année avait changé de nom, et que l’ère était la même, renouvelée. Il fallait s’armer de tous nos vœux pour affronter cette nouvelle campagne – on se promettait d’être à la hauteur. Au moment de poser le pied sur l’autre rive, cette impression d’avoir accosté à un continent nouveau m’assaillit. Je me suis retourné et j’ai vu : là-bas, en lettres noires sur fond jaune, un nom animé de sa vie propre – Ca’ Rezzonico, un révélateur qui s’alliait au bain chimique de l’Adriatique – le vertical ici est encore azote et H2O.
« Se peut-il que tu aies trouvé à te loger dans une dépendance de Ca’ Rezzonico? » m’avait demandé l’artiste russe de retour de Moscou, que j’avais retrouvée à la première lecture de l’année. Ce soir-là, elle lut un poème de Pasternak. Il y avait un thème : « les fantômes ». Et la conscience de ce thème provoqua un fou rire chez ma Russe, qui s’embrouilla dans sa lecture.
Pour la première fois, je m’intéressais à Pasternak. Je crois que j’aurais pu devenir communiste au cours de ces lectures – un communiste apolitique, lecteur de poèmes parmi d’autres lecteurs. « Juillet… dans la maison erre un fantôme… » Curieux comme on peut être frappé devant la lumière nouvelle qui s’offre à nous… pour quelle raison? Même la colère, même le chagrin, doivent conduire à l’amour… « Dieu, lui aussi, a le sens de l’humour… » écrivait l’ermite de Bogota Gòmez-Dàvila. Et voilà qu’une voix se leva dans l’assistance : « Mais c’est quoi, ces questions sur l’éternité et sur Dieu? Dio s’incazza, Dieu s’énerve quand on se pose des questions sur Lui! Il nous dit : “Mais qui tu es pour chercher à comprendre qui Je suis? Contente-toi de M’aimer!” » Seule la Province dans son essence souveraine, pensais-je, peut se permettre d’être aussi scandaleuse. Et je me sentis soudain capable d’aimer jusque dans mes réticences les plus affirmées… J’écoutais maintenant ce sonnet de Stéphane Mallarmé et je sentis que ce projet poétique était de soumettre la langue… la vanité du pédant orateur lui refusait l’idée du partage… Il fallait qu’il devînt Elle… qu’il fût Dieu… La faute n’en était pas aux lèvres desquelles s’élevait cet objet algébrique… Cette bouche féminine, humble et humaine, sauvait le poète. Ce cœur offrait à ce rébus une litière chaude. Moi aussi, je contins à mon tour mon fou rire devant cette élucubration d’un post-moderniste avant l’heure. La traduction italienne, par la générosité et la santé de la langue, était moins offensante pour l’oreille et l’esprit. De l’Extinction du Verbe, nous passâmes à la Résurrection avec des séquences de John Aubrey, de Thomas Hardy, de Sholem Aleykhem, de Marina Cvetaeva… La sonorisation était déficiente, les lecteurs lisaient sans micro, s’efforçant d’être audibles, le public se resserrait autour de ce foyer. Le cône de la vie, le cycle de l’Evolution, se projetaient depuis les rivages de la langue moderne vers les sources du latin impérial… plus on s’en rapprochait, plus on était citoyen de son temps… c’est-à-dire parmi les nôtres. Il n’en fallait pas plus pour devenir un contemporain. Je pensais au Bâlois Johann Peter Hebel, à ses sermons rédempteurs dans la langue rhénane. J’en parlais au poète vénitien de souche viennoise. Je crois à la magie des initiales pour les lieux, j’avais longtemps porté en moi les “B” – Bruges, Berne, Bucarest, Berditshev… « Pisz do mnie na Berdyczow… Ecris-moi à Berditchev… » Cet antique adage polonais m’avait fait rêver depuis toujours… Je songeais à la force du yiddish, comparable à celle de l’idiome rhénan… J’avais vu à New-York un Zurichois on ne peut plus réformé se faire entendre dans une boutique de fripes du Bowery : la langue de la Limatt n’était pas étrangère aux oreilles des marchands venus des faubourgs de l’Europe orientale… Les uns et les autres portaient barbe et chapeau…
« Tu pourrais lire ce poète, ce Hebel? » me demanda le maître de ces rencontres. Il avait ajouté, par coquetterie, de manière furtive : « Hebel, avec un seul “b”, celui-là? » Mais il ne s’agissait pas de le lire… il eût fallu se glisser dans la peau des vocables… C’eût été comme revêtir la robe de bure sans avoir fait ses vœux…
« De quoi as-tu peur? » me demanda la voix, tandis que nous marchions d’un pas lent sur les Zattere, au sortir de cette lecture. La lune était pleine. En cette heure tardive, on ne croisait personne sur ce quai infini. Nous sentions le magnétisme des pas de ceux que nous aimions, qui avaient foulé ce sol avant nous. Ils étaient avec nous. L’évidence était telle que cela n’avait même rien de romantique. « Puisque tout est romantique… me dit la voix. — C’est vrai, acquiesçai-je. N’effrayons pas les Occidentaux… » Et nous restâmes assis un long moment sur les marches de l’arrêt du vaporetto Santo Spirito, muets, laissant d’autres voix venir à nous… Un couple de Napolitains, peut-être en voyage de noces, nous demanda où l’on pouvait trouver une pizzeria “normale” d’ouverte… à minuit… en plein janvier… dans le Berditchev de Dorsoduro… « Mais regardez-moi cette lune… » entendîmes-nous à nos épaules. Nous nous retournâmes, une dame nous sourit à une fenêtre. « Vous avez vu cette lune? » nous interpella-t-elle. Nous hochâmes la tête avec un sourire. Et comme la fenêtre se referma, nous tendîmes le regard vers ce blanc visage dans le ciel, qui nous semblait bien espiègle, ce soir-là. Je m’entendis murmurer : « De quoi aurais-je peur? »
« Tebia, pas tebe… me dit avec un ton de désolation dans la voix Vera, en m’apportant mon café. Quelqu’un comme vous… qui écrivez… confondre le datif et l’accusatif… » Ses remontrances me réchauffaient le cœur. J’aimais cette femme, qui était bonne comme je ne pourrais jamais l’être. J’avais demandé à la femme de ménage de ma propriétaire, qui était de Kishinev, si elle pouvait se prêter à un peu de conversation, le soir, en semaine. Elle m’avait foudroyé du regard : « Bien sûr! Je le ferai pour notre langue! Ça se cultive, nos racines! » J’aurais pu me mettre à pleurer. Elle me raconta sa vie comme de ce côté du Dniepr on sait raconter une vie… une seule vie qui contient en elle la Création dans sa multitude… Elle s’était rendue la veille chez le Juge pour divorcer de son mari italien. « Et c’est vraiment ma chance… la juge était partie en vacances! Mon mari, qui est resté chez sa mère jusqu’à l’âge de quarante ans, se vantait de savoir réchauffer la lasagne de sa mère comme un chef… » Elle connaissait un violoniste de Berditchev. « Ira, lui dis-je, c’est trop, tu es en train de battre Sholem Aleykhem. Un violoniste de Berditchev, ici? — À Dor-so-du-ro même, dorogoj », me dit-elle en tapant son index sur ma poitrine. Ce violoniste, un Revke, avait accumulé une quantité de procès-verbaux pour avoir voyagé sans billet sous toutes les latitudes des îles à bord des vaporetti. Puis il toucha par mystère quelque argent et se fit faire la carte d’abonnement de l’ACTV. Devant ce coup de fortune du destin, il redécouvrit la religion. « Je veux faire le bien… » disait-il en se signant, avant de jouer un nouveau morceau sur son instrument. Il fut pris de remords pour son passé de voyageur clandestin et se présenta dans les bureaux de la compagnie de transport maritime communale en demandant à voir un responsable : « Vous avez gardé tous mes procès-verbaux? Maintenant, je circule avec la carte, mais je voudrais payer pour mes fautes… » dit-il au chef de service qui ne cacha pas son émotion. Quand on lui annonça le montant à payer, qui s’élevait à plus de mille euros, il baissa la tête : « Mais je n’ai pas cet argent… et je voudrais soulager ma conscience… murmura-t-il. — Ecoutez, lui répondit l’homme de la compagnie, ne vous en faîtes pas, vous êtes un artiste, on vous voit jouer, on sait bien que vous n’avez pas d’argent… Si vous voulez, vous pouvez passer ici chaque mois, et vous nous payez cinq euros, comme ça, quand vous serez vieux, vous aurez la conscience tranquille… »
« Ira, lui dis-je, cette histoire… — Mais bien sûr, dorogoj! me coupa-t-elle. Ecris, écris… je t’en raconterai d’autres, des histoires… chaque jour, chaque minute est une histoire! »
Pensées sur l’Epiphanie
Posted on 6 janvier 2012 | No responses
Des enfants russes jouent dans le salon de l’hôtel. Le chef de famille appelle le pays en vidéovision. La mère, à l’autre bout de la ligne, répond depuis la zone arctique : « Comment va ? » Une des gamines s’approche de l’appareil et de tout son souffle s’écrie : « Kharasho ! » Vera, la madonne ancillaire, sert le thé, silencieuse, à la tribu entière. La conversation rebondit depuis l’écran où apparaît le visage de la mère, tout le monde participe (moi y compris, sans dire un mot). Au moment de se dire au revoir, la petite pose un baiser sur l’image qui s’anime, souriante et crie toute sa joie à la grand-mère en faisant sonner les mots d’affection : « Poka ! Poka ! » Du fond de la cuisine, des voix roumaines de Transnistrie, de Moldavie, de Valachie se font entendre… Tout cela est ton monde, ton foyer, ta nostalgie. Une Anglaise qui est à demeure à l’hôtel et qui pendant un mois m’a vu chaque matin au moment du déjeuner s’approche et me demande : « Mais vous êtes toujours ici ? — Toujours… je lui réponds. — Mais je vous ai vu partir il y a quelques jours, tirant deux grosses valises… Et je n’arrête pas de vous croiser dans Dorsoduro… Vous êtes parti et vous êtes toujours là ? »
Je suis retourné chez ma libraire de Santo Stefano, chez qui j’ai découvert, à mon arrivée, mes premiers livres de Gozzi. Je voulais lui montrer ma dernière acquisition, trouvée chez un de ses confrères de San Marco. « Ancora Gozzi ! me dit-elle en examinant le volume cartonné aux pages jaunies, une édition « pour les jeunes gens de bonne éducation », comme mentionné en page de titre. Poverino ! Sûrement, il n’en demandait pas tant », s’attendrit-elle. J’avais longuement feuilleté, chez son confrère, dans cette alcôve aux tons de velours et de bois sombres, l’Histoire de la République de Venise du comte Daru, dont le premier paragraphe se lisait comme un Te Deum en hommage à la défunte République. Je compris mieux le cri du cœur de Stendhal, lors de sa brève visite à Venise :
« Vive le despotisme de l’ancien gouvernement de Venise ! » Stendhal, qui admirait dans son cœur d’aristocrate républicain qu’une ville de province de Lombardie pût s’offrir de ses deniers un théâtre « plus beau qu’aucun de ceux de Paris », où la bourgeoisie locale n’avait aucun scrupule à siffler les grands acteurs de Milan. En France, notait-il dans son journal, « Paris écrème tout », et si Arras ne se distingue plus de Lille, c’est « faute de vie. » Mon libraire gentilhomme vénitien, comme je prononçai le nom de Stendhal, se fit plus vif soudain et me dit toute l’admiration qu’il avait pour cet écrivain français. « Ce que j’aime, chez lui… c’est qu’il se laisse aller à toutes ses pensées. — Un peu comme le Gozzi, lui dis-je, il y a chez le vénitien une grande force de naturel. — Le naturel… fit-il songeur. Puis, méditatif : Une chose me surprend, chez un être aussi sensible que Stendhal… chez un écrivain aussi raffiné… c’est qu’au fond… quand on y pense… c’était un militaire ! Je fus profondément ému d’entendre une telle incongruité. — Un militaire ? m’interrogeai-je à voix haute. Mais enfin, c’était un romantique… peut-être l’unique vrai romantique dans le paysage français ! Et quoi de plus romantique que la campagne d’Italie, dirigée par un jeune général corse ? » (Qu’il fût né après la conquête de l’île par les Français importe peu). Les mémoires du prince de Ligne, avec les souvenirs de Stendhal, sont peut-être le dernier lieu où l’on décrive avec bonheur les champs de bataille…
Francesca, la belle et brune libraire, était de Parme. Je réussis, m’exténuant de ruse, à lui faire prononcer quelques paroles dans son parler émilien. « Pêêrma… » lâcha-t-elle finalement en portant la main à son front, le visage empourpré. Nous rîmes de bon cœur tous les deux. Du bonheur d’avoir échappé à l’écrémage… Je lui fis le portrait d’un retraité de Parme, aux grandes allures de bourgeois, que j’avais rencontré chaque matin où il faisait soleil à la terrasse de mon hôtel. « Attends, me dit-elle le regard pétillant. Ti dico io… Il marche comme ça… (elle mime une démarche précieuse). Il porte un chapeau de laine vert olive… Le manteau assorti posé négligemment sur les épaules… les mocassins… — Basta ! m’étais-je écrié. Tu es une sorcière ! — Non, me dit-elle d’une voix qui reprit en gravité. Sorcières, ce sont les femmes russes. Hier, j’étais dans une des pâtisseries Meyer (Seigneur, pensai-je, une pâtisserie Meyer, Vienne est donc toujours là), quand une femme russe me regarda droit dans les yeux et me dit en me touchant le ventre : “Toi, tu es enceinte !” — Tu es enceinte ? m’exclamai-je. — Non, mais peu importe, mon écharpe autour de mes hanches donnait à mes formes un aspect de grossesse… et elle l’avait senti ! Des sorcières, ces femmes russes ! » « Cara Francesca, pensai-je, comme les femmes italiennes comprennent les sorcières… »
La veille au soir, j’avais appelé une napolitaine à Trente (je ne me ferai jamais à ce nom en français – Casanova gifla son secrétaire pour avoir écrit “30” quand il dictait ses mémoires).
« Annarella… j’ai appris quelques mots de parmegiano… — Ouffa ! T’as rien de mieux à faire ? m’avait-elle répondu avec lassitude. Ecoute plutôt, me dit-elle, retrouvant sa gaieté, j’étais en train de regarder un film, voyons si tu reconnais cette langue : “Tu si u nente miscato co’ nuddu !” — Mais c’est du sicilien ? m’émus-je. — Eh si… fit-elle d’une voix qui ne manquait pas de fierté. Bellissimo… Elle me traduit l’expression en italien, dégoûtée de l’affaiblissement linguistique : « Tu sei un niente mischiato con nessuno » – je n’ose donner une version française : « Tu n’es rien ni personne »… C’était la langue de la mafia. Au-delà du sang, et par le sang même, le crime irriguait l’imagination par la langue. Enfer et paradis.
« Faute de vie… » disait Stendhal. Curieux, comme la Déclaration des Droits de l’Homme inhibe l’imagination… pour un peu, elle se lirait comme une lettre de change payable avec intérêts au porteur… La différence avec les Dix Commandements était peut-être que l’on avait substitué des “droits” aux “devoirs”… L’homme n’était-il pas un dieu pour ces législateurs ? « Oh, mais écoutez… m’avait dit un jour une Corse… la déclaration des droits de l’homme… ça devrait être interdit ces choses là… » Cette femme n’était pas pieuse. Simplement, en bonne Corse, elle en savait assez sur le fléau de la superstition.
Lettre du Nouvel An
Posted on 1 janvier 2012 | No responses
La comtesse avait raison. Tout arrive dans cette ville… La nuit commençait à peine à se dissiper, quand des voix sur le pont San Vio m’ont tiré du sommeil. Lui, accent oriental de Brooklyn : « Mais pourquoi?Je veux juste savoir pourquoi! Donne-moi une raison! Tu m’as dit que tu m’aimais! C’est toi qui me l’a dit! Ou bien est-ce que j’ai rêvé?
Elle, tremolo hystérique, accent manhattanesque acéré comme une lame de rasoir (je sentais chaque mot infliger des coupures) :
« Ecoute! Arrête, maintenant! Arrête de me torturer! Mettons que je t’aie dit que je t’aimais… c’est possible… mais c’était avant qu’on vienne à Venise… avant, tu comprends? »
Lui, désormais hoquetant, se raccrochant aux mots pour les mots, tel un poète conceptuel : « Mais tout ce que je demande c’est une raison… »
Je songeai à l’écrivain irlandais John B. Keane, qui tenait un pub dans son village de Listowel, dans le comté de Kerry. « Je n’ai jamais été à court de mots, il me suffit de regarder parla fenêtre », disait-t-il. Après avoir fermé son local, la nuit, il aimait faire une promenade à travers les rues désertes pour s’aérer l’esprit. Jusqu’au jour où il y renonça : « Car je voyais trop de choses que je n’aurais pas dû voir », se confia-t-il dans ses mémoires.
Les voix s’éloignent et s’estompent, le jour était entré dans la chambre, dans une lumière froide.
Je me suis tiré du lit pour me faire un thé et j’ai pensé : « Aujourd’hui, j’emménage à Dorsoduro. »
Hier soir, je suis allé récupérer les clés de l’appartement de Ca’ Rezzonico chez l’agent immobilier, qui m’a demandé de passer chez elle, dans le sestier Cannaregio. Elle a un petit bureau qui donne sur un campiello près de San Marco, où elle ne va jamais. « J’aime être chez moi, ou bien dehors… m’a-t-elle dit d’une voix douce. Et voilà! Un nouvel appartement, une nouvelle année! C’est une occasion de trinquer! » s’est-elle exclamée, les yeux brillants de bonheur, en faisant sauter le bouchon d’une bouteille de spumante. Puis elle m’a demandé où j’allais passer la soirée. Je n’avais rien de prévu. « Et alors, restez avec nous! » Je n’eus pas le temps d’esquiver la proposition. Elle me regarda avec un sourire rayonnant de malice. « Vous savez pourquoi je continue à faire ce métier? Je me suis dit que je le ferais tant que je m’amuserais… Et quand je vois quelqu’un comme vous… je m’amuse! Allez, oubliez un peu vos angoisses… ce n’est qu’un dîner du jour de l’An entre amis, il n’y a vraiment pas de quoi s’affoler! »
Son fils nous rejoignit bientôt, en compagnie de sa femme, une américaine de Philadelphie. Puis arrivèrent un couple de Milan et une flamboyante Croate installée depuis des années à Venise, qui avait une galerie d’art dans le ghetto. Tout ce joli monde, comme il se doit, professait… des « humeurs » de gauche (à la différence des opinions ou des idées, les humeurs ne sont pas contestables, et l’on a enfin la paix). Je m’étais pacifié avec ces propos, que j’avais fini par accepter comme on accepte un certain catéchisme. Que dire sinon qu’ils étaient tous très sympathiques… Le fils et son épouse habitaient Paris, dans le Marais, avoua-t-il nonchalamment. « Ah oui? De quel côté? demandai-je. — Au début de la rue de Turenne… — Je connais une Florentine qui a son atelier de céramique du côté de la petite fontaine… Il ne faut pas lui parler des Vénitiens, à elle… ajoutai-je, je ne sais pourquoi. — Ah, si? me fit-il, presque flatté. Beh, ces Toscans… ils sont grands, dai! » conclut-il magnanime. La galeriste évoqua l’époque de son arrivée à Venise, quand, à son arrivée à l’aéroport, elle eut l’impression d’être arrivée « nulle part ». « Nulle part »… N’est-ce pas un autre nom pour « le cœur du monde »? J’eus l’impression qu’elle regrettait cette époque. Qui ne regrette le passé? Les deux Milanais dissertèrent sur l’état de leurs recherches dans le domaine de la psychologie… La conversation porta à un moment sur le sujet Nord-Sud et les chercheurs en psychologie se montrèrent de bons missionnaires : « Il ne faut pas confondre le peuple napolitain et la Camorra! » s’exclamèrent-ils doctement. Je ne pus m’empêcher de penser que, sans doute – sur le plan pénal – il ne s’agissait pas de les confondre, mais que sur le plan métaphysique, ces deux êtres se rejoignaient : l’identité morale, dans son infinie richesse, réclamait sa parcelle d’enfer. Je me souvenais du mot d’une vieille villageoise, au moment de la récente arrestation d’un membre du clan Casalesi, terré dans son bunker près de Naples depuis trente ans : « Que la Maronna te bénisse pour tout le bien que tu nous as fait ! » lui hurla-t-elle de sa fenêtre tandis qu’il était emmené par les représentants de l’Etat. Ces mots d’amour d’une grand-mère pour un criminel était une prière qu’on ne pouvait pas oublier.
Minuit fut vite là. Nous montâmes sur la terrasse – « abusive », précisa avec une pointe de coquetterie la propriétaire de ce charmant attique – pour voir les feux. Les résidents parisiens les comparèrent aux feux du 14 juillet. Ils en parlaient en étrangers, avec une légèreté et une insouciance que je leur enviais. « C’est drôle, là-bas, ils ouvrent les casernes des pompiers pour donner un bal et toutes les ménagères frustrées accourent pour se jeter dans les bras de ces sauveteurs… Et puis il y a toute la plebaia qui descend des banlieues pour venir “fêter”… “la fête”… »
À travers les clameurs qui montaient des calli, une pensée me traversa l’esprit : même l’Epiphanie réclamait sa parcelle d’enfer. J’eus l’impression que la maîtresse des lieux saisit cette idée dans mon regard, qui dut lui sembler un peu ailleurs. Elle s’avança vers moi et d’un air aimablement réprobateur me dit à voix basse : « Caro, qu’est-ce qu’on s’est dit? Ce soir, on ne pense à rien… »
Certes, mais rien ne nous empêche de nous réjouir d’être en vie, d’avoir une pensée pour la vie?