Paris-Pontoise revisited
Posted on 20 mai 2013 | No responses
Dans l’ennui que représente le phénomène de la grande vitesse d’un train, on cherche à se distraire davantage par les scènes intérieures qu’à travers le tableau saccadé et fuyant du paysage qui glisse sur la vitre. L’homme semblait prier en tenant à hauteur des yeux son téléphone portable. Je finis par reconnaître le son des mots en hébreu. Quand il eut fini sa prière, je ne pus m’empêcher de lui demander :
« Excusez-moi, y aurait-il une application “prière” sur votre instrument? »
Il me sourit avec douceur en me tendant l’appareil sur lequel il avait préalablement ouvert la page des dévotions rituelles. Je fis glisser mon doigt sur l’écran, intrigué. Un sommaire reprenait chaque prière de la journée ordinaire et des fêtes. Je restai songeur. La technologie me paraissait emprisonner, neutraliser le sens de cet acte sacré. J’étais encore dans mes pensées quand je l’entendis s’adresser à moi :
« Êtes-vous de confession… »
Comment répondre? J’étais né sous l’étoile mosaïque, confessai-je.
« Avez-vous, ce matin…
— Non.
— Voulez-vous…
— Non. »
J’ai un problème avec le groupe. Avec la tribu. Ma mère est fille du rêve sioniste et socialiste et j’aime, au niveau poétique, ces deux aspirations, mais je ne peux me résoudre à agiter un drapeau, à entrer en religion. Je veux rester dans une demi solitude, en tête à tête avec le Seigneur.
« Dommage… » conclut mon camarade passager sur un ton d’indulgence.
« Je suis d’accord avec tout, avec touout… », me déclara un jour avec fougue un judéo-hérétique. Okay? — Okay, avais-je acquiescé. Alors? — Alors voilà : je ne m’y retrouve pas dans toutes ces conneries, même si je comprends que c’est pour notre bien. »
Arrivé en gare de Lyon, je pris le métro pour la station Louvre. Un journaliste plaisant m’invitait à déjeuner. Je ne l’avais plus vu depuis dix ans, il était toujours le même, respirant, communiquant le bonheur, même sous un voile mélancolique. Je lui racontai mon voyage. « Je sens qu’il a dû t’énerver, celui-là, me fit-il compatissant. Et dire qu’on a failli finir en couple… » reprit-il avec philosophie. Cette rengaine le mettait invariablement de bonne humeur. Et là, il me rejoua une petite scène dont il ne se lassait jamais. Il se racla la gorge et descendit son verre de Nuits-Saint-Georges. « Hamuel, croassa-t-il en mettant les mains à sa bouche en porte-voix, n’oublie pas de ramener une demi baguette de pain pas trop cuite… » Puis, d’un air grave : « Si on n’arrive pas à se caser, c’est comme ça qu’on finira, mon vieux… dans un T2 à Levallois! À boire le pastis sur le balconnet! »
Depuis la rue de l’Arbre sec, je marchai jusqu’à la gare Saint-Lazare, d’où je grimpai à bord d’un convoi pour Pontoise. Une lectrice m’avait invité à un goûter dans son pavillon sur les hauteurs de la ville. Sur la place de la gare, une foule de souvenirs m’assaillirent. C’était il y a trente ans. Chaque fin de semaine, je me rendais chez des amis, une famille de cinq frères et sœurs et leur mère qui travaillait comme vendeuse dans une boutique de la place des Moineaux. Nous préparions le dîner du vendredi soir, tout le monde participait, les filles étaient encore petites; à Judith, j’avais demandé, sur un ton léger : « Tu épouserais, toi, un garçon comme moi? — Oh non, alors, m’avait-elle répondu d’un ton grognon. Tous les poètes sont des fous! » Le samedi, nous cuisinions un gâteau au chocolat ou nous faisions des crêpes, que l’on mangeait en regardant des inepties télévisées en buvant des litres de thé à la menthe qui avait macéré toute la nuit. J’aperçus la cathédrale dans la perspective de la rue qui monte à la ville. Une émotion étrange me saisit. J’eus l’impression que toute la ville, que toute la terre était accrochée à cette dentelle de pierre, qu’elles tournaient autour d’elle. Je grimpais les marches avec l’envie d’annoncer à chaque passant que je croisais la bonne nouvelle : « Nous avons une cathédrale! » Je reconnus cette atmosphère particulière de la petite ville de la périphérie nord, qui avait gardé un peu du piquant de sa personnalité. Je me répétais en sautillant sur les marches du Palais de Justice le quatrain de Villon :
« Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise. »
C’est avec ces vers à la bouche que je saluai mon hôte quand elle vint m’ouvrir la grille du jardin. Les herbes étaient hautes, un chat bondit sur la balustrade du perron, il s’était mis à pleuvoir depuis quelques minutes.
« C’est en passant devant la prévôté que vous vous êtes souvenu de Villon? » me demanda mon hôte en me faisant entrer, le regard perçant de malice. Elle alla remuer les bûches dans le poêle, en jetant quelques brindilles dans le foyer. Puis vint le goûter : du gâteau au gingembre et du thé noir au goût âcre. On peut se dire les choses les plus contradictoires, les plus insensées et se comprendre simplement parce que le timbre de la voix en dit bien plus que le prêche.
La nuit tomba bien vite. Je décampai par le dernier train et me réveillai le lendemain matin dans ma mansarde du Quartier latin qui s’ouvre sur l’église Saint-Médard. Les toits de zinc étaient lustrés par la pluie.
« Que voulez-vous, il y a un tel détricotage de l’intelligence et de la culture », cette phrase entendue au café portugais trottina à mes côtés toute la journée.
Je redécouvre le salon de thé de la Mosquée, où j’allais respirer un air de paix à mon arrivée à Paris dans les années soixante-dix. L’atmosphère rappelle toujours celle d’un sanctuaire. Je demande au serveur un peu plus de « naanaa » (menthe) dans mon thé. Je libère la gutturale étranglée du « a » comme dans la lettre « ayin » de l’alphabet hébreu. La paix ne peut se faire qu’à travers l’amour des langues et des hommes; le naanaa au fond du verre dessine un sourire avec ses lèvres de feuilles sucrées.
Le soir, thé noir infusé d’épices tiré d’un samovar et blinis à la crème et aux oignons frais dans ma famille russe du XIIIème. Nous parlons du chat Tchorny qui nous a quittés, de Jérusalem, de Moscou, de Uzhgorod et de Paris, d’une Paris russe qui aurait fait son nid chaud sous l’oignon d’une vaste coupole, où se réverbèrent les lettres cyrilliques sorties d’un livre de psaumes, qui viennent battre de l’aile contre les vitres. Toutes les liturgies se fondent dans un même élan, mais chacune a sa voix propre que nous voulons reconnaître comme la nôtre.
Dans une librairie voisine, un livre de Lev Luntz éclaire en quelques mots la situation que nous vivons, à l’Ouest, près d’un siècle après qu’ils furent écrits :
« Vous vouliez être des écrivains révolutionnaires et populaires et c’est pourquoi vous êtes devenus des populistes. Ne voyez-vous pas que vous vous éloignez de la révolution et du peuple?
« Le populisme et le proletkultisme sont les tendances littéraires les plus antipopulaires. »
La table de cette librairie était un autel dédié au proletkult. Seigneur, que la religion est triste quand on oublie l’homme, quand on le réduit à un mot.
« Je ne suis pas un snob esthétisant, je ne suis pas un partisan de “l’art pour l’art”. Par conséquent, je ne suis pas un adversaire de l’idéologie », s’exclamait avec tendresse Levchka, le très-révolutionnaire frère Sérapion.
« Un frère peut prier Dieu, l’autre le diable, mais ils restent des frères » : c’est ce que j’ai déclamé à mon amie lectrice pontoisienne qui s’indigne volontiers de mes propos.
Nous venions de nous retrouver au Jardin des Plantes. Le ciel était gris, il pleuvait à peine par intermittence, un vent froid soufflait. Elle me regardait noter le nom des plantes tandis que nous cheminions parmi les allées : « Viola, Myosotis sylvatica, Erysinum cheiri, Primula, Callitriche stagnalis, Teucrium lucidum, Nymphoides peltata, Opopanax chironium… »
« C’est les plantes ou les noms qui vous intéressent? » me demanda-t-elle avec une pointe de curiosité.
Je n’osai répondre : les noms sont tellement vivants que je voudrais me souvenir de chacune de ces demoiselles par leur nom…
Nous nous tûmes longuement parce que la vie parfois vous surprend, qu’elle vous émeut et que le silence est doux.
Supplique au Parti dévot
Posted on 13 mai 2013 | No responses
« On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras. » Molière, Le Tartuffe.
« Ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. » Dom Juan.
Discours d’Alexis de Tocqueville du 29 janvier 1848 à la Chambre des Députés:
« …On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous.
« Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. (…) Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières (…) Ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? (…) N’entendez-vous pas qu’on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables? Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions prennent racine, (…) qu’elles doivent amener tôt ou tard (…) les révolutions les plus redoutables?
« Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan…
« Songez, Messieurs, à l’ancienne monarchie; elle était plus forte que vous et cependant elle est tombée dans la poussière. Et pourquoi est-elle tombée? Pensez-vous que ce soit le fait de tel homme, le déficit, le serment du Jeu de Paume, La Fayette, Mirabeau? Non, Messieurs, il y a une autre cause : c’est que la classe qui gouvernait alors était devenue, par son indifférence, par son égoïsme, par ses vices, incapable et indigne de gouverner.
« Voilà la véritable cause.
« Est-ce que vous ne sentez pas que le sol tremble à nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas… que dirais-je?… un vent de révolution qui est dans l’air? Ce vent, on ne sait où il naît, d’où il vient, ni, croyez-le bien, qui il enlève : et c’est dans de pareils temps que vous restez calmes en présence de la dégradation des mœurs publiques, car le mot n’est pas trop fort.
« Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d’ici à un an, à un mois, à un jour peut-être? Vous l’ignorez, mais ce que vous savez, c’est que la tempête est à l’horizon, c’est qu’elle marche sur vous; vous laisserez-vous prévenir par elle?
« Je ne suis pas assez insensé, Messieurs, pour ne pas savoir que ce ne sont pas les lois elles-mêmes qui font la destinée des peuples; (…) non, Messieurs, c’est l’esprit même du gouvernement. Gardez les lois, si vous voulez; quoique je pense que vous ayez grand tort de le faire, gardez-les; gardez même les hommes, si cela vous fait plaisir : je n’y fais, pour mon compte, aucun obstacle; mais, pour Dieu, changez l’esprit du gouvernement, car, je vous le répète, cet esprit là vous conduit à l’abîme. »
« Ces sombres prédications, écrit Tocqueville dans ses Souvenirs, furent accueillies par des rires insultants du côté de la majorité. L’opposition applaudit vivement, mais par esprit de parti, plus que par conviction, note-t-il avec cette froide lucidité qui est la marque de son esprit. La vérité, conclut-il, est que personne ne croyait encore sérieusement au danger que j’annonçais, quoiqu’on fût si près de la chute. »
Tocqueville se rappelle qu’en descendant de la tribune, un député le prit à part et lui dit : « Vous avez réussi, mais vous auriez bien plus réussi encore si vous n’aviez autant dépassé le sentiment de l’assemblée et voulu nous faire si grand’ peur. »
Comme il est bon, parfois, de dépoussiérer ses étagères et de se heurter aux voix du passé : là où les uns voient matière à effroi, d’autres voient le salut.
Soirée italienne
Posted on 5 mai 2013 | No responses
« Dai, elle t’a inspirée, cette soirée? » Je pensai : « Comme il est doux de dire “merci”. » Surtout quand le mot pour le dire est “grazie”, peut-être parce que le mot vit sa vie et se prête à la nôtre pour exprimer nos intentions les plus profondes. Grazie, cara Marina.
L’intérieur de l’Istituto italiano di Cultura, rue de Grenelle, a quelque chose d’un salon désuet. On y entend flotter dans l’air comme un vieil air de clavecin mal accordé, qui panse toutes les craquelures des murs et des plafonds ornés de peintures, de miroirs et de moulures. « Et de nos cœurs », aimerions-nous dire encore, si l’on ne craignait d’illustrer le ridicule. Voyez l’injuste privilège, un bon ange nous a exonérés de ce souci.
De quoi nous avons parlé? De l’Italie – des Italies – c’est-à-dire du monde. Un Français en Italie, l’Italie à Paris – personnage à l’ombre d’un autre personnage; un hôte s’exprime sur sa passion avec des mots, d’autres hôtes lui répondent des yeux avant d’ouvrir la bouche. L’amitié est là, qui précède les mots. D’un côté de la salle, sur une estrade en surplomb d’un pied des immenses fenêtres qui donnent sur les jardins et le ciel, deux protagonistes; de l’autre, assis dans une semi pénombre, quarante ou cinquante individus venus pour entendre une histoire dans laquelle ils baignent déjà par affection pour le sujet, qui répond à une certaine disposition du cœur, qui penche davantage pour la clémence que pour le châtiment. Cela s’appelle la douceur. Le spectacle est dans la salle obscure autant que sur la scène. À ce moment, je me suis souvenu du génie du cinéma néoréaliste italien où, sans manifeste, sans idéologie, tout le monde était acteur. Je me suis souvenu qu’être acteur, c’était être acteur de sa propre vie, c’était se retrouver dans l’autre, dans chacun de nous, dans nos peines comme dans nos enchantements, c’était être vivant et rendre grâce à la vie. Que la simplicité est loin du vedettariat des barricades et des cortèges de mode ou de rues.
Et le plus beau moment de cette soirée, cara amica, fut quand surgirent de la pénombre quelques interpellations : plus la question est belle, moins on sait y répondre – parce qu’elle nous surprend, parce qu’elle nous instruit. Au fond, peu importe la question, peu importe la réponse, on oublie ce qui s’est dit parce que l’on goûte au nectar humain de l’échange, dans le silence qui flotte au-dessus des têtes comme une ultime note suspendue, une note qui fait entendre toutes les notes, s’étirant en tout sens au gré des regards et des respirations.
Merci à vous, noble femme de Bolzano/Bozen, qui me rappelâtes un lointain hommage à un poète de votre cité, qui écrivait des poésies érotiques en dialecte puster. Et à votre époux – « Eh, ma quello è l’ambasciatore T… » entend-on murmurer en coulisses – votre époux qui se présenta comme « un authentique vénitien » et douta que les Vénitiens d’aujourd’hui se reconnaîtraient dans cette Venise byzantine que j’ai eu à cœur de voir et d’aimer. Dans l’aurore des Habsbourgs se sont unies vos âmes. Tout se joue toujours dans les coulisses. Et les mots et les noms, jamais figés, divulguent des accents nouveaux sous un jour particulier.
Ce soir-là, je compris mieux les mouvements d’une caméra. Comme en littérature, le cinéma est un travail sur le temps, et la lumière, les plans intérieurs ou extérieurs, les silhouettes, les sons qui se chevauchent et dominent modèlent sans fin cette matière.
« Lei ci ha fatto amare l’Italia! » Plus qu’un compliment, on entend un mot doux, d’une étrangère surprise que vous ayez touché son cœur en parlant de son pays. Et nous nous guérîmes mutuellement, au cours d’un dîner aux câpres, de l’immodeste chagrin de la patrie.
« Nous venons de ce pays hypocrite, comme disait de Rome votre ami Stendhal », s’épancha-t-elle avec un sourire généreux. Son époux, un homme de grande allure, était de Naples – « pays peuplé de démons » disait encore Beyle – mais ne semblait nullement napolitain, il eût passé pour un aristocrate écossais. Ils paraissaient s’aimer de la façon la plus naturelle du monde : il n’y avait qu’à les entendre se répandre en anecdotes sur le vaste théâtre napolitain. Chaque anecdote était un voyage et dans une de ces storielle, m’apparut le plan de la scène finale, une scène qui raconterait à l’infini mille autres histoires : par une nuit chaude d’été, sur la côte amalfitaine, des femmes, des hommes, des enfants sortent de chez eux, un siège pliant sous le bras, et s’assoient en cercle pour une veillée sur la piazza. L’air suave résonne de leurs récits qui coulent comme une source de l’immémoriale tradition orale. Nous voilà tous réunis enfin. Il n’y a plus que des vivants sur cette terre.
Une prière autobiographique
Posted on 28 avril 2013 | No responses
Une camarade de lettres que je n’avais plus entendue depuis longtemps me surprend en venant prendre de mes nouvelles : « Que devenez-vous? Vous écrivez toujours des choses autobiographiques? »
Il fallait entendre le mot comme une pique – amicale, bien entendu. Paris est une immense arène où l’on dispute d’heure en heure une incessante joute. Avant de répondre à une question, la politesse voudrait que l’on y réfléchît. Je me mis à froncer les sourcils devant l’excellente artisane es-lettres françaises qui déjà était passée à un autre propos, empreint d’une sympathie nonchalante.
« Tout est autobiographique, à commencer par notre mort, marmonnai-je à voix haute. Je raconte des histoires sous la forme de ce que les Anglais appellent « essays. »
Je reconnais que ce genre a été à peu près abandonné chez nous depuis Montaigne, un de nos derniers seigneurs lettrés qui pouvait encore jouir de son insouciance et nous faire partager les vérités qu’il découvrait en chemin. Dans la littérature anglaise, l’essai recouvre tous les moments de la vie humaine, toutes les préoccupations, la première d’entre elles étant précisément le fait que nous mourrons – question métaphysique, ne nous en déplaise. Ainsi, l’on peut déduire que la prière, dans sa forme écrite, appartient au genre de l’essai, tout comme le sermon, tel qu’il s’exerce sous la plume de Samuel Johnson :
« Le grand facteur de l’union entre l’âme et son Créateur, c’est la prière; la prière dont la nécessité est telle que Saint Paul nous exhorte à prier sans cesse; c’est-à-dire à maintenir dans notre esprit une constante dépendance par rapport à Dieu, et un désir constant d’avoir recours à son aide – ce qui équivaut à une prière constante. » (Second Sermon).
Pour aimer, pour prier, pour écrire, pour nous voir nous-mêmes tels que nous sommes et nous perfectionner un tant soit peu, il nous faut atteindre l’insouciance d’un Michel de Montaigne; être insouciant – c’est être prêt à mourir.
Un bon maître tel que Montaigne nous aide à nous hisser à cet état :
« Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict). Si nous le croyons, je ne dy pas par foy, mais d’une simple croyance, voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyons et cognoissions comme une autre histoire, comme l’un de nos compaignons, nous l’aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l’infinie bonté et beauté qui reluit en luy; au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. » Essais, II, XII.
Et comme tout se prête à digression, notre ignorance du proverbe cité par Montaigne nous conduit aux lumières philologiques d’Eloi Johanneau; l’académicien celtique donne dans ses Mélanges d’origines étymologiques cette définition, s’indignant au passage de la corruption du mot jarbe (gerbe) en barbe :
« Faire gerbe de fouarre à Dieu » : payer la dîme à son curé avec une gerbe battue dont on a fait tomber le grain. »
J’aime à suivre l’exemple de Pope et de Swift, ces deux amis qui, tout à leur mission éducatrice, dissertaient de choses et d’autres en se promenant et s’accordaient à trouver, entre deux digressions pleines de légèreté, un sens déterminant à leurs idées maîtresses : je me laisse conduire par mes pensées vagabondes, sous l’effet d’une pique.
De même qu’un poème peut se cacher dans une prose de reportage, on peut trouver, au détour des pages d’un roman, un essai, c’est-à-dire une réflexion, une méditation.
Je caresse le dos d’un livre sur l’étagère, qui s’ouvre au milieu d’un chapitre des Mimes. Sous mes doigts, tel un aveugle, je sens les mots bourdonner de toute leur vitalité :
« La confusion avait fini par étendre son emprise sur nous tous. Nous ne savions plus si nous avions créé le mouvement ou si c’était le mouvement qui nous avait engendrés. Pleins d’enthousiasme, nous avions aboli un ordre, sans jamais définir notre objectif. Et c’était arrivé dans vingt pays : la concrétisation du concept de “peuple”, l’humanité du politicien, cette preuve aberrante de la vérité du politicien.
« De quoi parlions-nous? Nous étions, comme il se doit, de gauche. Nous étions socialistes. Nous défendions la dignité des travailleurs. Nous défendions la dignité du désespoir. Nous défendions la dignité de notre indignité. Des phrases toutes faites que nous avions empruntées! Gauche, Droite : quelle importance cela pouvait-il avoir? Nous parlions en honnêtes hommes. Mais nous utilisions des phrases toutes faites, empruntées, qui nous permettaient d’échapper à la pensée, à la réalité que nous voulions montrer aux gens et que nous n’osions maintenant regarder en face nous-mêmes.
« Ils promettaient d’abolir la pauvreté. Ils promettaient de nationaliser toutes les compagnies étrangères. Ils promettaient de jeter les Blancs à la mer et de réexpédier en Asie tous les asiatiques. Ils promettaient, ils promettaient, et leurs promesses attisaient la frénésie des prédicateurs de rues qui électrisaient leur public avec la vision d’un monde de richesses, inaccessible, qu’ils voyaient exploser dans une boule de feu. Notre succès était la cause de ce désordre que nous craignions chaque jour davantage. »
De Montaigne à Pope et à Swift, de Johnson à Naipaul, la même prière qui mendie la vérité s’élève vers le ciel.
Dans la vieille maison au milieu des vignes
Posted on 20 avril 2013 | No responses
Je remontais sous la pluie le chemin qui mène à la vieille maison au milieu des vignes et je confiais mes pensées à cette grand-mère pleine d’indulgence, qui protégeait ses hôtes sous ses épais jupons de gros boulets. Le bus V, depuis la gare de Cornavin, avait serpenté à travers maint village de cette rive du canton. En attendant son passage, j’avais feuilleté la presse du jour au kiosque de la gare, ce cabinet de lecture où l’on peut s’abriter du froid. Et, dans une nouvelle revue, j’avais lu un étrange reportage : un millionnaire américain que l’on vantait comme une figure progressiste avait investi une somme à neuf chiffres dans le rachat du magazine The New Republic. Il souhaitait, cet idéaliste, corriger « l’image » ancrée à gauche de cette publication. Le sage homme parlait très justement d’ « image » – ce mystérieux effet lié aux ventes – non de réalité. Effectivement, j’avais lu dans ce magazine quelques semaines plus tôt une interview de V. S. Naipaul, l’homme qui se moque de « l’image » et se soucie de la réalité, et le ton du journaliste, prompt à saisir la volonté de son maître, trahissait une vilaine connotation réactionnaire. La méchanceté, le manque de respect et d’humour ne sont pas des opinions; ces comportements nous blessent simplement par le manque de charité, de curiosité qui caractérise les impies. Ce péché prend son essor sous le label de « gauche » ou de « droite » suivant le cours du vocable à la bourse de l’Opinion Publique, qui n’incarne jamais une idée ou une opinion mais un courant, une mode, avec ses favoris et ses disgraciés du moment. Dans le cas de cette interview, l’homme sincère, l’écrivain aux idées profondes, le prix Nobel de littérature V. S. Naipaul, était le disgracié et le journaliste préposé au lynchage pour l’amusement de la plèbe, le favori. Le malheur est que nous soyons tous des lynchables potentiels. Et que la charité pour les autres est également charité pour soi-même.
Rentré dans l’aïeule maison, je retrouvai un recueil d’essais de James Boswell dans un volume de « The Hypocondriack ». Il s’ouvrit sur l’essai On Religion, à la date de Mars 1782.
« Que le fait d’avoir une religion passe pour une preuve d’étroitesse d’esprit est, je crois, l’une des idées les plus fausses et les plus étranges que la sophistique a pu répandre dans les esprits. Par religion, j’entends une croyance dans un pouvoir grand et bon, source suprême d’intelligence et de félicité, accompagnée d’une dévotion qui s’efforce de diriger tous les pouvoirs de l’âme vers l’objet divin, et de nous approcher autant que possible de la nature aimable de Dieu, telle que nous la pressentons. »
En lisant ces lignes, nul besoin d’approuver, elles nous éloignent de l’esclavage de l’opinion; elles se déversent dans le cœur comme une eau fraîche et allègre qui met les sens en éveil. « Lève-toi et marche », semblent dire ces mots à celui qui doute de son existence. Je devais à Boswell, au jour présent, au Créateur, une marche au grand air pour répondre à la vie tranquille d’un samedi gris de printemps. J’enfilai mon anorak, mis ma capuche et, ravi comme un innocent, me répandis dans les rues du village sous une pluie tiède et bénévolente.
