SOLILOQUES DE L’EXIL

soliloquesGrasset, 2014, 18€, 208 pages
ISBN 978-2-246-85150-9
Extraits

Golders Green Blues

« Tam kharasho gde nas niet » – « On est bien là où l’on n’est pas », me rappela hier soir avec indulgence Valentina Polukhina à qui je me confiais de mon désir de m’installer quelque temps dans le nord de Londres, quelque part entre Hampstead et Golders Green. J’ai, moi aussi, toujours cru à cette profonde vérité, ne serait-ce que parce qu’elle nous pousse à aller toujours ailleurs, plus loin.

Je suis revenu dormir à deux pas de la maison où j’occupais une chambre il y a trente ans – un bedsit, à quinze livres sterling par semaine.

à l’époque, par quelque miracle, je les trouvais toujours à temps pour payer d’une semaine sur l’autre. La propriétaire m’avait fait jurer que je resterais au moins six mois, et j’avais juré, sans trop y penser. Trois semaines plus tard, je rencontrai une Napolitaine, que je suivis dans son pays. Je n’osai regarder ma landlady dans les yeux en tirant ma valise dans le hall, vers la sortie, et j’entends encore les mots dont elle me fusilla à bout portant : « Je savais que vous ne resteriez pas un mois ici. »

Chaque matin, je quitte la maison d’hôtes pour aller prendre un café en terrasse et goûter ces belles journées clémentes d’automne londonien. En chemin, je m’arrête et passe en revue les offres de locations meublées affichées aux vitrines des marchands de journaux autour du heath (« lande, bruyère », dit le dictionnaire, mais, quand on s’y promène, on cherche encore dix autres mots pour décrire cet espace de verdure où l’on trouve des bois, des prés, des sentiers, des étangs).

Dans la maison d’hôtes, un Israélien et un Russe passent leur temps à traîner en jogging dans les parties communes, montant, descendant les escaliers, arpentant le couloir, endroits où l’on capte le mieux, connectés à leur ordinateur portable avec des écouteurs dans les oreilles. Je saisis sans le vouloir des bribes de conversations. Il est question « d’occasion à ne pas manquer », « de contact qui ne répond pas », « d’argent qui aurait dû arriver ». Malgré leur air préoccupé, ils n’oublient pas d’être rassurants : « Dis à maman de ne pas se faire de souci » – le genre de phrase qui vous met instinctivement en alerte. Ils ont l’air vraiment décidés à y arriver et je crois bien qu’ils y arriveront. Pourquoi pas moi ? me dis-je. Nous ne sommes pas dans le même domaine, il est vrai. Mais la littérature, qui demande des miracles, les voit surgir peut-être plus souvent qu’on ne les rencontre dans les affaires immobilières ou le commerce du hareng fumé, domaines que j’ai par ailleurs explorés. L’Israélien, le Russe et moi cherchons à nous loger à la semaine, à trouver plus grand, moins cher, même si, en général, dans ce quartier de Londres, tout est toujours petit et cher. Les autres occupants de la maison d’hôtes sont des touristes, des Hollandais, des Français, voire des Anglais qui viennent passer quelques jours, rentrent le soir de leurs visites aux musées ou de leur shopping, l’air fourbu mais détendu. Ils savent d’où ils viennent et ils savent qu’ils y retourneront. Nous, on essaie d’imaginer. On ne peut pas dire que la foi nous manque. Ai-je vraiment cinquante-quatre ans ? J’ai l’impression de revivre les mêmes espoirs qu’à vingt ans, avec à peine plus d’expérience.

De Hampstead, on est à Golders Green en une demi-heure de marche, ou dix minutes avec le bus 268, ou encore cinq minutes en métro sur la ligne nord. Je pratique ces trois moyens pour me déplacer, selon mon humeur, le moment et le temps qu’il fait. Hier soir, j’ai marché jusqu’en haut de la colline du Heath, puis j’ai amorcé la descente au petit trot. Arrivé sur la Golders Green Road, j’ai repris un pas plus lent, me laissant distraire par les enseignes des commerces aux caractères latins, cyrilliques, arabo-persans et hébraïques – cafés des nouvelles chaînes italiennes, salons de coiffure, agences de voyages, épiceries orientales, restaurants turcs, chinois, indiens –jusqu’à la maison de Valentina, derrière l’église baptiste, qui s’imbrique en partie dans un centre culturel juif.

Valentina était en train de préparer un borchtch dans la cuisine. L’odeur de cette soupe a pour moi la force d’un rite religieux. C’est l’odeur de la famille, de la vie, de la joie, de l’amour – et qu’est-ce d’autre que la religion, sinon un peu de chou et de betterave qui mijotent sur un feu ?

Le fumet a attiré Daniel Weissbort, le mari de Valentina, qui est descendu de son bureau à l’étage, où il écrit ses mémoires.

« Chaque homme devrait écrire ses mémoires, sans se soucier qu’ils soient publiés ou pas », s’excuse-t-il presque. J’ai lu avec bonheur From Russian With Love, ses souvenirs de traducteur d’un client difficile, Joseph Brodsky.

« Parfois, se souvient-il, quand je discutais avec lui du choix d’une tournure anglaise pour telle ou telle phrase, je me demandais si je n’aurais pas mieux fait de garder ce travail de confection dans l’atelier de mon père, à Leicester. J’étais un directeur, pas le directeur, note bien. Il y avait une bonne entente entre les ouvriers et les directeurs. Je leur disais ce qu’ils devaient faire et eux me disaient ce que j’avais à faire. »

Sur la table traîne un gros livre de conversations avec le poète irlandais Seamus Heaney. Il a l’allure solide d’un couronnement, d’une stèle portative. Je le feuillette distraitement et je tombe sur une mention du poète russe « anti-establishment », Evgueni Evtushenko. Il me semble que ce statut est l’une des places de choix réservées par l’establishment à quelques-uns de ses membres méritants. Quand Joseph est revenu de son exil du Grand Nord, raconte Valentina, Evtushenko en personne est venu l’accueillir et a même enlevé sa veste pour la lui offrir. Devant l’air gêné de son camarade de lettres, il lui a demandé d’une voix légère, qui se voulait réconfortante :

« Voyons, Iosif, dis-moi un peu ce que tu penses de ma poésie ?

— Gavno, avait répondu tranquillement Brodsky – de la merde. »

Yevtushenko fut soufflé de sa réponse.
« Ça ne te gêne pas de me balancer ça comme ça ? »

« Ils ont dû inclure cette anecdote dans le volume qui lui est consacré, dans la série Biez pedestala – c’est une nouvelle collection chez l’éditeur Azbouka, commente Valentina. C’est une façon de mettre au pilori tous les grands poètes : Akhmatova, Tsvetaïeva, Mandelstam, Pasternak, sous prétexte de les détrôner de leur “piédestal”… » Le goulag, la mort et le suicide ne sauraient faire pardonner l’insolence de leur génie.

Quand, dans les années 1970, Joseph fut invité à faire une lecture à l’université de l’Iowa, il fit largement usage de l’un des privilèges accordés aux hôtes poètes, à savoir la libre utilisation du téléphone.

« Il laissa une note faramineuse, après avoir passé la nuit à appeler ses maîtresses, ses amis et ses parents aux quatre coins de la Russie et de l’Amérique, se souvient Daniel, l’air ravi, qui l’avait accompagné dans cette lecture à l’époque.

— On peut piller les institutions, elles sont faites pour ça, conclut doctement Valentina. Mais les amis, c’est autre chose. Evtushenko, lui, m’a laissé une énorme facture de téléphone après que je lui ai prêté mon studio à Chelsea. Quand je lui ai rappelé cette indélicatesse à Moscou quelques années plus tard, il s’est exclamé absolument indigné : “C’est comme ça que vous êtes devenus en Occident ? Mesquins à ce point ?” Joseph, lui, était un parfait gentleman, il ne m’a jamais laissé payer une seule fois au restaurant, c’était même insupportable. Si j’insistais, il mettait un terme à la discussion avec une formule imparable : “Rumenski ofizer…”

— “Un officier roumain n’accepte jamais d’argent d’une femme ?” Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Valentina ? »

L’histoire, la voilà : un officier roumain va au bordel, rend ses hommages à la dame de compagnie et, au moment où celle-ci le voit prêt à s’en aller, elle lui rappelle : “Tu n’oublies pas l’argent ?” Et son client lui répond, magnanime : « Rumenski ofizer… » (bien rouler les r).

*

Je cherchais un article qu’Edouard Limonov avait écrit sur Brodsky, dans les années 1980. Le connaissait-elle ? Si elle le connaissait ! « C’est un petit article moche, me dit-elle. Rien que le titre : “Brodsky, poète et comptable”, tu vois un peu. »

« Combien de fois j’ai invité Edichka à des lectures ici, en Angleterre, poursuit Valentina. La dernière fois que je l’ai vu, j’avais invité en même temps que lui une jeune poétesse géorgienne, et avant que j’aie eu le temps de la lui présenter, il l’a collée contre le mur, dans la salle de l’université où devait avoir lieu la lecture, et il a commencé à la pétrir, jusqu’à ce que les invités et le public finissent par remplir les lieux. Tu t’imagines ! Le soir même, il s’est installé chez cette adorable poétesse, qui habitait dans un petit studio à Chelsea. C’est là que je suis allé le trouver, quelque temps plus tard, quand j’ai lu son vilain petit article sur Joseph. Natasha m’a ouvert à moitié nue, elle sortait de son lit. “Où est Edichka ?” lui ai-je demandé, furieuse. Je l’ai entendu marmonner du haut de la mezzanine, encore enroulé dans les couvertures. “Edichka, descends si t’es un homme ! ai-je crié. — Je ne peux pas, a-t-il geint. — Comment ça, tu ne peux pas ? — Je suis tout nu. — Ça ne fait rien, mon mignon, lui ai-je répondu, nous, les femmes russes, nous ne sommes pas impressionnables à ce point, tu nous montreras tes somptueux attributs dont tu as fait état dans tous tes romans. — Je ne peux pas…” a-t-il continué à gémir. C’est à ce moment que Natasha a fait pendouiller son petit doigt pour me faire comprendre le problème. L’occasion était trop belle. “Un vantard, lui ai-je lancé du bas de l’échelle, voilà ce que tu es, Edichka ! Tu n’arrives pas à satisfaire tes conquêtes et tu viens donner des leçons de poésie à Joseph ! Tu peux bien rester couché, va !” »

On est en pleine soirée de spletni, d’anecdotes, et même si l’anglais domine dans la conversation, on parle russe de toutes les façons, dans n’importe quelle langue. Nous évoquons les critiques assassines que subissent parfois les auteurs, comme celles post-mortem auxquelles a eu droit Brodsky, ou plus récemment Naipaul, encore convalescent, qui puent du désir de se venger de l’intelligence. Se rebeller contre l’intelligence est une bonne chose, mais les dieux ont accordé cet antidote à l’intelligence elle-même, non au démon de l’envie.

« Ted Hughes aimait dire qu’il ne lisait jamais les critiques, il les mesurait, se souvient Daniel avec affection. Il disait qu’en général, si les critiques étaient longues, il était à craindre qu’elles fussent mauvaises. »

Un jour, se rappelle Daniel, quelque promoteur des lettres de l’université de l’Iowa eut l’idée d’inviter l’éditeur anglais Al Alvarez, qui dirigeait de manière très inspirée le domaine de la poésie européenne chez Penguin. Alvarez improvisa une conférence sur le sujet du suicide dans l’histoire de la littérature. Brodsky était présent, qui devait au bon goût d’Alvarez d’avoir publié l’un de ses premiers recueils de poèmes en dehors de l’Union soviétique. Ça ne l’empêcha pas d’exprimer tout son dégoût devant le public et le conférencier.

« Tu comprends, nous qui avons grandi dans le monde soviétique, nous ne pouvons pas comprendre le suicide par passion, par dépit amoureux, par dépression, me dit Valentina. Nous ne pouvons pas nous permettre ce luxe.

— Mais Maïakovski ? hasardai-je.

— Maïakovski, comme Tsvetaïeva et comme tous les autres, me répondit-elle cinglante, s’est suicidé à cause de la répression politique. »

À ce moment, j’ai envie de me laisser aller à la plus extrême naïveté, parce que, même si je crois comprendre, je ne comprends tout de même pas, je ne veux pas, ou je ne peux pas comprendre.

« Mais n’était-il pas épris corps et âme de la révolution, du communisme ? »

Valentina me sourit pleine d’indulgence, comme on sourit à un enfant qui pose une question absurde.

« Écoute, comment dire ? Il était beaucoup trop à gauche pour le régime, si tu veux. Il croyait au langage. Le pouvoir se méfiait du langage. La grande force de Brodsky, c’est d’avoir introduit dans sa poésie toutes les gammes du langage, jusqu’au jargon du parti – pour en reconnaître l’existence et le dépasser en même temps. »

Ce jargon, mélange de vulgarité, d’obtusité – et de calcul de la plus extrême prudence, pour garantir ses privilèges – s’était introduit dans les consciences occidentales depuis longtemps. J’en fus persuadé depuis le jour où je découvris la poésie, à Londres, en lisant les poètes russes et anglais. Leur voix était aux antipodes de l’opportunisme politique qui sévissait. Nous étions tous des soviets, autant l’admettre, cette confession était le premier pas pour retrouver notre place dans l’humanité. Valentina me donna le meilleur exemple de ce jargon avec cette anecdote. Elle dut passer un examen pour entrer à l’université Lumumba de Moscou, dans les années 1960. L’examen oral portait sur l’histoire du parti et les décisions prises par cet organe suprême au dernier congrès.

« Je n’avais pas la moindre idée de ce que l’on me demandait ni de ce qu’il fallait dire, me confia-t-elle. Je me suis mise alors à broder sur tout ce que j’avais entendu – j’ai inventé littéralement tout ce que j’ai dit en mettant bout à bout des formules, des slogans, socialisme, tiers-monde, fraternité, révolution, antifascisme… Cela ne pouvait pas avoir changé, me disais-je, on répétait toujours les mêmes choses sans rien y comprendre depuis Lénine et Staline et Khrouchtchev… Et tu sais quoi ? J’ai eu la note maximale et les félicitations du jury.

— Valentina, lui dis-je, c’est pareil ici. On récompense les mêmes discours. C’est par là que nous devons commencer – nous libérer par le langage. »

Mais Brodsky lui avait déjà répondu sur cette question : « Valentina, écoute-moi, lui dit-il un soir, le langage est indestructible, il ne peut pas mourir, il est trop grand, il a été créé par Dieu. » être humain, c’est pouvoir parler à son semblable sur le ton de la prière. Et l’humain, la prière, c’est ce que les soviets – les savok, comme on les appelait –, les poubelleurs d’hier et d’aujourd’hui, de l’Est et de l’Ouest, ne peuvent tolérer.

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