HALTE SUR LE PARCOURS

La Baconnière, 2015, 160 pages, 16€
ISBN 978-2-940431-38-0halte
Choix de Poèmes

MORTS D’AMOUR
DERNIER DIMANCHE D’AOÛT À ZERMATT

Les cloches de l’église de la petite cité valaisanne

n’ont pas le même timbre qu’aux jours d’hiver,

quand les notes semblent accompagner dans leur tourbillon

les cristaux qui répandent leur lumière.

À travers la brume de ce dernier dimanche d’août,

elles transpercent l’air de leur son joyeux.

Bientôt, déjà, tout sera blanc comme l’hiver passé,

cette saison perpétuelle qui se rappelle à nous.

D’un pas leste je m’élance sur le pont au-dessus de la Matter Vispa

pour rejoindre le cimetière des alpinistes,

lové contre un flanc de l’église.

L’allemand que l’on entend ici est liturgique,

c’est une langue en harmonie avec le ciel

et la terre. Les inscriptions sur les humbles pierres

parlent le même idiome,

mais pour arriver à l’entendre il faut aimer

toutes les langues qui composent cette louange.

J’appuie ma joue contre le tronc d’un arbre

et j’entends le murmure de ces âmes

qui font choeur avec Edward Whymper :

« My only love, ever, was the Alps. »

Et, levant mon regard vers la montagne, je m’incline

et salue la déesse digne d’un amour infini :

cet être immense se joint à nos prières.

2014

UNE VISITE À W. H. AUDEN

… dies alles ist furchtbar, hier

nur Schweigen gemäss.

W. H. AUDEN,

Josef Weinheber.

Sur les hauteurs d’Innsbruck, tout rappelle l’Est :

arbres, maisons, églises, tavernes – et même la langue dialectale

qui surgit derrière les chopes de bière et les crucifix.

Depuis quelques jours, je me berce de l’histoire de Maximilien,

empereur des Romains qui régna sur ces terres :

« Mes étriers sont ma patrie, ma selle est ma résidence. »

Ici, l’Histoire précède la Géographie,

le Temps est souverain.

À Innsbruck, déjà pointe l’orient de Byzance.

Le froid est une alliance secrète entre les époques.

À quelques heures, plus à l’est, Kirchstetten,

village où vécut et où repose Herr Professor Auden.

La tempête de neige s’est levée ce matin,

le givre sur la vitre du compartiment est un tableau

aussi vaste que le paysage qu’il embrasse.

La gare de Kirchstetten.

Frau Maria me fait signe de l’autre côté de la route.

Nous roulons vers la demeure du poète,

sous le bois du village, à l’autre bout du globe.

Sur le pare-brise se dessinent mille scènes,

que l’essuie-glace balaie et décompose.

L’ombre est vivante : l’auto glisse sur la chaussée gelée.

Hinterholz, 6 :

deux noms gravés noircissent sur le portail en bois

– W. H. Auden, Chester Kallman.

Nous gravissons l’escalier qui mène au grenier,

seul endroit du chalet consacré à la mémoire du poète.

Dans le bureau flotte son absence.

« Il fait froid », dit Frau Maria.

Elle insiste pour projeter un film sur Auden,

tourné dans cette maison en 1967,

le jour de sa soixantième année.

Images en noir et blanc des villageois

en procession qui lui rendent hommage.

Elle rougit et s’excuse : « Ça, c’est du wiener Dialekt ! »

Elle fait un effort devant le visiteur étranger

pour oublier sa langue affective et parler l’allemand anonyme.

Auden présente son compagnon d’une vie :

« Mein Kollege, Mr Kallman. »

Sur le poète local qui chanta le nazisme,

Auden aura un mot chrétien: « Il s’égara. »

Au dignitaire du Troisième Reich qui lui demandait :

« Que peuvent faire les nazis pour la culture autrichienne? »

ne répondit-il pas, dans la langue du Land :

« In Ruah lossen » – « Laisser (l’Autriche) en paix ».

Auden le Yorkshireman rayonne de plaisir

en prononçant ces mots, familier de cette verdeur verbale.

Le poète viennois de Kirchstetten se suicida

quand les Russes firent leur entrée dans Vienne.

On l’enterra à l’orée du jardin.

Une salle au rez de la maison tient lieu de chapelle.

Peut-être par crainte d’une toujours possible vengeance,

ce carré de terre orné d’une croix s’est placé

« sous la protection de la convention de La Haye

pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé ».

Un panneau nous le dit dans les quatre langues de la guerre :

allemand, anglais, français et russe.

Au pied de sa tombe, les mots du défunt

dans la bouche d’Auden résonnent

comme une prière et offrent la paix à l’égaré –

In Ruah lossen.

Janvier 2015

L’HUMANITÉ À KISHINEV

À la cafétéria du boulevard Stefan cel Mare,

la grande avenue de Kishinev,

je passe chaque jour quelques heures

à regarder le monde.

Je suis un habitué,

je vis chaque époque qui habite ce lieu.

Arrivé hier, prêt à déserter demain cette province,

je suis depuis toujours citoyen de ces confins :

une baraque sur une majestueuse artère,

un arpent de terre d’où jaillissent mille mondes.

Un nain s’agite autour des tables,

un couple de sourds-muets s’expriment leur amour,

un vieux pope parle et prie dans sa barbe,

une famille entière de Roms braille,

rit et chante, jouant de ses instruments,

les serveuses russophones répondent affables aux roumanophones,

on célèbre les noces du moldave et du russe.

Pouchkine l’Abyssinien a offert à la langue russe

son plus beau poème et la Russie a donné au poète son nom.

Dans la cathédrale de la Nativité,

les petites vieilles prient en vieux slavon

devant l’offrande, un cierge

dont la flamme élève la prière.

Le soir, la voix au téléphone de l’amie moldave

émigrée à Paris : « Tu as vu la statue de Stefan?

Et la maison de Pouchkine? »

La nuit, je marche dans les ténèbres

et me reviennent les langues que l’on parlait ici –

elles vivent et bruissent sous ma chair.

Je voyage à bord des tramways pour quelques piastres

et m’enivre sous ces latitudes

des affres d’une folle humanité.

Pourquoi donc ma langue m’est-elle en ce moment si chère?

Parce que je la sens s’imprégner de toutes les musiques,

emprunter d’autres chemins,

éclore au monde dans une infinie diaspora.

Le cyrillique se fond dans la liturgie

du gothique, de l’hébraïque.

À l’obsessionnel « Je suis ici chez moi » qui me poursuit,

une voix sans fin m’apaise : « Demain je partirai. »

Mars 2015

LETTRE DU NOUVEL AN

Assis en terrasse d’un bar de Jaffa,

je me laisse humblement écraser par les images, les souvenirs,

les voix qui s’impriment en surimpressions

dans un doux clapotis de marée

avec leur myriade d’échos :

tout est passé, tout est vécu

et le présent lui-même s’empresse

de se convertir en nostalgie.

La tenancière, une Géorgienne

qui hèle les touristes depuis la véranda,

m’apporte mon énième thé; après quelques heures,

je suis déjà un indigène : le Temps est matière.

Le muezzin pousse sa mélopée d’un minaret voisin.

L’hélicoptère bourdonne dans le ciel

en épousant la ligne de la côte

tel un ange protecteur.

Chaque langue, chaque visage sort de la foule anonyme

pour vivre sa vie – la vie s’impose

comme une bénédiction, couronnement de tout conflit.

Donc, tu es né ici.

L’officier d’immigration, une brunette yéménite

aux tresses indiennes,

te pose quelques questions sur ton parcours

dans la langue du pays

et tu marmonnes quelques mots dans l’idiome

du tourisme international

pour mettre le coeur à distance,

avant de capituler devant son sourire.

« Vous voyez comme cela revient vite! »

conclut-elle en timbrant le passeport.

Le lendemain de mon arrivée, je fus entraîné

à une fête de mariage et mon angoisse se dissipa

quand j’aperçus un couple masculin qui dansait avec bonheur,

entourant les époux de leur joie et de leur chaleur.

Quelque vérité inattendue fait son chemin:

« Il est des hérésies qui sauvent de plus grands travers. »

Il n’est de crime qui ne puisse se mettre au service

de la poésie et de la vie –

si la vie est glorifiée plus que le crime.

Je marche quasi hébété devant l’assaut des impressions

qui se déversent en cascade :

il faudrait pouvoir réduire le volume du flux vital

pour s’asseoir et prendre quelques notes.

Respirer, marcher, penser, courir, boire –

chaque geste est un miracle.

Je pousse la porte d’une échoppe de livres logée

dans une baraque aux abords du souk,

attiré par l’enseigne aux caractères hébraïques, cyrilliques et latins.

On pourrait se terrer au creux de ce temple

dans une prière muette

en s’immergeant dans la lecture :

écrivains et poètes, historiens et linguistes

ne disent au fond qu’une seule et même chose,

en écho à l’injonction du barde irlandais :

« Aimez donc, pour l’amour du ciel ! »

J’ouvre un livre de poèmes et quelques vers

répondent à la vie, à cet instant unique :

There lives more faith in honest doubt,

Believe me, than in half the creeds.

To sleep or run wrong is…

« Il y a une foi plus grande dans le doute honnête,

sois-en sûr, que dans bien des croyances. »

« C’est en vain que l’on dort ou que l’on court… »

« Lire John Donne, c’est mesurer le Temps,

c’est découvrir le Temps de chaque mot

à travers la Passion. »

Coleridge vit juste : le Temps est Passion.

Je fais la promesse de ne pas m’endormir, de ne pas courir.

Le vrai doute ne peut émaner que de la foi

et retourner à elle.

Je lis les vers au barbu assis au comptoir qui m’écoute

avec attention et approuve admiratif

en me versant spontanément un verre de thé,

comme pour célébrer cette vérité poétique

pour laquelle je pourrais commettre un crime.

Une chanson traverse le cabanon de livres :

« Ein halom aher » – « Pas d’autre rêve ».

Tout est folie dans les plis du coeur et un zeste de sens

est assez pour nous éblouir de sa lumière.

Tel-Aviv, 1er janvier 2013

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