DIS-MOI QUI JE SUIS

Grasset, 2015, 18€, 176 pagesdismoi
ISBN 978-2-246-85888-1
Extraits


Années 1960 et séquences précédentes


Je voulus revoir un paysage qui reflétât le monde de l’enfance de ma mère. (De celui de mon père, cette Europe orientale qui se mouvait de la Baltique à la Crimée et au Bosphore, je m’étais abreuvé jusqu’à l’ivresse en m’y ressourçant dès la sortie de l’adolescence.)

Un matin, je pris place à bord d’un avion de la Royal Air Maroc au départ de Genève pour Casablanca. J’avais réussi à arracher à ma mère une vague adresse et pensai revoir la maison où elle vécut pendant les dix premières années de sa vie. J’avais dans l’idée que cette rue, cette maison, pourraient me donner quelque indice sur la perception qu’elle avait eue de ce monde où se côtoyaient Arabes, Juifs, Espagnols et Français. Ce n’était pas ma première tentative pour comprendre une histoire qui était écrite davantage par ceux qui l’avaient visitée que par ceux qui l’avaient vécue. Je ne m’étais jamais aventuré plus loin que la zone andalouse du Maroc, qui s’étendait au nord du pays : Tanger, Tetouan, Chefchaouen, Asilah. Devant les inscriptions castillanes sur les façades ou sur les plaques commémoratives, une émotion sensuelle me gagnait, mes sens étaient ravis par les mélodies des poètes arabo-andalous et de la nawba. Le lien avec la mémoire restait vivant, comme je l’avais ressenti au cours de mes pèlerinages à Séville, à Cordoue, à Grenade ou même à Lìnea de la Concepciòn ou à Algeciras. L’accès à l’Histoire était plus naturel, plus intelligible depuis le socle espagnol, et jusqu’alors, mes expéditions au-delà du détroit, je les avais menées par voie de terre et de mer, pour accommoder mon métabolisme à ce voyage dans le passé.

Cette fois, j’escomptais du transfert aérien le privilège qu’il me fît atterrir sans ménagement au milieu de l’histoire.

*

Pendant le vol, j’échangeai quelques propos avec mon voisin, un Marocain de Casablanca, qui rejoignait sa famille pour Pessach, les fêtes de la Pâque juive. Sa famille avait choisi de rester quand les sujets israélites s’étaient dispersés dans les vagues de migration successives. Lui-même n’avait quitté le Maroc pour Genève qu’à l’âge de quarante ans.

« J’ai rencontré ma femme, une Israélienne, une officier parachutiste, à Casa. De retour à Tel-Aviv, elle m’a appris qu’elle était enceinte. Je suis allé la retrouver. Au bout de quelque temps, ma famille m’a manqué. Je sentais qu’Israël n’était pas un pays pour moi. Qu’est-ce que je pouvais faire, là-bas ? Tout ce que je savais faire, ils le faisaient mieux que moi. Je suis rentré à Casa, où j’avais laissé mes affaires. Quand elle m’a rejoint, je ne l’avais pas vue depuis un an. Elle avait accouché. Notre enfant avait quelques mois. Au bout de quelques jours, nous avons décidé de rentrer chacun chez notre mère et, depuis, nous sommes les meilleurs amis du monde.

Je lui demandai comment il était arrivé ici, sur la rive du Léman.

« Comment ? » Il éclata de rire. « Comme toujours ! Une femme. »

Armando me proposa de me conduire au centre-ville, le chauffeur de la famille l’attendait. Nous sortîmes de l’aéroport et il se dirigea d’un pas sûr vers un parking. Je le vis ouvrir la portière d’une Mercedes usagée. Un vieil homme dormait à l’arrière. Armando lui parla en arabe et se mit au volant. Une note d’affection perçait dans sa voix. Il me déposa devant un hôtel situé tout près de l’immeuble où habitait sa mère. Un nom au milieu de la calligraphie arabisante des néons bleus se détachait : Les Almohades – la mémoire d’Al-Andalus flottait dans la nuit chaude. Que l’on parlât français dans la plupart des lieux que je visitai me désorientait. Je n’arrivais pas à relier le monde francophone et le monde arabophone. Et l’espagnol me manquait. L’histoire, qui se révèle à travers une langue écrite, était insaisissable. La langue indigène et la langue d’emprunt vivaient indépendamment, côte à côte, avaient des fonctions différentes : tradition et modernité s’opposaient, deux courants qui s’incarnaient dans des matrices étrangères.

Le lendemain de mon arrivée, j’allai jusqu’à la maison où avait vécu ma mère pendant les quelques années d’avant-guerre et de la guerre. Le quartier ne comptait plus un seul Espagnol. Je m’assis à la terrasse d’un café et commandai un thé à la menthe. Je posai quelques questions en castillan au tenancier, qui portait un fez et une djellaba. Il me répondit, dans un castillan incertain mais intelligible, en haussant les épaules.

« Les Européens sont partis depuis longtemps », me dit-il.

Je me rendis à la synagogue du centre, dans une quête qui à chaque pas me paraissait plus vaine. A l’intérieur se trouvait une petite congrégation d’une dizaine d’hommes déjà âgés, un mynian. J’attendis la fin de la prière, en retrait près de la porte. Le hazan vint à ma rencontre, couvert de son châle et coiffé d’un bonnet de coton tressé.

« Vous ne participiez pas à la prière ? me demanda-t-il d’une voix étonnée.

— Je suis un touriste », répondis-je. Je défendais âprement mon pedigree d’outsider.

*

Trois ans plus tard, je revins avec l’idée persistante d’explorer le passé de Casablanca, la ville natale de ma mère. Des premières années de sa petite enfance, je ne savais rien. Au bout d’une demi-vie, pourtant, l’énigme commençait à se lever. Je me rappelai Armando, dans la salle d’attente de l’aéroport, quand je l’aperçus pour la première fois. Ne se trouvait-il pas dans ce hall des départs pour répondre à mon attente ? Juif casablancais de culture espagnole, il avait atterri un jour à Genève, une douzaine d’années plus tôt, avec le projet fantaisiste de baigner une partie de l’année en Europe. Quand j’allai le revoir dans sa boutique-capharnaüm aux abords du poste-frontière d’Annemasse, il me confia qu’il se languissait du Maroc, qu’il se sentait marocain, que toute sa famille vivait là-bas, « à Casa » ; cette confidence d’un Juif marocain était nouvelle pour moi et m’enchanta car elle m’ouvrait une perspective inattendue : cet oriental ultra-occidentalisé dépendait affectivement de ses racines qui plongeaient dans la généalogie du monde arabe. Il s’apprêtait à aller passer les fêtes du Nouvel An juif en famille, à Casa. Je décidai de partir avec lui. Nous prîmes le même vol de la Royal Air Maroc trois jours plus tard.

À l’arrivée, j’écoutai Armando l’Espagnol, ce parfait francophone, entrer avec une joie manifeste dans l’intimité de la langue arabe.

J’entendis dans sa voix la force d’expression de cette langue, d’autant mieux qu’elle était chez lui une seconde langue – il pouvait y plonger et en sortir à sa guise. Instinctivement, ma glotte s’exerça à quelques contractions pour émettre les sons gutturaux arabes, qui ne vinrent pas, à mon grand étonnement.

« C’est normal que cette langue vous manque, me dit la cousine d’Armando, Fanny, à qui je fus présenté le premier soir de Rosh ha Shana. Elle fait partie de votre inconscient personnel. »

Cette femme me sonda de son regard perçant, testant sur moi l’hébreu, l’espagnol, l’arabe. Elle me tourmenta particulièrement avec l’arabe, pensant peut-être que je feignais de ne pas comprendre cette langue. Je lui dis que je comprenais les sons mais non le sens des mots, un sentiment que j’avais éprouvé avec clarté quand je redécouvris l’hébreu et le yiddish, après m’en être éloigné pendant mes jeunes années, à la recherche de l’autre versant de ma généalogie. Ses yeux acquiescèrent.

Ce soir-là, en arrivant chez sa mère, Armando m’avertit : « Tu verras, Fanny, c’est une extrémiste… elle s’occupait des nouveaux immigrants là-bas, en Israël, dans les kibboutz…

— Une extrémiste, qu’est-ce que tu veux dire ? lui demandai-je.

— Une extrémiste ! me répondit-il. De droite, c’est comme ça qu’on dit ?

— Armando, qu’est-ce que tu racontes ? Une extrémiste de droite ? »

Il éclata de rire. C’était du meilleur augure. Que voulaient dire les piètres mots « droite » ou « gauche » le soir où l’on rendait grâce à l’Eternel ?

« Bon, enfin, je sais pas, moi ! s’emporta-t-il avec bonne humeur. Ou alors peut-être de gauche ! Est-ce que je sais ! Une ultra-féministe ! Une sioniste ! Demande-lui, elle te le dira ! Elle a plein de choses à raconter ! »

Son indifférence politique avait un parfum de liberté – elle était une promesse de délivrance.

Au cours de la soirée, je laissai parler Fanny. Mon histoire l’intriguait autant que la sienne m’intéressait.

« À seize ans, articula-t-elle avec précision, d’une voix imprégnée de suspens, comme si elle s’efforçait de reconstituer la scène pour mieux la comprendre, j’ai quitté le Maroc pour Israël. On était tous Mapai (travaillistes), on se retrouvait au kibboutz, ça voulait dire quelque chose alors le mot “socialisme”. On voulait tous construire un monde nouveau. »

Je ne me souviens plus comment le mot « droite » surgit, mais je l’entendis dire :

« Les Marocains étaient tous de droite là-bas. »

Elle soupira à peine (un soupir qui disparut aussitôt dans le flux de l’inspiration) :

« La droite, qu’est-ce que vous voulez, c’est la maladie des pauvres. »

Elle prononça ces mots avec fatalité.

Alors, me dis-je, l’intelligence, c’est ne pas avoir peur de la réalité, ne pas craindre de la traduire avec des mots.

Fanny, entre deux confidences, se retranchait quelques instants dans un silence qui vous mettait mal à l’aise et son regard ne vous épargnait pas. C’est avec une patience contrite que cette travailliste endurcie écoutait la bénédiction du Jour de l’An, tout en scrutant des yeux les invités autour de la table avec un message de dissidence nullement dissimulé. La dignité passe par l’amour, par la curiosité pour son prochain. Fanny avait la même histoire que ma mère, avec cette différence que le Maroc avait un sens dans la vie de Fanny, comme une fatalité du destin, dans les mains duquel elle se remettait. Israël appartenait à une vie antérieure pour elle. Les vies antérieures sont de magnifiques fantômes qui nous accompagnent dans nos nouvelles vies perpétuellement en devenir.

À la fin de la soirée, tout le monde ne formait qu’une famille, chacun était « Ehad ha Am », « un du peuple », chaque vie s’accordait à célébrer la vie, des nouveaux-nés à ceux qui portaient en eux plusieurs générations.

« Tu es un cas de déracinement total, me sermonna Fanny, passant au tutoiement.

— Et j’entends le rester, m’entendis-je lui répondre. C’est le seul moyen d’y voir un peu clair.

— Laisse tomber ! cria Armando. Qu’est-ce qu’il y a à voir ? Y a rien à comprendre ! La vie tourne et nous on suit. »

J’écoutai avec bonheur Armando, son frère ou Fanny parler l’arabe avec la cuisinière et les invités marocains musulmans. Chez eux, l’arabe avait une cadence méditative, on entendait le rythme, on percevait le cheminement de la réflexion – comme s’ils se donnaient le temps de chercher leurs mots.

J’entendis Rébecca, la sœur d’Armando, qui avait choisi de s’éloigner de sa vie matrimoniale, prononcer ces mots, qui résonnèrent en moi avec un timbre biblique : « Parfois il faut savoir se séparer – pour ne pas avoir à se séparer. »

Armando proposa de m’accompagner à mon hôtel. Sa mère, duena d’une incomparable dignité, me raccompagna jusqu’à la porte d’entrée. J’avisai un cadre accroché dans l’entrée avec l’inscription des Dix Commandements en espagnol. Je les lus à voix haute comme pour éprouver la fusion du sens et des sons de la langue. Je m’arrêtai sur un mot qui se répétait (ces commandements étaient une variation sur les Commandements de la Bible) : « No codiciaras. » «  Tu n’envieras pas (la maison de ton prochain, la femme de ton prochain) ». Plus bas, dans cette interprétation inspirée, il y avait le commandement « No radaras ». Le sens de ce mot m’échappait.

« No hablaras mal, Tu ne médiras pas », précisa la mère d’Armando.

Armando commenta avec un sourire tranquille : « Ce qui est la même chose : l’envie et la médisance vont de pair, ce n’est rien d’autre que lashon ha raa (la mauvaise langue). Enlève la médisance et tu n’as plus de politique, plus de presse, plus rien. »

La duena de la maison reprit avec douceur : « À quoi ça sert de prier si en sortant vous dites du mal des autres ?

— Mais quelle est l’étymologie de ce mot ? » demandai-je à la duena.

Ce n’est que le lendemain qu’elle m’en instruisit, car elle avait trouvé le mot dans le dictionnaire de l’Académie royale d’Espagne : « Cela vient de Radamante, m’annonça-t-elle avec un regard pétillant en me voyant. C’était l’un des trois juges de l’Enfer. C’est comme si l’on disait des paroles qui viennent de l’Enfer. »

Les paroles de sagesse de la vraie religion ne peuvent se révéler qu’en bavardant nonchalamment, en poètes que nous sommes tous – si nous acceptons d’embrasser le fardeau de la liberté.

Quand nous fûmes dans la rue, Armando, cheminant d’un pas lent, posa sa main protectrice sur mon épaule (il dépasse les deux mètres en taille) et me déclara : « Demain, on va chez mon frère pour le deuxième seder et pour shabbat, on ira chez ma sœur. » Puis il s’arrêta et me mit solennellement en garde : « Mais maintenant, on va au billard. Je t’emmène au 28, c’est le seul endroit dans tout Casa qui reste ouvert toute la nuit. Je connais le patron depuis trente ans. Ça lui coûte cher, ce privilège, je peux te dire. Mais en attendant, ça vit, ici ! »

Au moment où nous mîmes les pieds dans la salle, toutes les filles vinrent saluer mon ami dans un arabe langoureux. On sentait une ambiance qui pouvait virer au meurtre à chaque instant – mais le risque de perdre la vie donne du prix à la vie.

« Ici, je les connais toutes », me dit Armando d’un air grave.

Il me fixa intensément de ses yeux et dédoubla distinctement les syllabes : « Tou-tes, tu m’entends ? Elles me respectent, on se respecte. » Il hocha la tête, philosophe.

L’une des filles vint lui chuchoter quelques mots à l’oreille en regardant dans ma direction. Il la sermonna avec tendresse : « Ne crois pas ça. C’est un écrivain, il est pas si riche. Il faut qu’il paye l’imprimeur, la fille qui s’occupe de la publicité, qu’il arrose les journalistes, c’est pas tout le monde qui achète des livres. Il reste pas grand-chose quand tout est payé. »

Elle semblait incrédule. Il conclut la scène en fronçant les sourcils : « Il s’appelle pas Paolo Coelho. »

Si absurde que ces mots me parussent, ils reflétaient une vérité insoupçonnée, au-delà des apparences. Quelle différence y avait-il, pour certaines âmes candides, entre vendre de la fripe ou de la glose ?

Au milieu de la nuit, le patron des lieux déambula dans la salle de jeux, vêtu d’une robe de chambre satinée brodée de fil d’or et chaussé de babouches. Il vint à la rencontre d’Armando et le serra dans ses bras : « ?Que tal, hijo, que tal ? Labess ? — Hamdulillah ! » Le castillan et l’arabe fraternisaient. En dehors de la langue, point de salut.

« Tu as vu, ici, je suis comme chez moi », me dit Armando.

Je n’avais aucun mal à le croire : je me sentais moi aussi chez moi en découvrant la beauté esthétique et la force vitale du vice, ce complément énergétique de la sagesse.

Je les suivis dans le bureau situé au fond du couloir sombre qui s’ouvrait depuis la salle. Là, j’assistai à une scène du monde post-colonial encore fortement imbibé du passé. Le propriétaire qui régnait sur ce petit empire de la nuit était d’une vieille famille espagnole. Au terme d’une longue escapade, il était devenu citoyen américain.

« Et canadien, s’empressa d’ajouter Armando.

– Comment ça, canadien !

– Comment ? Il s’est fait faire un passeport là-bas, et puis voilà », me répond-il sur le ton de l’évidence.

Il était revenu finalement au Maroc, à Casablanca, où il avait ses attaches familiales et quelques affaires qu’il avait laissées en gérance pendant son absence.

« Personne n’est resté ici. On est tous partis dans le monde avant de revenir », soupire le dueno en tirant sur sa cigarette et en hochant la tête avec une langueur méditative.

Le vieux prince des nuits casablancaises éteignit une cigarette pour en allumer une nouvelle.

« Tu fumes trop, Bébé, je te le dis, tu fumes trop, c’est un fumeur qui te parle, tu devrais réduire un peu, lança Armando.

— J’ai déjà réduit, répondit-il. J’étais à cinq paquets par jour, je suis passé à quatre. »

« Tu l’appelles Bébé ? Mais son vrai nom, c’est quoi ? lui demandai-je quand Bébé s’éclipsa un moment pour aller parler au gérant.

— Charlie, me répondit Armando, mais, dans tout Casa, c’est “Bébé, Bébé du 28”. T’inquiète pas pour lui, poursuit-il à voix basse, quand il doit se faire soigner, il sait où aller, il a ses entrées à l’hôpital militaire de Rabat. »

Bébé parlait l’espagnol, l’anglais, un français d’une précision cristalline, saillant. Et l’arabe marocain.

« Sans l’arabe, ici, tu ne fais rien », me dit Armando.

Une fille entra, accompagnée du gérant et de Bébé. Elle lui murmura quelques mots à l’oreille en arabe, qu’il ponctua par des exclamations, levant les yeux vers elle avec indulgence et lui tapotant le bras. Elle l’embrassa et sortit.

« Je ne les chasse jamais, soupira-t-il. Où iraient-elles ? Mais, si elles font des bêtises, elles doivent venir s’expliquer.

— Qu’est-ce qu’il fait, ton ami ? glissa en aparté Bébé à Armando au milieu de la conversation en lançant un coup d’œil dans ma direction.

— Il est venu écrire sur Casa.

— Il écrit ? »

Bébé haussa les sourcils et froissa ses lèvres en signe de perplexité absolue.

Le roi du 28 possédait un pâté de maisons. Il faisait fabriquer lui-même ses billards qu’il louait aux salles de jeux et aux bars dans tout le pays. Bébé avait une passion pour les motos.

« Tu te rappelles la Harley qu’on m’avait volée ? Je l’ai retrouvée sur la Corniche, garée devant un bar. Impossible de ne pas la reconnaître. Elle était telle quelle, customisée sur toute la ligne, comme je l’avais laissée. » Il s’arrête dans son récit, allume une cigarette et lance un long juron en arabe. « Je me suis arrêté, j’ai vu le mec qui prenait un verre en terrasse avec une fille. J’ai reconnu mon casque posé sur la table, que j’avais laissé au guidon de la bécane. Ça faisait un mois qu’il tournait avec, le gars. Il l’avait achetée au garagiste à deux cents mètres de là. La moto avait été revendue plusieurs fois en quelques mois.

— Mais comment faisaient les acheteurs, sans les papiers ? m’enquis-je.

— Quels papiers ? » trancha Bébé avec un gloussement.

Il se tourna vers Armando :

« Dis-moi, c’est un touriste, ton ami ! »

Puis il fixa sur moi un regard appuyé, comme pour me ramener charitablement à la réalité et murmura distinctement :

« Les seuls papiers qui comptent ici, c’est ça. »

Et il frotta son pouce de son index.

« Avec ça, tu peux t’en sortir même si tu as tué quelqu’un ici. »

La sagesse, l’unique sagesse sous cette latitude, c’était d’accepter la réalité, sans chercher à comprendre la logique, celle-ci s’inventait au gré des événements.

 

Années 1970 et séquences suivantes

 

Dans une rue du XVIIe arrondissement, près de la place des Ternes, j’eus un malaise sur la voie publique un matin de l’hiver 1973, peu après mon arrivée à Paris. Une bonne âme me releva, alla sonner à l’entrée d’une clinique que la providence avait mis à dix pas et elle me fit entrer, me soutenant par le bras, mûe par un esprit charitable. Je fus reçu par le médecin-chef, qui n’eut guère de difficulté à identifier la cause réelle de mon malaise et écarta d’emblée une addiction aux stupéfiants, pathologie dans laquelle son établissement s’était spécialisé. Ce bon pasteur joufflu à la tignasse hirsute me proposa de séjourner quelques jours dans son institution, le temps de me remettre sur pied. « Vous aurez un lit, vous mangerez chaud ici et la bouffe n’est pas trop mauvaise », me lança-t-il affectueusement. Son œil brillait de malice, et un air espiègle et tendre anima son visage. Il me soumit à un petit entretien au cours duquel je lui confiai que j’écrivais – je n’avais encore rien écrit, en vérité, je voulais écrire – j’étais trop affolé, à dix-sept ans, par le souci de survie quotidienne pour prendre le temps de poser un stylo sur une feuille de papier. Il me demanda alors de me dessiner moi-même. Je traçai un gribouillis sur une feuille d’ordonnance. Il l’examina, fronça les sourcils et me dit, pensif : « Hmm… regardez votre dessin… vous ne voyez rien de curieux ? » Je restai silencieux. « Vous n’avez pas dessiné de sexe à votre bonhomme », raisonna-t-il. Sa voix légèrement indifférente me donna l’impression qu’il n’était pas sincèrement convaincu par son analyse. Il ne s’attarda pas sur le sujet et passa dans la foulée à une note plus légère : « Mon frère s’appelle Samy, comme vous, et il écrit des poèmes », me confia-t-il, un sourire amusé sur les lèvres. J’appris plus tard que son frère, comme lui, était médecin. Je restai quelques jours à me rétablir dans sa clinique qui ressemblait à une petite communauté alternative.

« En sortant d’ici, vous irez où ? » me demanda ce clinicien sentimental, comme mon séjour tirait à sa fin. Je ne sus quoi répondre. « Eh bien, j’ai une idée pour vous, enchaîna-t-il, je connais une amie chez qui vous pourrez rester, elle travaille ici. Elle vous attend. »

Le dernier soir, il m’accompagna en taxi depuis la rue d’Armaillé jusqu’à la rue de Rome, près du pont Cardinet. Au quatrième étage d’un petit immeuble modestement bourgeois, une dame d’âge mûr, que j’avais entrevue dans un couloir de la clinique, nous ouvrit la porte. Elle me montra l’endroit qui me servirait de chambre : une alcôve du salon, je dormirais sur le canapé. Le matin, j’étais autorisé à rester dans l’appartement jusqu’à l’heure du déjeuner, puis je devais disparaître jusqu’au soir, car elle recevait ses patients tout au long de l’après-midi.

*

Je restai dans ce pied-à-terre quelques mois, de façon très intermittente. Ce trois-pièces de la rue de Rome encombré de vieux meubles et d’une foule d’objets divers fut pour moi un laboratoire d’observation de l’après-68.

Quand ma bienfaitrice emménagea un an plus tard rue Boissonade, dans le « XIVe des psys », îlot cerné par les mythiques Ve et VIe arrondissements, je m’étais déjà émancipé de cette fragile tutelle. Anna Lisa et la faune désœuvrée et quelque peu désemparée qui l’entourait me donnèrent l’impression que la frontière entre le légal et l’illégal était des plus subtiles, et que celle qui délimitait le moral de l’immoral l’était plus encore. L’un de ses protégés eut l’idée d’aller demander de l’argent, arme au poing, à un seigneur de la psychanalyse, dans son appartement princier de la rue de Lille. Le célèbre séminariste ne se laissa pas impressionner et, connaissant son malfrat amateur (amateur tout autant des théories du maître que de l’art du gangstérisme), le dénonça et le fit arrêter et condamner. Le petit milieu qui se donnait des airs très révolutionnaires semblait en réalité fasciné par le monde bourgeois, qui lui-même flirtait volontiers avec ces aspirants canaille. Chacun était utile à l’autre, chacun avait besoin de l’autre. La promesse d’un grand désordre flottait dans l’air et tous pensaient en tirer profit. Un autre de ces compères « de lutte » (le mot était sur toutes les bouches, résonnait en toute occasion) commanda un jour un important lot de matériel informatique au nom d’un laboratoire de l’université de Jussieu, qu’il destinait à la revente immédiate. Le fournisseur cependant avait eu des soupçons sur le commanditaire et, lorsque le haillon arrière du camion s’abaissa devant la haute tour du campus, ce furent, en guise de livreurs, des inspecteurs très informés de la police judiciaire qui en surgirent. Le beau gosse du petit groupe d’amis finit à la prison de Fleury-Mérogis, d’où il réussit à sortir en feignant la folie. Sa tactique, au fond, n’était pas sans mérite, c’était déjà apprivoiser la folie que de faire le fou.

Je me sentais totalement insouciant quand nous tournions tous les deux dans Paris, sur les grands boulevards, à bord de sa DS 21 familiale volée.

« Mais pourquoi t’as choisi une familiale ? lui avais-je demandé.

— Parce que, précisément, ça fait familial. En cas de contrôle, c’est du meilleur effet. Moins de soupçon, t’as compris ? » m’avait-il répondu sur un ton de professionnel.

J’appris plus tard qu’il traduisait à l’occasion des romans de l’anglais pour un éditeur littéraire, un grand bourgeois énarque qui aimait s’offrir la compagnie des rebelles de la rive gauche et les régalait de généreux soupers dans les brasseries légendaires de Montparnasse et de Saint-Germain. Ce protégé de la bourgeoisie libérale signait ses traductions du nom de « Alien ». Cet Alien sortait avec une beauté de vingt ans sa cadette, du nom de Flor, dont la sœur venait d’épouser un jeune ténor du nouveau journalisme politique qui tiendrait la gageure d’occuper la scène médiatique pendant cinquante ans. Sa méthode était imparable : sauver le grand mouvement progressiste du XXe siècle que rien ne saurait arrêter. Cette Flor alla bientôt rejoindre son journal hebdomadaire, tout comme sa sœur cadette, Hanna, dont je m’étais amouraché pour quelques heures, une nuit que nous nous étions revus sur le parvis de Notre-Dame ; j’avais cru reconnaître en elle, dans la lumière lunaire, une âme perdue.

Hanna et sa sœur finirent par me détester cordialement, sans doute parce que je me démarquais du groupe et que j’étais perçu comme un solitaire – péché impardonnable à l’ère des manifestations de masse.

« Tu sais, me dit Anna Lisa un soir, les amis disent que tu oublieras ce qu’on a fait pour toi. Mais moi je m’en fiche : je serai heureuse de savoir que tu t’en es simplement sorti. »

Je n’ai pas oublié ce que je dois à Anna Lisa, et aux caprices de l’air du temps. Simplement, je n’étais pas prêt à entrer dans une congrégation. Dans les cénacles révolutionnaires comme dans les pensionnats réactionnaires, l’hostilité était le prix à payer pour le péché de solitude.

Flor tomba enceinte. Elle décida de garder son enfant, ce qui à cette époque équivalait à un acte de bravoure. Être libre de choisir pouvait être le plus cruel des châtiments. Son amant délinquant romantique était encore derrière les barreaux.

Quelques mois plus tard, j’entendis dire, avant qu’il ne meure à l’hôpital : « Il est trop jeune pour mourir » ; j’entendis aussi : « Il est trop beau. » Je perçus derrière ces mots une rébellion contre la mort, comme si la mort donnait tort à ceux qui pensaient l’ignorer, la dominer, comme si la colère était encore plus impuissante que la prière dont on s’était désaccoutumé : la tragédie de la vie que l’on niait reprenait le dessus.

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