Voyage au pays des Walser

Posted on 23 août 2017

« Regardez-moi un peu cette chambre, me lance Francesco, le frère rosminien, avec cette vue, ce calme, ce ciel, ce jardin, ces montagnes… pas même au paradis, vous la trouverez, une chambre comme ça ! »

Depuis dix jours, j’étais en pèlerinage sur la route des Walser. J’étais parti du Valais, où j’avais découvert l’existence de ce peuple peu ordinaire, qui se déplaçait de vallée en vallée sur les cimes montagneuses entre la France, la Suisse, l’Italie et l’Autriche, peuple nomade qui avait colonisé les Alpes. Comme le premier trésor d’un peuple est sa langue, les Walser, hommes habiles et intelligents, avaient su, au cours des siècles, garder leur langue et leurs coutumes, leur folklore, leur métier (le travail de la terre, de la construction en bois), leur religion aussi qui, au fond, n’est que l’extension profonde et naturelle d’un art de vivre, avec ses chants et ses prières.

J’avais croisé la voie rosminienne sans le savoir, il y a fort longtemps, quand je m’étais arrêté pour une halte d’une nuit à Rovereto, pays natal d’Antonio Rosmini ; bien des années plus tard, me promenant sur les bords du lac à Stresa, j’étais entré dans une demeure imposante dont le nom m’avait intrigué : « Centre d’Études rosminiens ». Le frère de l’ordre rosminien m’avait reçu aimablement et je lui avais demandé si je pouvais voir la bibliothèque, qu’il me fit visiter volontiers. Quand je lui eus fait part de mon vœu de passer un hiver dans ce lieu d’études pour écrire un livre, il eut une expression d’effroi : « Écrire ? Passer un hiver, ici ? » Comme je continuai à le regarder, impassible, un sourire béat aux lèvres, il se mit quasiment à sangloter et reprit d’une voix hoquetante : « Mais vous ne savez pas ce que c’est que l’hiver, à Stresa ! Le vent, la pluie, le ciel gris, la nuit… » Puis il me congédia avec un regard où un vague mépris se mêlait à un fond de compassion.

Et voilà que je me retrouvai parmi les rosminiens, sur les hauteurs de Domodossola, sur le mont sacré du Calvaire. Depuis ma traversée du Valais, une petite phrase de cet illuminé de Rilke, dont j’avais senti la présence à Sierre, me trottait dans la tête : « Le Valais hispano-provençal » me renvoyait à la Vénétie julienne où j’avais croisé l’ombre du poète, à Duino, quelques semaines plus tôt. Ces vallées piémontaises et valdôtaines que j’avais parcourues d’ouest en est avaient un piquant tyrolien qui seyait à merveille au passé de la Maison de Savoie. Du reste, à Gressoney La Trinité, c’est une Tyrolienne arrivée d’Autriche qui me fit visiter le petit musée Walser. Elle était venue vingt ans plus tôt étudier le tiitsch de Gressoney, la langue de cette colonie Walser établie ici au Moyen-Âge, la plus pure dit-on et la plus proche du haut-valaisan, et elle était restée. « À la maison, on parle le tiitsch et le tyrolien et dehors, l’italien », me dit-elle avec une pointe d’orgueil. « Dehors », je traduisis, c’était notre bas monde, où l’on parlait la langue contemporaine, oublieuse de ses racines qui montent au ciel — et les alpages des Walser ne se fondent-ils pas dans les nuages ? Ne dit-on pas, en dialecte d’Issime : « Is het sövvil gschnout, das d’hénji hen muan bikhjen d’steerni. » « Il a tant neigé, que les poules picorent les étoiles ». Martina me confia que ses enfants étaient les seuls à parler encore le tiitsch au village. Et je ne pus m’empêcher de penser au passage biblique : « Un seul juste sauvera le monde ». Un seul locuteur sauvera la langue.

À Issime, frontière linguistique entre le monde alémanique et le monde franco-provençal, où je rencontrai le rédacteur de la revue Augusta, Michele Musso, à Gressonay Saint-Jean, où je découvris des trésors du monde de la culture alpine à la librairie et à la bibliothèque locales, à La Trinité où je volai à travers les airs à bord du téléphérique pour Alagna, à Orta, qui fait le lien entre les deux mondes, Walser et italien, à Macugnaga, qui regardait le Monte Rosa, à Formazza, au pied de la cascade du Toce, partout dans ces vallées le monde Walser faisait entendre sa voix profonde et vivante. La conférence d’Enrico Rizzi, l’historien des Walser, était annoncée à la Kongresshaus de Macugnaga. « La christianisation du val d’Ossola », pouvait-on lire sur l’affiche. San Giulio d’Orta était aller évangéliser ces terres d’Ossola au IVème siècle, il avait fondé cent églises et Elena Giannarelli, chantre du christianisme antique, parla de la conquête des Alpes comme d’« une conquête spirituelle ». La foi était le résultat de leur mode de vie, elle se traduisait par leurs gestes et leur lutte quotidiens, elle n’obéissait à aucun dogme – elle célébrait la beauté de la nature environnante et participait à sa grandeur.

À Issime, Michele, qui m’avait accompagné sur les hauteurs du village, résuma la cohérence et la profondeur du monde Walser et du monde de ces vallées avec ces mots : « Ici, tout le territoire était la maison, chaque pré, chaque bois, chaque ruisseau avait un nom. Il y avait un rapport intime entre la terre et le territoire ». J’eus une perception physique de ce rapport quand je logeais une nuit chez la laitière du village, à Alagna ; elle habitait sur les hauteurs de la vallée dans un hameau de quelques maisons Walser au milieu desquelles se trouvait une chapelle aux fresques et aux couleurs souriantes. J’eus le sentiment que tout faisait sens en ce lieu, qu’il était dépositaire d’une vie rustique et paisible d’où rayonnait une grâce infinie. Chaque pierre semblait converser avec chaque brin d’herbe, de chaque bûche émanait de la chaleur, du potager s’élevait une odeur de soupe et les vaches qui paissaient au loin étaient à l’image de l’abondance divine. La main de l’homme apparaissait en tout lieu et en toute chose et le temps n’était plus disloqué mais reprenait sa dimension éternelle et universelle. Au fond, ce monde était, dans son essence, spirituellement opposé au projet napoléonien : pour être libres, il nous faut voir un monde varié, toujours à découvrir, avec des frontières et des limites.

Au lendemain de la conférence de Macugnaga, à laquelle, miracle de la civilisation italienne, avaient assisté deux ou trois cents pélerins, touristes ou villageois en quête de culture, c’est-à-dire à la recherche de leur propre existence, j’étais allé rendre visite à Enrico Rizzi, au fond de sa vallée de Formazza. La marche et l’écriture chez cet homme ne font qu’un, se nourrissent l’un l’autre, comme chez les apôtres.

J’avais en tête une poésie en tiitsch de la vallée d’Annamaria Bacher :

Gägatsatza

Draltzi
Freschi Schprossiê
mais laars
pour Platziê village fam.
Fer welmu bleet le Frümubölm
forum ferlasnä Hüs ?


Ä frächi Fleiga surut ;
ufum Bachié
sêtzän aba mee
t Psênnä
fa lêbä Littu.


Alli Année
de Langsê chun
un het Niws Plangä
diluant pour Ooks ;
mais dü, l’eau,
tribschti forwärtz dans dä Trok
Met luschtägi Schümuwerter.

Contrastes

Partout
des pousses fraîches
mais la petite place du village est vide.
Pour qui fleurit le prunier
devant la maison abandonnée ?

Une mouche malicieuse bourdonne ;
sur le banc s’asseoient seulement
les souvenirs des personnes aimées.

Tous les ans
le printemps arrive
tenant au bras
un nouveau désir ;
mais toi, l’eau,
tu continues à plonger
dans la fontaine
avec tes joyeuses paroles d’écume.

Et je n’avais qu’à regarder autour de moi pour comprendre que ces mots sortaient de la bouche de la Nature elle-même, qu’ils appelaient de leur nom mille êtres vivants, chantant la vie du vermisseau, de la terre, des feuillages et des nuages.

Francesco, le frère du Mont sâcré du Calvaire, me fait faire le tour du parc pour me montrer la beauté des lieux et des vues sur la vallée. Un filet d’eau généreux passe sous un portail qu’il pousse énergiquement en riant : « Ao, interpelle-t-il de son accent romain grasseyant la jardinière qui asperge les plantes, si tu me fais un pipi comme ça, on va tous finir inondés ! »

Boccace n’était pas loin. Et il m’attendait encore dans une des rues du vieux bourg de Domodossola. En marchant, j’aperçus depuis le trottoir un vieux coiffeur qui taillait la barbe d’un jeune homme de Domodossola en chantant un air de Verdi. La scène était tellement belle que j’entrai pour me faire couper les cheveux, afin de faire partie moi aussi du spectacle. Le barbier me présenta son client : « Ce jeune homme enseigne et joue de l’orgue dans une paroisse au nord de la Finlande. Même les protestants sont sensibles à cette musique… » Puis le jeune homme, avant de se retirer, me glissa de dos à l’oreille, tandis que j’avais déjà la serviette autour du cou : « Vous savez que ce maître coiffeur est aussi un écrivain de premier ordre, un homme qui connaît la culture de toutes les vallées du pays, qui a écrit sur les Walser, qui a voyagé en Italie et dans le monde… »

Et Antonio Prevosti, dit Tommy, m’offrit l’épilogue de ce voyage chez les Walser. « Vous savez qu’au Galletti (le théâtre historique de Domodossola), on a représenté certaines de mes œuvres ? Le Galletti, c’est quelque chose, la poétesse Annamaria Bacher y a lu ses poèmes en tiitsch et en italien ! » La veille, j’avais été dans l’antre de la culture de ces vallées, chez le libraire éditeur Grossi, sur la place du marché. J’avais demandé à voir leur rayon dédié à la culture Walser. Le libraire m’avait conduit vers le mur qui comportait des centaines d’ouvrages sur le sujet, de photographies, de linguistique, de poésie, de récits autobiographiques, de topographie. Tommy me regarda dans le miroir tout en jouant de ses ciseaux avec ses doigts habiles et me dit en se penchant au-dessus de ma tête, sur un ton de conspiration : « Vous m’avez l’air d’avoir étudié à l’université, je me trompe ? » Je n’avais pas envie de contester, je hochais de la tête, soumis. « Lettres, je parie ? » poursuivit-il. Et avant que je pusse répondre : « Alors voyons si vous connaissez la différence entre Verga et Zola ! Verga explorait tout le mal qu’il y a chez l’homme pour montrer ce qu’il y a de positif en l’homme… tandis que Zola faisait la même chose, pour en sortir simplement le mal ! » Je voyais dans le miroir mon camarade des lettres s’affairer avec son rasoir autour de mon crâne, un sourir enchanté aux lèvres, et j’enviais son art de vivre. « Mais d’où venez-vous ? » s’exclama-t-il soudain. « De Trieste », répondis-je sans réfléchir. « Mais vous n’avez pas l’accent triestin… », murmura-t-il pensif. « Mais j’ai grandi en France », précisai-je. « Ah ! Très bien ! Alors vous êtes un Triestin français ! » Tommy venait de m’éclairer sur mon identité et je me promis de lire un de ses nombreux livres. « Ah ! conclut-il notre séance, les livres auront été la grande passion de ma vie. Les lire, et puis les écrire. Regardez, maintenant, je vais fermer la boutique, mais je change de tablier : je me mets à l’ordinateur pour corriger les épreuves de mon prochain livre. Cosa vuole, C’est la vie ! »

En sortant dans la rue, à demi hébété, je me remémorai cette bénédiction que j’avais lue sur la façade d’un chalet de Macugnaga :

Göttlicher hauslegen

Wo Glaube, da Liebe
Wo Liebe, da Friede
Wo Friede, da Segen
Wo Segen, da Gott
Wo Gott, keine Not

Bénédiction du foyer

Qui croit, aime
Qui aime, a la paix
Qui a la paix, est béni
Qui est béni, trouve Dieu
Qui trouve Dieu, s’éloigne de la détresse

 


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