En lisant Lattuada

Posted on 28 février 2017

La « haute vitesse » ferroviaire, aussi nerveuse que les algorithmes, nous trimballe d’une extrêmité du continent à une autre, sur le sillon de la fission de l’atome. Les villes se lèvent devant nos yeux éberlués comme des apparitions surgies d’un au-delà impalpable. On cherche instinctivement à reconstituer le passé, à reconnaître la pierre et les accents et les mots et les gestes au milieu d’un présent que nos mains maladroites cherchent à étreindre. Tu ne vois partout que le passé, seul présent, seul futur, seule identité décelable ; peut-être la vitesse tend-elle à abolir le temps en le réduisant. Le voyage, c’est reconstruire le temps, c’est prendre le pouls du temps en posant un regard sur le monde. Les tuyaux du chauffage qui traversent la chambre gargouillent et racontent les histoires des hôtes de l’hôtel ­– autres chambres, autres nuits –, les cris aigus des mouettes se mêlent aux harangues des casalinghe qui étendent le linge sur les terrasses et aux fenêtres – casalinga : noble mot pour « femme au foyer, épouse, mère, enfant du pays » – « el unico gran mar » du poète Ferrater.

Le livre d’Alberto Lattuada au titre improbable – L’occhio di Dioniso –, trouvé sur une planche en vrac parmi d’autres créatures imprimées à la porte d’une librairie d’occasion dans le quartier Port’Alba du vieux Naples m’a attiré charnellement par sa prose sensuelle dégorgeant de félicité; je me suis laissé embarquer par l’Italien de Milan et j’ai laissé sur la planche à son destin son camarade Walter Schubart, l’Allemand de Riga, dont les divagations sur l’Europe et l’âme de l’Orient promettaient tant de merveilles. L’œil de Dionisos, au fond, parlait de l’âme de l’Orient tout autant : l’Italie est le point de gravité de l’Orient et de l’Occident plus que tout autre contrée d’Europe, plus que les terres de Canaan. À l’hôtel, le réceptionniste m’a annoncé d’une voix grave que l’on avait dû me changer de chambre car « un groupe de vicentini était arrivé ». Vicentins : autant dire des Huns. « Et que vas-tu faire à Naples ? » me demande l’amie milanaise. « Je vais à la rencontre des voix dans les rues ». Au fond, un livre devrait nous parler comme un inconnu que l’on croise dans la rue ou au comptoir d’un bar, de façon désinvolte, avec une ferveur naturelle mêlée d’indifférence. Le journal raconte la renaissance du poète Carlo Michaelstadter dans sa ville natale de Gorizia et les orgies de prêtres du diocèse de Padoue, que l’on lit avec une égale passion : on est dans la vie.


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