Préparatifs de tournage

Posted on 30 novembre 2016

rosselliniRossellini Cinéma vérité www.ina.fr/video/I05182574

« Le devoir de l’artiste n’était pas d’inciter l’homme à s’indigner pour le pousser à changer le monde, mais de le faire réfléchir sur le monde réel – tel qu’il se présente à nous. En d’autres termes il ne s’agissait pas de métamorphoser le monde imaginaire en « réalité », mais de rendre tout son sens au monde tel qu’il est en réalité, parce que la vie n’est pas cette chose inventée dans les histoires, la vie est autre chose. »

Cesare Zavattini, sur le néoréalisme.

Je m’étais dit : « il ne s’agit au fond que d’une tentative de réappropriation du temps et de l’espace – nous avons besoin de limites pour goûter à notre liberté. La terre n’est pas un foyer, nous ne sommes pas des êtres planétaires, ce serait trop cruel. À nous de reconnaître et de respecter ces limites qui sont l’essor de notre liberté : la famille, le bourg – village ou quartier d’une ville, toute vraie capitale est une confédération de villages. »

« J’essaie de saisir la réalité, rien de plus », disait Rossellini. C’est de là dont je voudrais partir. « Les actions nobles et les évènements mémorables arrivent de la même manière et produisent la même impression que les faits les plus ordinaires », déclarait le génial observateur de son temps ; et encore : « les faits ordinaires qui se produisent dans notre vie sont toujours plus dramatiques que les clichés spectaculaires que l’on voit à l’écran » . Voilà un excellent agent désinhibant, dont on peut se souvenir en tout temps. Et, comme garde-fou à notre paresse : « La caméra est un stylo imbécile, elle ne vaut rien si vous n’avez rien à dire » – cette phrase est à elle seule un manifeste de liberté, une exhortation au courage.

cliffC’était il y a quarante ans, à la brasserie de la gare d’Austerlitz. J’avais accompagné le poète belge William Cliff, qui venait de publier son premier livre chez Gallimard, Écrasez-le, à son train pour Barcelone, ville où il était devenu poète. Il me martelait devant une chope de bière : « Tu dois écrire comme ça : « Je-suis-ici-à-la-gare-d’Austerlitz-sur-la-table-il-y-a-une-portion-de-poulet-l’horloge-marque-vingt-et-une-heure-vingt-deux… ». Ces mots me parurent être un prêche mais ils me furent utiles : instantanément je me libérais des oripeaux de la pseudo modernité et j’osais écrire sur le monde réel. Il me fallut encore quelques décennies pour laisser libre cours à l’affectivité qui veut obstinément s’éprendre d’une identité : comme j’enviais Cliff, le Wallon du Brabant ou Queneau, le Normand de Paris ! Il me fallait trouver mon territoire, circonscrit et infini – une multitude de microcosmes. Cela me prendrait une demi-vie.

Je m’étais mis à écrire de manière descriptive, sans comprendre la langue de la description. J’ignorais alors que pour que l’œil restitue ce qu’il a vu au lecteur, au spectateur, il faut que la personnalité de celui qui écrit, filme, envahisse la page, inonde l’écran. Le narrateur qui s’exclue de la page, de la scène, trompe son monde.

Raymond Queneau, commentant les brouillons que je lui faisais lire, me disait, peut-être en 1974, plein de bonté : « Vous devriez écouter ce qui se dit aux comptoirs des bistrots, ce serait un bon exercice. — Mais j’écoute ce qui se dit ! lui avais-je rétorqué avec insolence. — Non mais j’ai dit : é-cou-ter », m’avait-t-il corrigé avec chaleur. Quarante ans après, ces trois syllabes résonnent encore en moi. Je m’efforce d’« é-cou-ter », cet autre mot pour « aimer ».

limonovMon ami Sacha, artiste judéo-russe exilé à Paris, c’est-à-dire russe, chrétien et juif au cube, se souvient d’une rencontre avec Edichka Limonov : « J’étais avec l’écrivain Dimitri Savitzky, qui donnait des leçons de tennis. Nous avions rendez-vous avec Limonov au jardin du Luxembourg. Limonov nous rejoint à la buvette, il avait des souliers vernis à la mode des années 1970, il aimait ressembler à un voyou argenté, alors qu’il était sans le sou. Quand nous nous mîmes à nous promener parmi les allées de gravier, il s’arrêtait tous les dix pas pour nettoyer ses chaussures empoussiérées avec un mouchoir. » Comment se fait-il que je chéris cette anecdote de tout mon cœur ? Que Limonov soudain me manque ?

 


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