Regnum italicum

Posted on 22 août 2016

Flaiano Fellini EkbergLe pire moment pour bouger en Italie, la bousculade de la mi-août, se révèle encore plein de curiosités : quand on étouffe ailleurs, il reste l’Italie.

À Trastevere, la gérante du bar, une vénitienne : « vous n’avez pas connu le maire précédent, un comico… et celle qui l’a remplacé… una ragazzotta… une gamine… »

Fregene, envie de Fregene. la prose de Flaiano qui s’insinue dans la tête… Dans le bus pour le littoral romain, souvenir de vingt ans, un jeune ouvrier qui haranguait ses camarades : « Vous verrez, comment ça va devenir… Tu veux du boulot ? On te coupe le salaire en deux ! Ça ne te va pas ? Tu prends la porte ! » Ses camarades riaient. Et lui qui reprenait avec son accent rauque romain : « ,… riez, riez, vous verrez un peu ! »

Je me promène sur la plage : têtes de burini, vitelloni, joyeux hébétés, irrésistible sympathie. Au bar, une vieille romaine vide son porte-monnaie sur le comptoir : « A’ Gianni, tiens, sers-toi ! » Le serveur rassemble une grappe de piécettes de 1 et 2 centimes jusqu’à arriver à un euro. » Elle le tient à l’œil : « A’ Gia’ ! Ui, nun ruba’, eh ! – Pas d’embrouille, hein ! » Puis, dans un soupir, passant la main dans les cheveux, coquette : « Je voudrais renaître, moi ! » « Mais nous renaîtrons, signora ! », l’interrompé-je. « Ah, non, me répond-elle. Nous nous réincarnerons, mais ça, c’est une autre chose ! Moi, j’aimerais simplement renaître ! »

Miramare-stazioneJe fais quelques brasses dans les vagues en caleçon. Être à Rome en été, c’est comme regarder la face du soleil à midi. Après l’éblouissement, il faut partir. Où aller en cette période de Ferragosto ? Je me souviens d’un passage de Flaiano, où il s’émeut en entendant des voix vénitiennes au bar de la gare, dans une bourgade de province. « En Italie, entendre un nouveau dialecte a toujours quelque chose de mélancolique. » Irais-je en Vénétie ? C’est la Vénétie julienne qui m’appelle et confond mes pensées. Un nom m’apparaît : Duino. Le poème de Rilke prend des accents vénitiens : la langue de Rilke a les langueurs de l’Adriatique. J’appelle une inconnue pour lui dire que j’arriverai le soir à la gare de Monfalcone. La halte à Venezia Mestre marque une frontière Nord-Sud, Est-Ouest : La Lombardie n’est pas loin, le Haut-Adige non plus, et l’on sent l’Autriche aussi proche que la souveraine Venise. À partir de Mestre, on s’enfonce dans le passé impérial, on ne s’est jamais vraiment converti à l’impératif républicain. La fille de la propriétaire de la pension vient me chercher à la gare de Monfalcone. En traversant le bourg, on passe des réfugiés qui bivouaquent sur une place. Je m’étonne que ce village où je vais passer quelques nuits soit si peu connu. Au-delà de la presqu’île de Grado, les visites se font rares en Vénétie julienne, on s’avance dans le monde byzantin. « Mon père, me confie la patronne de la pension, était pêcheur en Istrie. Tout ce village de pêcheurs a été fondé par les réfugiés italiens d’Istrie après la guerre. Ce n’étaient que des paludes infestées de moustiques quand nous sommes arrivés ici. » Pendant trois jours, j’ai conversé avec des ombres bien vivantes. Comme je pris le bus qui m’emmenait à Trieste et à Muggia, à la frontière avec la Slovénie, j’entendis deux dames âgées parler un sabir dans lequel je reconnaissais une souche slave mâtinée d’inflexions italiennes. « Nous parlons le dialecte slovène de l’arrière-pays triestin, me répondirent mes compagnes de voyage. » Un passager, un vieux triestin nous interpella : « En slovène, ils ont la forme grammaticale du duel : en plus du singulier et du pluriel, ils ont le faux pluriel pour indiquer les choses qui vont par deux. Je me souvins du cas de l’hébreu pour les yeux, les oreilles. Puis l’homme me parle de la tradition de l’osmizza. Je ne connais pas le mot, alors il sort de la poche de ma chemise mon stylo et mon carnet, dans lequel il note le mot en slovène, avec le signe diacritique sur le z, « l’hirondelle », comme l’appelait notre professeur d’histoire byzantine qui nous régalait d’épopées balkaniques. L’osmizza est un lieu où l’on vend et où l’on consomme directement des vins et des produits typiques (charcuterie, fromages) chez le producteur. Ce privilège très ancien remonte, dit-on, à l’époque de Charlemagne, quand l’Istrie fut abandonnée par les Byzantins et tomba aux mains des Francs. Les Habsbourgs le conservèrent quand le littoral et le haut plateau du Kars passèrent sous la couronne autrichienne. La douceur de l’atmosphère ici tient au bilinguisme ambiant. Sur une vitrine dans un village sur la route de Duino à Trieste, on peut lire : Knjigarna, Libreria, à côté de la Kulturni Dom, la Maison de la Culture. Le regnum italicum de Strabon s’est fossilisé sur une fracture aux trois arêtes – romane, slave, germanique. À Muggia, on est nulle part, sinon dans le regnum italicum et on n’a qu’une envie, monter dans une barque et entrer dans le monde marin ou piétiner le massif du Cars, la pierre aurisina surgit partout.

À la gare de Monfalcone, sur le chemin du retour, un couple de jeunes Autrichiens, pieds-nus, remontent vers Salzburg : ici, c’est encore la province adriatique de l’Autriche.

catulloJe descends du train à Desenzano del Garda pour aller saluer mon cher Catulle à Sirmione. Il reste une chambre dans l’hôtel de la mission catholique, le vieux gardien de nuit me reconnaît, nous entrons en conversation : « Ah, vous venez de Trieste ? Bella città, bella gente… Ah, le Frioul… vous savez, cette région a un charme tout particulier qui lui est resté jusqu’à aujourd’hui… — Lequel ? me hasardè-je. — On sent encore le piquant de la guerre froide, là-bas », répond mon homme rêveur.

Dans mon dos, j’entends une femme qui s’adresse à son mari au téléphone : « Dis-moi, amore, la charcutière t’a fait des avances ? Tu sais ce qu’on dit à Cremona des gens de Piacenza ? » (Je comprends qu’elle est de Cremona et son mari de Piacenza, et je n’entends que la première partie de sa tirade en dialecte de Cremona). Mais voilà qu’elle conclut sagement : « El mùunt’l amò de mundàa » – « Le monde est encore à monder ». Les dialectes sont enracinés dans la Bible.


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