Jean Eustache, le revenant | Brussell-express

Jean Eustache, le revenant

Posted on 13 juin 2016

« En faisant du cinéma, je voulais aller en arrière, me rapprocher le plus possible des frères Lumière, une démarche réactionnaire si on veut, mais moi, je trouvais ça révolutionnaire… » « Les films sont distribués n’importe comment, n’importe où, à n’importe quel moment, par n’importe qui, je ne connaissais rien à la distribution… » « Quand on a faim, quand on ne sait pas où on va pouvoir passer la nuit, on pense à trouver à manger, à trouver un toit, on n’a pas le temps de penser à la lutte des classes… » « Je filme ce qui se passe devant la caméra, je filme le récit du film, je n’ai pas besoin de rajouter des effets… » « Je voulus refaire ce film (La Rosière de Pessac), que j’avais tourné dix ans plus tôt, et je m’aperçus que cela n’était en rien plus facile… on refait toujours le même film, j’allai refaire ce film en oubliant tout ce que j’avais filmé avant… »

Je revois des interviews d’Eustache, en noir et blanc, l’une juste après le tournage du Père Noël a les yeux bleus, l’autre au moment de la projection à Cannes de La Maman et la putain : Le témoignage d’Henri Martinez, l’ami cheminot de Narbonne, chez qui il descendait de temps en temps, peut-être pour se ressourcer dans cette vie de province dans laquelle il avait baigné, de Pessac à Narbonne, et qu’il avait racontée dans presque tous ses films, de La Rosière à Mes petites amoureuses. Le père de Martinez me cacha pas sa colère à son fils, quand il apprit le suicide du cinéaste : « Tè, ton copain, cet imbécile, il s’est foutu en l’air ! »

« J’ai souvent rêvé un nouveau réveil, pour renaître, tout ressentir à nouveau, les joies, les peines, et tout et tout. Je crois aujourd’hui ce réveil trop grand ou trop dangereux pour l’homme que je suis. Cette porte vers la félicité qui me visite dans mes rêves peut je crois n’être que celle de la mort », écrivait Eustache quelques heures avant de faire le pas vers cette félicité imaginée. Il était hanté par la vision « d’un pays occupé par des forces étrangères… où n’importe quoi peut marcher… », situation contre laquelle il ne voyait pas de réaction possible. Il annonçait déjà, il y a près d’un demi-siècle, l’occupation des consciences, le grand chaos à venir de l’économie abstraite, dévoreuse de toute chose concrète, à commencer par toute tentative de décrire le monde réél – cette recherche du sens qui n’est rien d’autre qu’un geste de survie.

À la lumière du monde réél tel que nous le vivons aujourd’hui, je pense souvent à Jean Eustache, parce que tout chez lui fait sens, au cœur même des contradictions : il est de la province et il est de Paris ; il est totalement de son temps et il reste fidèle à une époque passée ; il est apolitique par lucidité et révolutionnaire par sensibilité ; c’est un écorché vif qui s’arme de cynisme ; il s’exprime en authentique intellectuel, fort de la simplicité (et de la complexité) du cheminot qu’il fut. Tout en lui est français, d’une façon originale et évidente. Et si l’on est Français, il faut bien aller à la rencontre de ce que l’on est.


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