Walser, Ceronetti, Sottsas, Rozanov et compagnie (sur la magie des livres et des écrivains)

Posted on 29 mai 2016

J’ai toujours pensé, et j’ai souvent eu l’occasion de constater, que pour se faire une idée du caractère et de l’âme d’une personne que l’on ne connaît pas, il n’y a rien de mieux que de jeter un coup d’œil sur les rares ou nombreux livres qu’elle possède. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es.

Americo Scarlatti, Curiosità bibliografiche.

walserEn lisant Robert Walser, L’Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin, on comprend à quoi sert de lire : se sentir un peu plus libre, c’est-à-dire un peu plus heureux. J’avais découvert ce merveilleux livre lors d’une soirée littéraire fribourgeoise et je m’étais mis à en lire quelques passages à David Collin, qui m’avait invité à cette soirée dans sa ville, et qui eut cette remarque inspirée : « on dirait que chaque phrase contient déjà un roman ». En effet :

« L’écrivain écrit sur ce qu’il éprouve, entend, voit, ou sur ce qui lui vient à l’esprit. […] Un jour, d’honorables journalistes peuvent se mettre en tête d’inviter un tel écrivain à leur envoyer une fois ou l’autre, à l’occasion, un échantillon de son art ». (L’Écrivain).

« L’idée m’est venue qu’il se manifeste un excès de culture dans les arts, mais un grand manque de culture dans la vie. Il en résulte une disproportion. […] Selon moi, nous irions tous mieux si l’art se montrait vigoureux, et la vie aimable et raffinée. (Feuillet de journal).

« J’ai fait connaître à un éditeur de revues mon opinion, dont la sincérité ne laissait rien à désirer. […] Parler sans fard me désolait profondément, tout en me paraissant nécessaire et urgent. Je l’ai fait vraiment à regret, mais en même temps, avec délectation ». (Fantaisie balzacienne).

« Peut-être qu’un strudel aurait été meilleur. Je dévoile un secret : depuis longtemps je meurs d’envie d’une croûte au fromage à la surface ruisselant de cataractes de beurre. » (Soufflé).

Walser raconte des histoires de strudel, de journalistes, d’écrivains, d’horloger, de romans sentimentaux de trois sous pleins de sagesse, de pommes et de poires qui mûrissent, et en suivant des yeux les caractères et les mots et les phrases et les paragraphes, on voyage à bord d’un merveilleux coupé qui brinqueballe sur le chemin de la vie, si riche, si imprévu. Toutes ces proses qui nous font rêver ont été publiées au début du siècle dernier dans le Berliner Tageblatt, le journal du grand éditeur et philanthrope allemand Rudolf Mosse. Ce qui nous fait penser que la presse peut être la meilleure amie de la littérature ou, pour le dire plus simplement, que les hommes peuvent être amis entre eux, comme d’ailleurs tel est le propos de ce livre.

ceronettiGuido Ceronetti, Per le strade della Vergine : la photo de couverture est de Bernard Plossu, elle s’intitule, en italien, Ventotene, nom de l’insulaire village du Latium où elle fut prise; elle est tirée selon le procédé dit « couleur Fresson » (« charbon direct », pour les initiés). Je crois que j’ai acheté le livre autant à cause de mon amitié avec Plossu, pour ses photos que j’aime, que pour le journal de Ceronetti qui se cache derrière la couverture – en partie aussi, inévitablement, pour la beauté de l’objet-livre (souci de l’éditeur Adelphi) que formait le tout. Claude Nori a raison quand il dit, en photographe et en poète, qu’une photo ne vit vraiment sa vie que dans un livre. Ceronetti m’avait écrit une belle lettre quand j’avais publié la biographie en images de Tina Modotti, il y a un peu plus de vingt ans, je crois me souvenir qu’elle était affranchie avec un timbre à l’effigie de Tina. De Vérone à Trente, de Trente à Bologne, de Bologne à Modène, de Modène à Fiesole, de Fiesole à Milan, j’ai baigné dans les cahotements de cette divagation amoureuse au titre lancinant, Per le strade della Vergine, tellement aux antipodes des goûts de notre époque tristement coincée. « Ceronetti è un rompicoglioni ! » « Ceronetti est un casse bonbons ! » Combien de fois aurai-je entendu cette ritournelle ! Pourquoi ne pardonne-t-on pas à l’artiste ses bizarreries ? Il nous offre ses merveilles parce que il est bizarre (ici, j’aurais dû écrire « parce qu’il », qu’on me pardonne cette entorse grammaticale). Ceronetti livre ses pensées au fil de ses pérégrinations, les allergiques au « je » du narrateur ne seront pas épargnés. « J’écris ici un morceau de prose dans lequel je veux commencer chaque phrase par un je sûr de lui » : citant la déclaration téméraire de Robert Walser, un de ses lecteurs, Peter Utz, note que « le je de l’auteur reste extérieur à ses textes. […] Et il en conclut peut-être un peu hâtivement que, « de ce fait, (ces textes) constituent un journal littéraire adressé au public, et non pas un journal intime ». Mais Walser, comme avant lui Stendhal, Proust, Montaigne, et ici le vieux Ceronetti, si jeune et si vert et tellement vivant, écrit bien son journal intime, qui par la pure force de la sincérité, de l’honnêteté du je, devient « un journal littéraire adressé au public » (le public : c’est-à-dire chacun de nous – et vous et moi). Les pages des Strade della Vergine sont remplies de rencontres, de personnages à la fois réels et mythologiques (tellement réels qu’ils en deviennent mythologiques) et Ceronetti, se lamentant entre deux moments de béatitude de toutes sortes de petits maux, devient, de paragraphe en paragraphe, chaque fois un peu plus sympathique aux yeux du lecteur qu’il – qui l’ – accompagne. « Hiddeo, maître de Shiatsu, s’est fait harakiri à Rome. Fellini dit qu’il souffrait de l’éloignement du Japon ». « À Rome, Brutus et Cassius et les autres conjurés sont parricides envers César par amour de la mère, la Rome républicaine. (Pour cela les jacobins les adoreront). » « Commencé la lecture du Brulard le 13 janvier, en train pour Biella. Il me revient à l’esprit que, tout enfant, je mordais le nez aux petites filles que l’on me disait d’embrasser. » « Le Messie viendra sûrement, mais sous la forme d’un évènement mystérieux, non par transmission sexuelle humaine ». « Duce sei un porco ! » – « Mussolini, tu es un porc ! » (inscription sur le Mausolée du roi Vittorio). Si seulement ils l’avaient écrit le 10 juin 1940 ! » « Céline disait que ses inspirateurs étaient Balzac, Freud et Brueghel. Il disait : « Les mots sont morts, dix sur douze sont inertes. Avec ça, on fait plus mort que la mort ». Il y a des scènes d’hygiène intime, des recettes de cuisine végétarienne, l’apologie du cul de l’amie, des lectures de la Bible, et des journaux, et des indicateurs de chemins de fer, et des programmes de théâtre, des éclipses de la lune, une lecture de Heidegger en faisant « le bidet tout chaud à six heures du matin », des petites annonces de massage ayurvédique, des voyages dans tous les sens, en train, en autobus ou en voiture, en solitaire ou en compagnie féminine, de Udine à Vienne, de Toulouse à Paris, de Turin à Rome… Ouf ! Nous sommes ubriachi, ivres du bavardage infini de Ceronetti, un bavardage où il y a toute la place du monde pour converser avec l’écrivain.

SottsassFoto dal finestrino, d’Ettore Sottsas. Des souvenirs, des pensées, des évocations, sur une page ou deux, avec en regard une photographie de Sottsas.

La tombe de Malevitch à Nemtchinovka, près de Moscou ; « Nous étions fatigués et énervés d’avoir cherché et demandé notre chemin toute la journée à la recherche de la tombe, quand Barbara a hurlé : « Casimir, aide-nous ! » C’est alors qu’une vieille dame est apparue : « Je suis la fille de Malevitch », a-t-elle dit. Et c’est ainsi que nous avons trouvé la tombe ».

Un brin d’herbe qui pousse au pied d’une colonne de pierre à Milan : « Je suis sûr, je suis certain, qu’il existe quelque part un paradis de prés infinis pour les herbes solitaires ».

Un acteur du Barong, la danse populaire de Bali ; un palmier qui surgit au milieu d’une cour pavée, vert dans des reflets bleus.

Sottsas se souvient d’un vieil artisan du temps de sa jeunesse à Turin : « Architecte, lui disait-il, quand vous ne savez plus quoi faire, mettez-y un miroir, ça fait toujours bien ! » « Aujourd’hui, note avec cette mélancolie qui le caractérise le vieux Sottsas, je me dis : « Ettore, quand tu ne sais plus quoi faire, mets-y un arbre. Ça va toujours bien. »

Une photo prise à Jaisalmer, en Inde, montrant une tache de lumière sur un mur : « Parfois la lumière n’est pas quantité de lumière ; parfois la lumière c’est le ciel tout entier qui précipite dans une chambre ».

Un livre de petit format, à la pagination modeste, que l’on lit – texte et images – en une heure et que l’on garde des années en mémoire – car il est tout entier mémoire. Et je me souviens des yeux tristes de Sottsas, dans son appartement de Brera, un dimanche de printemps de 1997. Les cloches sonnaient à la volée dans la petite église voisine pour célébrer la messe et elles me donnaient de la joie au moment où je le quittai.

rozanovVassili Rozanov, Dernières feuilles. Nous n’en finirons jamais avec Rozanov : il est le monstre littéraire qui emporte avec lui dans la tombe le XIXe siècle. En mourant en 1917 dans l’apocalypse de la Révolution russe qu’il avait prédite, il devient le grand artificier du XXe siècle et un moderne absolu, comme Nietzsche, que cela vous plaise ou non.

« 8 juillet

« La prostitution, les amants, tout ça DOIT exister, oh comme on le comprend. Et aussi les trahisons des maris pour « séduire » et en fait fertiliser « une de ces demoiselles », et, ce qui serait mieux encore, beaucoup d’autres, sinon le plus grand nombre possible.

« Maintenant : les Huns et les Vandales ont-ils jamais produit une horreur égale à ces mots lancés avec pouvoir et autorité : « la virginité est supérieure au mariage » ?

« Désormais je hurlerai pour elles :

– Allez, prostituées, cassez tout. Cassez la famille. Cassez le mariage. Pas besoin de tout ça.

« Introduisez le règne millénaire de la prostitution, de la turpitude, du désordre. »

Robert Walser, L’Enfant du bonheur et autres proses pour Berlin, traduit de l’allemand par Marion Graf, Zoé, 2015.

Guido Ceronetti, Per le strade della Vergine, Adelphi, 2016.

Ettore Sottsas, Foto dal finestrino, Adelphi, 2009.

Vassili Rozanov, Dernières feuilles, Les Syrtes, 2015.

 


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