Padania Blues (Sur des photographies de Luigi Ghirri) | Brussell-express

Padania Blues (Sur des photographies de Luigi Ghirri)

Posted on 30 avril 2016

03_LuigiGhirri_Roma,-1978J’étais parti pour l’énigmatique Padanie, sur les traces du photographe Luigi Ghirri. En gare de Vérone, à la librairie Feltrinelli Express, je trouvai un de ses livres, Lezioni di fotografia. Ces « leçons de photographie » de Ghirri étaient des cartes de voyages que je tournai et retournai dans mes mains tout au long de mes traversées de la grande plaine padane. J’entendais davantage une voix que je ne lisais des mots – les mots étaient audibles, peut-être est-ce cela, le miracle de la lecture, entendre ce qui est muet, entendre des mots charnels qui s’adressent à vous.

J’arrivai à Modène en fin de journée et marchai vers mon hôtel, à quelques minutes de la gare. La chambre donnait sur une cour aux murs roses et aux volets à persiennes marron. Un ciel bleu se découpait au-dessus de nos têtes, quelques nuages blancs s’effilochaient lentement et traversaient cette image aux couleurs vives, pleines de chaleur. J’avais devant les yeux une photographie de Ghirri, l’image s’animait. Je sortis. En descendant le Corso Vittorio Emanuele II qui mène au Palais ducal, je me souvins d’un reportage en noir et blanc de la RAI des années soixante sur Antonio Delfini, l’écrivain aristocrate de Modène, qui, comme nombre de ces artistes et poètes italiens de l’entre-deux guerres dont le sang bouillait de révolte, trouva un temps dans le fascisme un exutoire à sa passion créatrice (la révolution n’est-elle pas un des beaux-arts ?). La démocratie est tiède pour les âmes généreuses. Dans ce film sur Delfini, il y avait une séquence sur le jour du marché au bétail. Cette scène avec les paysans qui marchandaient entre eux, buvaient, achetaient et vendaient en parlant leur dialecte me frappa par son humanité. C’était donc ça, « le monde d’hier ». Que ce monde, où tant d’hommes parlaient aux hommes et aux bêtes, ait pu se prendre à la gorge, était un mystère.

« De mon village, je vois tout ce que depuis la terre on peut voir de l’univers. Et c’est pour cela que mon village est aussi grand que n’importe quel autre lieu au monde, parce que je suis de la dimension de ce que je vois ». Ce n’est pas un hasard que Ghirri ait noté cette phrase de Pessoa à la fin d’une de ses réflexions sur la photographie. La plaine du Po, dans les photos de l’Émilien, est un paysage cosmique, on y voyage comme dans un film de Fellini, où tout est autobiographique parce que chaque émotion qui se dégage des perspectives, des couleurs, des objets, est ton émotion. Et comme rien de ce qui est humain ne nous est étranger, chaque émotion individuelle devient universelle. Nous devons nous exercer à ressentir, à voir de manière toute personnelle avant de penser à l’universel si nous ne voulons pas nous perdre dans une chimère. C’est ce qui me vient à l’esprit en contemplant les images de Ghirri. Tout se décompose et se recompose sans fin devant nos yeux, par la tendresse emprunte de pudeur qui s’y exprime.

 


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