Les mots de Fellini

Posted on 24 février 2016

« You are lived by Life », « La vie te vit », essaie de dire Fellini, replié avec indolence dans son accent italien, à son intervieweur anglais. Et le journaliste ne comprend pas, ou plutôt, il essaie de comprendre : « Live out the film? » lui demande-t-il – « Vivre pleinement le film, peut-être? » « Non, non », proteste de sa voix douce Fellini : « You are lived by Life », « sei vissuto » – « La vie te vit ». Et, en bon philosophe, en honnête artiste, il donne un exemple tout simple : « Tu te prépares à faire un voyage, tu fais ta valise, tu vas à la gare, tu achètes ton billet de train, tu montes dans le wagon… et à partir de ce moment… c’est le voyage qui entre en toi, c’est le voyage qui te vit… »

On pourrait mettre bout à bout des fragments d’interview de Fellini et l’on aurait un manifeste poétique, c’est-à-dire un manuel de vie. Tout simplement parce que les mots sont vrais, c’est-à-dire qu’ils se réfèrent à un vécu personnel traduit en mots. Et ces mots sont une trouvaille offerte en partage à tout un chacun qui veut entrer dans le monde de l’artiste. « Faire des bons films qui racontent des choses sur eux-mêmes », voilà le seul conseil que Fellini osait donner à ceux qui avaient envie de faire des films. Parler sincèrement de lui-même, de ses obsessions, de ses chagrins, de ses fantaisies, c’est le plus beau don que l’artiste puisse faire à son prochain. Même les fourberies deviennent intéressantes, puisqu’elles permettent à l’artiste de s’exprimer en déjouant les peurs et les préjugés du monde social – et donc de prêter une voix au monde, de le dévoiler à ceux qui n’ont pas le temps de faire ce travail.

D’avoir vu Amarcord m’aida à supporter le traiteur calabrais chez qui j’allais me nourrir chaque jour durant mon séjour à Vérone. Une photo du Duce était affichée au-dessus de ses cageots d’artichauts avec cette inscription : « Remercie chaque jour avec dévotion le Seigneur de t’avoir fait italien ». Ses enfants avaient l’accent de Vérone et l’exagéraient ostentiblement en parlant, peut-être pour bien marquer leur appartenance à la Vénétie. Et je me rendis compte que d’avoir vu un autre film tourné sur fond d’ère fasciste, Une journée particulière, ne m’aidait en rien à supporter ce bougre de calabrais. Car Scola montrait l’horreur du fascisme qui donne envie de tuer quand Fellini montrait l’idiotie, très répandue (dans le sens clinique) du fascisme qui est la cause de l’horreur et qui nous fait rire et pleurer. Je parlais longuement avec mon épicier calabrais sur son travail, sur la qualité de ses produits qu’il allait chercher au marché à cinq heures du matin, sur les recettes authentiques cuisinées par sa femme et sa fille. Et je m’aperçus avec tristesse que je m’entendais en apparence sur tant de choses avec ce nostalgique des Chemises Noires à qui il ne manquait pas de bon sens. J’aimais mieux éprouver du chagrin que d’avoir envie de le tuer.

L’art, la poésie, la littérature nous donnent envie d’aimer, comme la religion (mais ni l’art, ni la poésie, ni la littérature, ni la religion n’ont jamais prétendu déconfire l’idiotie très répandue).

Désir : baigner dans les eaux utérines du latin du Satyricon, du romagnol d’Amarcord, du romain de Roma, du vénitien de Casanova, fondre dans le profond baiser d’une bouche où bat un dialecte en écho à mille dialectes, une fraction de seconde belle comme l’éternité.


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