Provinces souveraines

Posted on 28 janvier 2016

milano sempioneCes noms de rues à Milan – Sempione, Piero della Francesca, Giulio Cesare Procaccini, qui gravitent tous autour de l’Arco della Pace. Des noms qui évoquent une vie locale : la trattoria napolitaine, l’immeuble de la R.A.I. aux antennes géantes qui semblent capter l’univers. Les noms de rues conduisent tous à l’âme de la ville. Quarante-huit heures dans ma chambre d’hôtel qui donne sur le parc du Simplon. Dehors, le froid humide fige les personnages sur la chaussée. À travers le store et la fenêtre entrouverte, les bruits de moteurs, les voix et les silhouettes écrivent une histoire sur le vif à chaque instant. Le raclement ferrailleux des trams sur les rails, les griffures d’étincelles aux caténaires – fond de toile au décor intemporel. Un cinéaste de l’âge d’or du cinéma italien est mort. Sur ses prises de vue en hauteur, Fellini le prit à partie : « C’est le point de vue de Dieu ! Mais toi, tu n’es pas croyant, qui t’oblige à le faire ? » Chaque plan de la vie quotidienne – le réceptionniste au téléphone, la femme de chambre de l’hôtel se confiant à sa collègue dans le couloir mal éclairé, le visiteur maussade qui tire sa valise, une porte qui s’ouvre sur une chambre en désordre, le dialogue le plus banal entre deux êtres qui ne seront jamais banals – tout me plonge dans l’art cinématographique le plus humain qui soit : la vie italienne dans toute sa simplicité, dans toute sa complexité. Pendant quarante-huit heures, j’ai observé un deuil en m’unissant à la vie.

hotel vittoriaJ’entendais si peu de compliments sur Brescia que j’eus envie de m’y aventurer. Le train local est une tour de Babel. Les compartiments sont surchauffés, comme dans les trains en Russie ou en Amérique du Nord. On ne distingue pas les panneaux à travers les vitres à la tombée de la nuit. Je descends une fenêtre, passe la tête au dehors et hèle une femme. Elle m’accueille sur un ton de réprimande, comme si on m’attendait : « Si qu’on est à Brescia ! » J’ai juste le temps de jeter mon bagage sur le quai et voilà que je foule le sol de cette petite patrie. L’hôtel est à un quart d’heure de marche de la gare. Sous les arcades, je lis l’enseigne : Hôtel Vittoria. Dans le hall démesuré, on sent les fastes d’une époque passée, quand le Vittoria était le grand établissement qui rayonnait à vingt lieues, jusqu’à Vérone et Milan. Je comprends mieux certains cinéastes qui posaient leur caméra dans des extérieurs fourmillant de vie et laissaient l’action s’imprimer sur la pellicule par les caprices du temps. Il y a un grand mouvement ce soir, veille d’un dimanche ; il semble qu’une soirée dansante a lieu au premier étage, à sept ou huit mètres en surplomb du hall de réception. On voit des femmes en grande tenue monter et descendre les marches du grand escalier, se contorsionnant sur leurs hauts talons et dans leurs robes près du corps. Je vais vers l’événement et me mêle à la fête. Toute la société de Brescia est là, s’en donnant à cœur joie et je saisis à la volée cette joie qui se diffuse à travers tout l’étage.

alpiniLe matin, les unes de la gazette locale épinglées aux devantures des kiosques prennent l’allure de lampions. Les nouvelles les plus chagrines semblent, par la simplicité des mœurs, transcender le péché, le trop plein de vie répand ses bontés sur tous, le vice et la vertu créent une énergie vive. Les cloches sonnent sur la place de la cathédrale, je m’accroche à un groupe de rescapés de la fête, je reconnais quelques délurées, au bras de beaux chasseurs alpins – Seigneur, c’est dimanche !


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