Retour de Jérusalem : lire et se tenir debout

Posted on 28 décembre 2015

israeli soldier palestinian boyC. S. Lewis a raison : « nous n’avons pas le droit au bonheur », il arrive accidentellement, inconsciemment. J’ai été heureux pendant deux semaines à Jérusalem – sans le savoir et sans y avoir droit – conditions essentielles au bonheur. L’idée de « l’aspiration au bonheur (the pursuit of happiness) » de Locke, qui inspira la Commission des Cinq au moment de rédiger la Déclaration d’indépendance américaine est déjà un concept philosophique moderne oiseux, qui nous éloigne de la possibilité du bonheur. Pour atteindre le bonheur, le souvenir de nos commandements est une voie plus courte que la charte de nos droits.

J’étais allé retrouver un ami grec, que j’avais rencontré à Jérusalem trente ans plus tôt et que j’avais perdu de vue pendant à peu près tout ce temps. Le bonheur : dans la maison, une chambre où dormir, la présence de la mère de mon ami, curieuse de son hôte et discrète à la fois, les bougies de Hanouka qui brûlent sur les branches du chandelier, la khala (la brioche) du shabbat, la sœur de l’ami, belle et intelligente et le mari débonnaire avec qui converser dans la maison voisine, le café Hillel de la rue Jaffa et la librairie Gallery de la rue Shats.

Je m’étais fait une liste des musées et des lieux sacrés des trois fois à visiter et, pendant deux semaines, je m’en tins à prendre mon café le matin à la boulangerie du marché Mahané Yehuda, à déjeuner d’une omelette au café Hillel et à lire tout au long de l’après-midi à la librairie Gallery, mon lieu de prière à moi – de méditation, pour ceux que le mot intimide.

De retour sur les rives du Léman, j’ouvre les yeux, c’est le matin de Noël et au pied de mon lit traînent les trophées rapportés de Jérusalem : un autre livre rare de Maurice Samuel, Level Sunlight, deux livres traduits du yiddish par ses soins, What I believe – Ce que je crois – de Sholem Ash et Childhood in Exile – Une enfance en exil – de Shmarya Levine et une édition bilingue du Pirké Avot – le Traité des pères – guide de la transmission du savoir entre les générations ; un recueil d’articles de C. S. Lewis, God in the Dock – Dieu au banc des accusés.

cslewisTous ces livres se répondent entre eux. Lewis donne le ton à chaque page. Le chapitre De la lecture des livres anciens s’ouvre sur cette réflexion : « on trouve à l’étranger une étrange idée que les livres anciens, dans chaque domaine qu’ils abordent, devraient n’être lus que par les spécialistes de leur domaine et que l’amateur doit se contenter de lire sur le sujet des livres modernes. Et il cite l’exemple de Platon qui, « par sa grandeur même, est infiniment plus facile à lire que n’importe quel ouvrage de glose platonicienne moderne ». La révélation extraordinaire que l’on a en lisant Lewis, c’est que cet écrivain, à travers l’intelligence de la foi (chez qui foi et intelligence se grandissent mutuellement pour ne plus faire qu’un) peut disserter sur tous les sujets de manière lumineuse. Ces essais (ces conversations avec le lecteur) sur les « esclaves enthousiastes de l’État Providence, sur l’illusion du droit au bonheur, sur le dévoiement de la raison autoritariste au XXe siècle » ou encore sur « les dangers de la repentance nationale » nous libèrent du dogmatisme des prêches de la modernité.

Dans un des commentaires du Pirké Avot par le rav Schneerson, on lit que le maître n’a accompli sa tache envers l’élève que lorsqu’il a formé ce dernier à penser par lui-même : « le maître se doit d’instruire ses élèves jusqu’à ce qu’ils atteignent l’indépendance. Au-delà d’offrir le savoir, il doit aussi développer chez ses élèves les fondements de la réflexion en leur donnant les bases et les principes qui leur permettront de « tenir debout » – aamidou, littéralement « faire se tenir » – sans l’aide du maître. »

quote-not-the-power-to-remember-but-its-very-opposite-the-power-to-forget-is-a-necessary-condition-sholem-asch-53-80-33Dans What I believe, Sholem Asch rend hommage à Voltaire et à Rousseau de manière heureuse : « Malgré leur prétendue opposition à Dieu et à l’autorité divine, les humanistes – même s’ils n’ont pas vraiment compris cette vérité en leur temps – étaient nourris dans leur pensée par le plus haut idéal du bien que la foi avait instillé en eux, l’amour de son prochain. »

À Swislowitz, dans le gouvernement de Minsk, Shmarya Levin se souvient que dans son hameau natal, « il n’y avait ni hôtel, ni auberge, seulement une institution communale appelée le Hekdesh, un sombre abri qui servait d’hébergement aux pauvres, des vagabonds qui voyageaient à pied de village en village. Cet abri consistait en une vaste pièce au milieu de laquelle trônait un énorme poêle. Au-dessus du poêle il y avait une lieszanka, ou alcôve, sur laquelle une douzaine d’hommes pouvaient se coucher confortablement pendant les nuits d’hiver. Asher Pakess, un humble porteur d’eau juif, était le gardien du Hekdesh. Il ne recevait pas de salaire pour cette tache, mais un privilège : il logeait avec sa femme gracieusement dans le Hekdesh. Le Hekdesh était l’asile des déclassés – les parias, écrit Levin ; pour la plupart c’étaient des mendiants solitaires ».

Et, en marge du livre de Levin, du livre de Asch, du livre de Lewis, du Traité des Pères, on se sent l’inspiration d’écrire un livre entre les lignes, car Levin nous parle, Asch nous parle, Lewis nous parle, nos pères nous parlent et on a envie de leur répondre – tout homme n’est-il pas un déclassé et un paria, un mendiant solitaire ? Ne serait-ce pas cela, la conscience de « se tenir debout » ?


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