Le Socrate de Sassari raconté à Claudia Place Mazzini

Posted on 26 novembre 2015

 

 

romasparita_14691Mais qu’est-ce que tu lui as fait, au serveur ? » me lança-t-elle à peine fut-elle assise à ma table. Je l’attendais depuis une demi heure dans ce café de la place Mazzini, devant le siège de la RAI à Rome. J’avais instinctivement esquivé une petite escroquerie du serveur et je regrettais déjà mon inutile sagacité. J’eus pourtant le réflexe de m’innocenter :

« Moi ? rien… »

Elle me regarda d’un air sombre, insistant :

« Il te regardait avec un de ces airs… Tu lui as dit quelque chose ? »

On ne s’était pas vus pendant vingt ans. Puis cinq années avaient passé. Je continuais à m’interroger sur son mariage, comme si j’étais responsable de cet épisode de sa vie. Je revenais de Sardaigne. Après avoir parcouru la Corse et la Sicile, je rêvais de fouler le sol de cette autre grande île italienne. Je venais de passer quelques jours à Alghero et, sur la route d’Olbia, j’avais fait une halte à Sassari. C’était un jour férié, Ferragosto, et les trains étaient rares. Il y avait une halte de deux heures à ce nœud ferroviaire. Je fis quelque pas aux alentours de la gare, la place était occupée par des femmes africaines, le corps et la tête enrubannés d’habits chatoyants. J’engageai la conversation avec l’une d’elles et lui demandai d’où elles venaient. « Nous sommes marabouts, nous venons du Cameroun », me répondit-elle en français. Je fus surpris. « Vous venez exercer en Sardaigne vos dons de marabouts ? –— Non, on rend visite à des marabouts africains. » Des marabouts africains ? en Sardaigne ? Mon regard s’étendit sur la place, elles étaient une vingtaine, peut-être. Y aurait-il un congrès de marabouts à Sassari ? J’étais confus. Je cherchai à repousser le souvenir du livre de Naipaul, Le Masque de l’Afrique. La chaleur de quarante degrés n’aidait pas non plus à avoir les idées claires, encore qu’elles ne semblaient pas en souffrir. Je me mis en marche à la recherche d’un bar. Je fus attiré par de la musique qui sortait d’un local aveugle qui donnait sur une ruelle. Je m’aventurai à l’intérieur. Deux femmes tatouées et édentées s’agitaient derrière le bar devant quelques clients manifestement ivres. Ils chantaient des chansons obscènes et leurs voix étaient entrecoupées d’éclats de rire. La machine à café était en panne et la bière à la pression coulait à flots. Je redescendis sur la gare en traînant ma valise sur la chaussée cahoteuse.

SassariDans le hall, le marchand de journaux arrangeait ses piles. J’avisai plusieurs revues luxueuses au prix d’un euro. Je fis une remarque sur cette nouvelle politique. « Que voulez-vous, me dit le vieil homme d’un ton impassible, ils sont obligés. Ils ne vendent plus… » J’avais encore en tête l’écho de l’aveu, soupiré une heure plus tôt par un voyageur âgé qui montait l’escalier pour rejoindre le quai : « Siamo poveri ! povera Italia ! » répétait-il en soufflant entre chaque marche. Je me mis à feuilleter quelques-unes de ces publications. J’eus une vision : c’était à celle qui se pousserait le plus dans la modernité, c’était l’image du désespoir. À Naples, j’avais acheté à un vendeur des rues quelques revues et magazines des années 1950 et 1970, Il Borghese, le journal de Leo Longanesi et Oggi. En couverture du Borghese, en date du 28 novembre 1971, une photographie pudique d’une jeune femme nue, avec la légende : « La Démocratie au plus offrant » ; un article de Mario Tedeschi, « Le vide antifasciste », évoquant un des travers de la modernité. Dans les pages Culture du même numéro, dans la rubrique « Bibliophilie », sous le chapeau « Progrès, pornographie et poésie », Wolf Giusti entretient ses lecteurs du dernier livre de Berdiaev traduit en italien, Le Sens de l’histoire, du roman pornographique de Vlas Tenin, Les Nuits de Moscou et – bellezza ! – d’une anthologie de la poésie soviétique publiée par les bons soins du slaviste Cesare de Michelis chez Mondadori. Le chroniqueur consacre deux colonnes au poète qu’il révèle – en des termes marxistes non ambigus – comme « une valeur poétique sûre et prometteuse », un certain Joseph Brodsky, alors âgé de trente et un ans. En couverture de Oggi, en date du 19 novembre 1953, une photo en noir et blanc d’une impeccable élégance met à l’affiche au format tabloïde l’actrice française Martine Carol, protagoniste du film Lucrèce Borgia de Christian-Jacque ; la première partie du journal est consacrée aux évènements tragiques de Trieste l’irrédentiste ; une page illustre « l’élégance marxiste » des femmes de diplomates soviétiques à l’ambassade de Rome ; d’autres feuilles traitent encore de la corrida à Madrid, de l’enfant prodige de la bicyclette, Riccardo Filippi, que l’on voit en train de goûter à la soupe, la louche à la main, auprès de sa maman devant le fourneau ; un reportage est consacré à Eugene O’Neill, qui continue à écrire, malade, dans son appartement de Boston, après avoir répudié sa fille qui a choisi d’épouser, à l’âge de seize ans, un monsieur de près de quarante ans son aîné, Charlie Chaplin.

Leo Longanesi: la fabbrica del dissensoVoilà dix jours que je lisais et relisais les chroniques de ces deux hebdomadaires complètement dépenaillés désormais avec une inlassable curiosité. Mais j’avais trouvé encore autre chose chez mon Napolitain des rues : un guide de l’Italie méridionale et insulaire qui incluait, parmi les îles, la Corse ; « italienne sous l’aspect géographique, ethnique, historique, rappelait-elle, elle appartient politiquement à la République française, dont elle constitue un département ». Ce volume relié et toilé, publié par la Consociazione turistica italiana à Milan, en 1940, comprenait également une section sur la Lybie, « province métropolitaine ». Et je m’étais mis à rêver : que serait devenue la Corse si la France ne l’avait pas achetée aux Génois ? Que serait devenue la Lybie si l’Italie avait poursuivi son magistère en République de Tripolitaine et en Émirat de Cyrénaïque ? Que sont la romaine Leptis Magna et la grecque Cyrène devenues ? Polybe et Diodore nous ont conté l’histoire de Carthage, Tite-Live l’histoire des Puniques et le théâtre du passé, englouti dans les sables du désert, resurgit à la conscience du monde.

« Vous êtes un rêveur », m’interpella le marchand de journaux de la gare de Sassari, à qui je confiai ma rêverie. « Et pourtant, on dirait que vous avez les pieds sur terre », ajouta-t-il en me sondant du regard. Puis, après un silence, il proféra en continuant sa besogne, d’une voix résignée : « Que voulez-vous qu’on fasse ? On ne peut rien faire. Il faut avoir la sagesse de se résigner. » Puis il releva la tête vers moi et je vis se dessiner à grand peine sur ses lèvres un sourire ironique : « Mais vous savez tout cela aussi bien que moi, non ? Alors pourquoi vous me racontez tout cela ? Pour vous moquer de moi ? » Je balbutiai quelques mots d’excuse et allai m’asseoir sur un banc sur le quai.

« Alors comme ça, tu as rencontré Socrate à Sassari ?

— Oui, cet homme était Socrate », trouvai-je la force de répondre à mon amie Claudia. Je notai que subrepticement son expression était passée de l’ironie instinctive à la méditation.

« E vabbè, conclut-elle les yeux dans le vague. Qu’est-ce que je peux te dire ? » L’enseignement du sage de Sassari portait jusqu’à la place Mazzini, sans toutefois entrer dans les studios de la RAI.


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