Kaddish pour Chantal Akerman

Posted on 22 octobre 2015

colour akermanJ’étais couché, en train d’écrire dans mon lit. Le téléphone a sonné. « C’est Boris… tu te souviens qu’on avait parlé de Chantal, la semaine dernière ? » Mais quand donc on ne parlait pas de Chantal ? Je n’avais pas besoin d’entendre le reste de la phrase, je savais ce qu’il me dirait : « Chantal est morte ». Avec les Belges on parlait de Chantal, comme avec les Russes on parlait de Joseph – Iosif – (Brodsky). Leur art poétique était tellement vrai qu’il envahissait la vie. Quand je sus qu’au Festival de Locarno, l’été dernier, à la projection de No Home Movie, il y eut des critiques pour invectiver la cinéaste et huer son film, le film d’une fille sur sa mère, je me dis qu’elle n’avait pas d’étiquette politique assez visible, assez forte pour la protéger – qu’elle payait le prix d’avoir choisi l’art plutôt que la politique – la vie plutôt que la mort. Après tout, la seule politique acceptée, aujourd’hui, est celle qui répudie toute forme du sacré – et quoi de plus sacré qu’une lettre d’amour d’une fille à sa mère ? « Je vous demande un peu de patience, et d’abandon », avait-elle prévenu ses spectateurs. Mais patience et abandon sont un art et une politesse qui n’obéissent à aucun cri de guerre social. Ceux qui ont trouvé en eux cette patience, cet abandon, ont beaucoup reçu de ce film qui est, comme chacun de ses films, un entretien avec le Temps, c’est-à-dire une conversation infinie avec chacun.

BruxellesTransitBoris m’avait donné rendez-vous à l’entrée du cimetière du Père Lachaise, une semaine plus tard. On avait été surpris, on croyait que l’enterrement se ferait à Bruxelles, là où elle était née, là où avait été enterrée sa mère il y a un an, là où nous avions vécu et où nous nous étions rencontrés, Boris (Lehman), Chantal (Akerman), Samy (Szlingerbaum). On suivit le groupe de personnes rassemblées au bas de l’allée. Après quelques minutes de marche, le cortège s’arrêta. Une femme monta sur une tribune improvisée et nous comprîmes que c’était madame le rabbin. Une bise soufflait, on se sentait transis, le froid aidait à la concentration. Boris prenait des photos, malgré l’interdiction : le ciel, des tombes, des arbres, parfois un visage. Le vent soufflait dans les cheveux de la femme rabbin, qui ramenait ses mèches de la main, tout en continuant sa bénédiction. Puis on se dispersa dans la lumière de zinc d’une après-midi d’octobre parisien.

« Tu te souviens, cet entretien qu’on voulait faire avec Chantal ? » me dit Boris comme nos pas nous portaient sur le boulevard. L’impossible entretien dont on parlait depuis des années n’avait pas eu lieu. J’aurais aimé les entendre parler de choses quotidiennes, où chaque geste ressemble à un tableau de la vie ordinaire, où chaque geste, chaque image représente la vie. Je songe aux occasions manquées de se revoir, à son sourire, à ses cheveux, à sa voix éraillée ; je revois quelques plans-séquences de moments vécus ou tournés, des mots me reviennent, entendus il y a longtemps, qu’elle me dit à moi, ou à Boris, ou que quelque inconnue me rapportait d’elle dans une rencontre de hasard, et je comprends que cet entretien ne pouvait avoir eu lieu – comme son cinéma, comme elle, il était perpétuellement in process – comme la vie elle-même enfin.

Le film, c’est du présent conservé 

Les morts ressuscitent.

Il s’agit probablement d’un autoportrait.

Un fil relie tous ces entretiens.

Malgré les digressions, les répétitions, les redites.

Un film qui tourne un peu sur place.

Qui revient, qui joue avec les répétitions, les variations.

Comme Schubert ou Schumann.

Un cinéma du réel qui introduit, accapare, englobe, engloutit tout ce qui se passe autour et alentour.

Le making of dans le film, le bonus est le film, le film est la fabrication même du film.
 

Mais là n’est pas l’essentiel.

C’est plutôt l’itinéraire d’une pensée en train de se construire.

Avec l’aide des autres.

Procédé socratique n’est-il pas. 

Boris Lehman, Mes entretiens filmés.

 

 


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