Rome : voix du peuple

Posted on 27 septembre 2015

Anna_Magnani-signed-620x746Dans l’autobus qui me conduisait de la gare de Trastevere à la gare de Termini. Un passager s’aperçoit qu’une valise a été oubliée, il s’inquiète : « C’est qu’aujourd’hui, on a vite fait de sauter en l’air ! »

C’en est trop pour une passagère qui tranche d’une voix nette : « Mais ce serait le moindre mal qu’on saute tous ! Il y a longtemps qu’on est déjà tous morts ! Si c’est pour faire semblant de vivre ! Qu’on saute tous enfin, cent milliards de personnes, tous en l’air ! Qu’il ne reste de nous que des particules tellement fines qu’on ne puisse même pas les voir au microscope ! »

Je regarde cette femme, qui a peut-être à peine plus de quarante ans et est d’une grande beauté : cheveux noirs, pupilles foncées, regard effronté, peau matte, traits puissamment expressifs.

« Nous ne savons même plus où nous sommes ni qui nous sommes alors à quoi bon ! poursuit-elle. Ils ont pris notre place, alors qu’on la leur laisse et qu’on s’en aille et basta ! Qu’on disparaisse ! » On sent l’intonation de l’accent romain dans sa voix mais son italien est incontestablement éduqué. « J’étais stérile ! » Elle laisse échapper un “Hah !” dans un rire qui s’étrangle en un hoquet. « Stérile ! J’ai dû subir onze interventions aux ovaires, onze ! Et pourquoi donc ? Mettre au monde quatre enfants ? Et leur laisser ce monde ? Mieux valait en finir tout de suite ! »

Le passager, un vieux romain qui parle lui le romanesco l’interrompt enfin : « Je sais de quoi vous parlez, signora, mais vous ne pouvez pas dire ces choses, Vous êtes une signora ! »

« Ma per favore ! Si vous m’appelez Signora, vous pouvez aussi me donner du Dottoressa, parce que je suis également médecin des hôpitaux. Et ce que je vois dans mon travail, tous les matins que le Seigneur fait, ne me donne qu’une envie : en finir. À quoi bon, nos lois, si ils n’en veulent pas ? Qu’on nous dise simplement qu’elles n’existent pas, nos lois ! qu’elles n’existent plus ! À quoi bon se mentir ? »

« Je vous comprends, signora, mais vous ne pouvez pas dire ça, une femme comme vous, moi j’ai quatre-vingt-cinq ans, je suis né dans ce quartier populaire de Termini, je suis venu au monde dans cette maison, là, au dernier étage, sous les toits, vous voyez ? Et je n’ai plus personne à qui parler parce que je ne trouve plus où parler ma langue… mais je n’ai pas envie, à mon âge, d’être réduit à de microparticules, dans l’air… »

Nous descendons tous les trois devant la gare de Termini et instinctivement, je m’accroche à cette femme, je la suis en prétendant aller dans son chemin, nous continuons à parler, non je la laisse parler jusqu’au moment où, la tête ailleurs – mais où donc ? – elle se tait soudain, me salue, me souhaite bonne route voyant ma valise à la main.

« Puis-je me permettre de vous embrasser ? »

Elle reste muette. Je prend sa main et l’embrasse.

« Quel est votre nom ?

— Chiara.

Chiara come il giorno, me laissé-je aller. Vous voyez ? votre nom, c’est la lumière. »

Je serre sa main dans la mienne tandis qu’elle soutient mon regard d’un air complètement insoumis. Insoumis à quoi ? Peu importe, cet air de fronde ne fait qu’ajouter à sa beauté, à son intelligence, à sa sensualité.

« Chiara, soyez heureuse, soyez bénie », murmuré-je.

Elle plante ses pupilles dans mes yeux et d’une voix rauque fait entendre un « Grazie » avant de tourner les talons et de s’éloigner. Mon regard ne la quitte pas jusqu’à la voir disparaître au milieu de ceux qui la tourmentent.


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