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Conversations en Italie

Posted on 16 septembre 2015

IMG_1784 MODIFLe réceptionniste de l’hôtel, à Cagliari : « Ah, vous êtes venu chercher Lawrence… » Je lui répétai le mot de Lawrence sur la Sardaigne, qui me hantait depuis que j’avais mis les pied sur l’île : « On dirait que la Sardaigne n’a pas de destin. » « Beh… il a dit ça parce qu’il était obsédé par l’individualisme… Je connais son histoire… j’ai tout lu de Lawrence. Mais il savait ce que voulait dire le peuple, il était du nord de l’Angleterre, du pays de la mine. Il a reconnu que les Sardes, parmi les peuples de la Méditerranée, avaient gardé toute leur dignité. La Scala di Ferro ? Eh, beh, l’hôtel n’existe plus mais vous trouverez la plaque. »

À Taormina, j’avais cherché la villa de Fontana Vecchia, où avait passé quelques mois Lawrence, en compagnie de la « Queen Bee », sa compagne aux pulsions sexuelles insatiables, qui s’était offerte à tous les bras forts du coin. J’avais remonté la rue, saoulé par la chaleur africaine, et m’étais effondré devant la maison.

L’ouverture de Sea and Sardinia résonnait dans mes tempes :

« Envahi par l’absolue nécessité de bouger. Et pas seulement. Il s’agit de bouger dans une direction particulière. Une double nécessité, donc : bouger, et savoir dans quelle direction. Pourquoi ne peut-on pas rester en place ? Pourquoi doit-on bouger ? Pourquoi ne pas rester ?

« Où diable aller ? Il y a Girgenti au sud. Il y a Tunis tout près. Girgenti ? Jamais. Tunis ? L’Afrique ? Pas encore, pas encore. Pas les Arabes, pas maintenant. Naples ? Rome ? Florence ? Au diable tout ça. Où donc, alors ?

« Où donc ? L’Espagne ou la Sardaigne. La Sardaigne, autant dire nulle part. Pas d’histoire, pas de date, pas de race, rien à offrir. Je dis : la Sardaigne. Personne ne l’a jamais soumise. Elle est en dehors de tout ; en dehors du circuit de la civilisation. Comme les terres basques. Oh, bien sûr, elle fait partie de l’Italie aujourd’hui, avec ses chemins de fer et ses trolleybus. Elle se trouve bien au milieu de la toile de cette Europe civilisée, mais ce n’est pas encore tout à fait ça. Le vieux filet est percé. Bien des poissons passent à travers les mailles de la vieille civilisation européenne. Comme la grande baleine de Russie. Et comme la Sardaigne, probablement. La Sardaigne, donc. Ce sera la Sardaigne. »

Dans le train de Cagliari à Sassari. Paysage désolé. La nature semble écrire, elle aussi, l’absence de destin, on se croirait en Perse. J’hésite à parler italien, tant la personnalité des passagers locaux m’impose le respect de leur culture primitive. Quelle est-elle ? Ma voisine de compartiment me prend pour un pugliese, à mon accent. Je n’ose me défendre. Elle est d’Alghero, elle parle le catalan et le sarde de sa région, le logudorese, outre un italien d’une clarté incisive. Je songe au plongeur toscan croisé à Taormina, son équipement à la main : « Vraiment ? se lamenta-t-il. Ça se sent tant que ça mon accent ? Mais c’est impossible à cacher. Les Siciliens parlent un italien parfait, mais pour eux c’est facile, l’italien est une deuxième langue. Nous comment on fait ? Le toscan est trop proche de l’italien, alors on navigue sans fin entre les deux… »

Le soir, message de l’amie romaine : « Tu es à Alghero ? Cours vite grimper sur la tour de gué pour voir le coucher de soleil sur Capocaccia. Devant le spectacle de ferveur païenne des couleurs de feu et de sang, j’ai compris les vers du poète catalan Ferrater, écrits dans la baie de Cadaquès : « Aques sol que menstrue no es vol pondre… » – « Ce soleil qui menstrue ne veut pas se coucher ». D’une baie à une autre, à travers la Méditerranée, la langue catalane s’est transportée. À l’entrée du jardin public qui borde la vieille ville d’Alghero, au-dessus du portail, on peut lire cette inscription : « UNITAT DE LA LLENGUA. » La langue de Dante n’a à craindre aucune rivalité ici : le poète toscan a chanté les troubadours de langue d’oc dans son infini poème – il a rallié dans son chant toutes les terres romaines.


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