Inscriptions et voix de la Rome antique AD 2015

Posted on 29 août 2015

IMG_1770Dans le hall de l’hôtel les voix des joueuses de hokey descendues de Vicenza papillonnent autour de moi. J’écoute le discours philosophique de leur entraîneur qui s’adresse à ses enfants d’une voix rauque : « Vous devez croire en vous et ne jamais oublier cette vérité : “Je ne suis jamais seule”. Vous ne devez jamais avoir peur de commettre une erreur. On s’en fiche des erreurs si elles sont faites dans l’idée de bien faire. On perd ? On perd ensemble. On gagne ? On gagne ensemble. Personne ne peut nous enlever cette unité, cette cohésion, ce désir de donner le meilleur de nous-mêmes – tant qu’on est ensemble. Faites ce que vous dit votre cœur, votre tête, sans penser à rien d’autre qu’au jeu, et pas à l’entraîneur, ni au public, ni à l’équipe adverse, ni à vos camarades et vous serez fortes. OK, ragazze ? » J’entends le conseil d’un ami dans mon propre jeu – la littérature. Cet accent du Nord me ravit par son exotisme dans ce repli péninsulaire du Royaume des Deux Siciles. J’avais quitté Naples il y a quelques jours, il y a quelques semaines, il y a une minute. Naples me poursuivait de ses voix et de ses gestes. Un impétueux avait incisé sur la porte des toilettes d’un bar cette inscription : « SUCCHIO CAZZI TELEFONARE MARCO…… » – « Je suce les b. téléphoner Marco… » Réponse d’un lecteur anonyme : « BEATO TE A ME PIACE SOLO LA FICA » – « T’en as de la chance, moi j’aime seulement les c… ». La simplicité et la spontanéité du propos le rendent aimable parce que divinement humain. Dans une ruelle du quartier des Espagnols, un client transsexuel accroche le serveur à son passage, lui serre le sexe sous l’étoffe du pantalon d’une main énergique et s’exclame en serrant les dents : « Antonio, quel beau sexe tu as, quel beau sexe tu as ! » Et j’ai compris ce que je cherchais et qui dans cette contrée me parlait à toute heure : le monde romain, le monde chrétien. Clairement, le droit romain est un genre littéraire ; mais également l’inscription ou l’imprécation obscènes, quand elles suscitent un élan de vie en nous. Par une journée des années 1970, je me suis éveillé à la vie napolitaine quand, cherchant à m’abriter d’une pluie torrentielle, un vendeur ambulant me proposa un parapluie pour quelques piécettes ; comme j’hésitai, il me reprit vigoureusement l’objet des mains avec une tirade poétique : « Mais au lit tu fais pareil ? » Une vieille putain qui avait observé la scène sous son parapluie me lança avec compassion : « Avec moi, tu verras que tu seras pas indécis ! »

J’ai poussé ma valise jusqu’au bar de la gare et, sous le regard bienveillant du dieu au masque d’horloge, dans la torpeur de midi au sud de Rome, parmi l’immense chœur des prêches des haut-parleurs et la musique des archers pantographes glissant sur les stradivarius caténaires, j’ai ouvert les yeux sur mon prochain. Une salernitaine aux formes merveilleusement exagérées, un ange timide tombé du ciel, attendait son prince charmant. Elle soupire, à peine inquiète : « J’attends un ami, il est en retard, j’espère qu’il finira par venir… » À ces mots, un robuste voyou lâche ces mots : « A’ vita è u mascello ! » – « La vie est une tuerie ! » Elle éclate de rire. Le gaillard se rengorge, lui jette une œillade appuyée, fait un signe de la tête vers moi et donne l’estocade finale : « Regarde, il est là ton prince charmant ! » Nous rions tous les trois, on se serre la main, je complimente l’orateur : « Un peu de philosophie ne fait pas de mal à entendre ». Il se lisse les moustaches et, prince qu’il est, me répond avec une moue : « Platon, qui c’est à côté de nous ? Niente, nishiuno ! » Rien, personne, Platon lui-même approuverait notre petite Agora.


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