Steinberg memories | Brussell-express

Steinberg memories

Posted on 15 juillet 2015

SAUL-STEINBERG-MANHATTAN-1959-1-C050111Voici plusieurs semaines que je traîne avec moi, comme une poupée, le livre de la correspondance, qui n’est rien d’autre qu’un roman épistolaire, de Saul Steinberg – les Lettere a Aldo Buzzi, 1945-1999, publiées il y a treize ans par Adelphi à Milan. Le livre m’a accompagné à travers deux déménagements qui appartiennent au « merveilleux imprévu » et vingt autres déplacements et excursions dans les Alpes valaisannes, sur les terres de Bourgogne et en Europe orientale.

Une nuit au Sheraton de Roissy, avec le bavardage infini de Saul Steinberg, des mots reliés par le fil d’une vie aux hommes et au monde. À travers le triple hublot de verre, l’œil se laisse bercer par les décollages et atterrissages muets.

Le lendemain, au petit matin, je m’envolai pour la Slovaquie orientale, une petite ville du nom de Bardejov. Vol pour Vienne, puis biréacteur à hélices jusqu’à Kosice. Sentiment indéracinable de la présence et du lien vivant de l’Empire. Chaleur tropicale dans l’aéroport. Deux heures de route jusqu’à Bardejov en taxi. Magie des noms en allemand, hongrois, polonais : Bartfeld, Bàrtfa, Bardiòw. Et le yiddish : Bardyev. Et le latin : Bartpha. J’allais humer la tourbe du passé de la vieille Europe en me frottant aux patronymes historiques de l’une de ses bourgades. L’un de ses enfants inaugurait un monument à la mémoire des déportés qui n’eurent pas la chance, comme lui, de revenir à la vie. « Je veux qu’ils continuent à vivre là où ils vivaient » me dit-il. Mon œil veut retenir ne serait-ce qu’un seul de ces noms, qui brillent dans les lettres d’or hébraïques et latines, à la lumière de la flamme qui brûle sur les tables de pierre grise.

Je brasse ces plans de la mémoire allongé sur mon lit, en contemplant une des plus belles montagnes du monde, au museau et au menton encore barbouillés de neige, comme pour ne jamais abandonner l’élément princier qui l’épouse.

Et le livre des lettres de Steinberg est plus vivant que jamais, à mes côtés, sur un balcon dans un repli d’une province souveraine, qui porte le nom de Savoie.

23 novembre 1945 : « Dali, un pirate qui escroques ses clients qui le méritent bien ».

Paris, 10 juin 1948 : « Un tas de mauvais art prospère. Et ce mauvais art n’est pas même dû à l’inexpérience ou à l’ignorance, bien au contraire, on fait de la mauvaise peinture avec une application léchée. À New York, personne ne peint aussi mal, et pourtant les meilleurs sont médiocres. Ça doit être ça, le fameux climat artistique de Paris, de la merde qui fait pousser de la bonne salade ».

New York, 26 juin 1962 : « J’admire de plus en plus les qualités littéraires des gens, c’est-à-dire la possibilité de raconter un fait ou de faire une observation juste et vraie. La plupart des gens transforment les choses qui leur sont arrivées en choses lues sur le journal. Qui ne sait pas raconter fait peur ».

New York, 10 janvier 1963 : « Parlé hier soir jusque tard avec Harold Rosenberg. Le seul ami avec lequel je puisse parler de la meilleure façon possible, c’est-à-dire en ayant la possibilité de raisonner, et donc d’inventer, tout en parlant. Essaie de lire ses livres. Toutes les autres personnes que je vois, comparées à Harold, mis à part quelques jeunes femmes, sont pleutres et conformistes, surtout les soi-disant artistes ».

J’ai fait confiance à Steinberg et je suis allé voir du côté de ce Rosenberg. Je n’ai pas été déçu du voyage, car toute lecture digne de ce nom est bien un voyage : « Quant à l’engagement politique, écrit ce marxien inspiré et hétérodoxe, pour certains écrivains, il est l’excuse parfaite pour n’avoir aucun engagement politique ou moral, Stephen Spender est l’illustration même de ce type d’attitude ». Seigneur, que de noms me sont venus en tête : pas un « engagé politique » qui n’échappât au culte de l’égoïsme forcené.

Au moment où j’écris ces lignes, un jacobin en campagne vocifère à la radio son sinistre credo : « L’identité de la France est une identité politique, c’est l’acte fondateur de 1789, etc. », martèle-t-il à qui veut l’entendre (et veut-on l’entendre!). Que l’identité de la France (c’est-à-dire d’un être, d’une âme) soit métaphysique, échappe au représentant de commerce. Un fleuve de sang donne libre cours aux objectifs de « faire du chiffre » – les élections, qu’est-ce d’autre quand on ne veut rien d’autre que gagner?

 

 

 

 


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