Se réveiller du cauchemar (post) soviétique

Posted on 11 mars 2015

En se promenant sur l’allée principale du vieux Kiev, grouillante dans tous ses humbles gestes et paroles aux derniers jours de l’hiver, en embrassant du regard cette riche humanité, on respire encore l’air d’une capitale de province impériale. Une principauté se dresse devant nous, déité qui aurait oublié sa couronne et son royaume, comme Moscou, comme tant d’autres cités de l’antique Chrétienté. Nous sommes convertis aux mœurs soviétiques, tellement présentes, tellement vivantes sous le fard de la liberté liberticide, et notre quête est toujours la même : sauver le spirituel dans la jungle de nos passions et nous sauver nous-mêmes. Les grandes enseignes mondiales qui proposent leurs trésors matériels pendent sur les façades comme des parures sur un corps abusé. Les drapeaux des nations ressemblent de jour en jour un peu plus à des prospectus publicitaires vantant quelque slogan de la dernière heure concoctés furtivement dans les salles de réunion. Dans ce décor de théâtre, la privatisation répond à la même geste soviétique que la nationalisation : « tout pour le peuple, tout par le peuple » s’est traduit par « il n’y a plus de peuple, il n’y a que des masses – il n’y a plus personne pour personne ». Les états font figure de piètres succursales d’une multinationale où personne n’est personne, où le lieu lui-même a été délogé de son orbite, où l’origine a été abolie. Il ne s’agit plus tant d’être lucide que d’apprendre à oublier ce que l’on a vu de ses yeux.

Je marche sur le boulevard et défilent sous mes yeux les années et les siècles : j’assiste à la grande parade des empires et des peuples, dans leur fascinante diversité. U Kraïna : « aux confins, à la frontière de ». Du langage nous vient l’espoir avec le sens retrouvé des mots : tous les confins chevauchent les frontières, une frontière ne se conquiert ni ne s’abolit. L’heure n’est plus à la vérité, inatteignable, mais à l’amour, notre seule liberté – l’unique vérité à notre portée.


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