Une visite à Auden | Brussell-express

Une visite à Auden

Posted on 13 février 2015

Sur les hauteurs d’Innsbruck, tout rappelle l’Est : les arbres, les maisons, les églises, les tavernes – et même la langue dialectale qui surgit derrière les chopes de bière et les crucifix. Depuis quelques jours, je me berce de l’histoire de Maximilien, empereur des Romains qui régna sur ces terres : « Mes étriers sont ma patrie, ma selle est ma résidence ». Ici, l’Histoire domine la géographie politique, le Temps est souverain. À Innsbruck, on est déjà à l’est de Byzance. Le froid est une alliance secrète entre les époques.

À quelques heures de train plus à l’est, le village de Kirchstetten, où vécut et où est enterré Herr Professor Auden, poète anglais. « Appelez-moi quand vous arrivez à la gare », m’a répondu l’employée communale qui veille sur le site de la maison d’Auden.

La tempête de neige s’est levée dès le matin, le givre sur la vitre du compartiment est un tableau aussi vaste que le paysage qu’il embrasse. La Maison de Commune se trouve en face de la gare de Kirchstetten. Frau Maria me fait signe de l’autre côté de la route. Nous partons vers la maison du poète, on n’y voit goutte à travers le pare-brise sur lequel bat l’essuie-glaces, la voiture chasse sur la chaussée gelée.

Hinterholz, 6 : sur le portail en bois, on a laissé, gravé dans la planche, les deux anciens noms historiques : W.H. Auden, Chester Kallman. Nous gravissons le petit escalier qui mène au grenier, le seul endroit de la maison qui soit dédié à la mémoire du poète, où il avait installé son bureau. « Il fait froid, s’excuse Frau Maria. Mais ce serait impossible de chauffer tout l’hiver dans l’attente du visiteur occasionnel. »

Frau Maria insiste pour que nous prenions place et visionnions un film sur Auden, interviewvé dans cette maison en 1967, pour son soixantième anniversaire, par la télévision autrichienne. Le poète répond dans un allemand courant. Quand on fait témoigner des villageois dans le film, elle rougit et s’excuse : « C’est pas de l’allemand correct, ça, c’est du wiener dialekt ! » Elle-même fait un effort devant le visiteur étranger pour oublier sa langue affective et parler l’allemand anonyme.

« Mein collegue, Mr Kallman », présente Auden son plus cher ami au journaliste. Et, comme ce dernier lui demande ce qu’il ressent à habiter le même village qu’un poète autrichien qui adhéra au nazisme, il répond, en bon chrétien : « Il s’égara ». Puis il cite le malheureux qui fut convoqué chez le ministre de la propagande du Troisième Reich. Quand ce dernier lui demanda ce que les nazis pouvaient faire pour la culture autrichienne, il eut pour toute réponse : « in Ruah lossen » – « Laisser (l’Autriche) en paix ». Cette expression prend toute sa force dans le dialecte viennois. Auden le Yorkshireman ne cache pas son plaisir en prononçant ces mots, comme si il avait été familier de cette verdeur verbale. Le poète viennois de Kirchstetten se suicida quand les Russes firent leur entrée dans Vienne. Il est enterré sur un lopin de terre délimité à l’orée du jardin de la maison dont aujourd’hui une salle du rez-de-chaussée tient lieu de petit musée, comme le grenier de la Hinterholzstrasse. Peut-être par crainte de représailles, ce carré de terre de quelques mètres est placé « sous la protection de la Convention de la Haye du 14 mai 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé » – un panneau le signale dans les quatre langues des belligérants : allemand, anglais, français et russe.

En passant devant sa tombe, les mots du poème d’Auden résonnent comme une prière :

Quand je me promène sur le petit sentier   

Qui s’éloigne du village pour traverser le bois     

Je ne peux résister à regarder à travers la clôture de ton jardin   

Où l’on t’enterra comme un vieux chien qui fut aimé.

 


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