Lettre écrite à Berdichev

Posted on 20 janvier 2015

berdichev« Je vous écris de Berdichev ». Depuis huit jours, je me répète cette phrase comme une incantation cabalistique. Il faut une prière pour aborder cette prière qu’est la mémoire. Depuis huit jours, je visite un passé qui est le mien. Et, ce dernier dimanche de l’année, je reprends la route pour une cité qui fit partie de plusieurs empires : Chernovcy. Comme Berdichev, elle résonna des louanges chantées à l’Éternel et, comme elle, elle paya le prix de sa dévotion par le martyre. Dans ma chambre d’hôtel, dans la rue, au café, sur le banc de la synagogue, j’ai ressassé des souvenirs, vécus à l’aune de ma vie ou à travers cette vie universelle qu’est l’histoire. Sur le quai de la gare, en attendant au petit matin le train pour l’oblast voisine, le cerveau éveillé par le froid, cette vérité m’est apparue dans toute sa simplicité : « Les problèmes de tout le monde sont des problèmes religieux, les problèmes religieux sont les problèmes de tout le monde ». Lénine n’a fait que détourner un adjectif, avec le mot « politique », il inventa le plus sûr, le plus fort opium du peuple. Finalement, la seule question qui se pose est la sauvegarde de la Chrétienté, civilisation inintelligible et inimaginable sans le legs de l’Ancien Testament, d’où est issu le Christ. D’une oblast à l’autre, comme le monde est vaste ! Qu’ils sont loin, le séjour à Kharkov et la première nuit de Hanouka ! J’étais parti pour Kiev, depuis une capitale occidentale, avec une confidence qui me bourdonnait dans l’oreille : « Loubia est à Kiev à un congrès soviétique. » Quel congrès ? « Comment en finir avec le soviétisme », m’avait dit son mari.

kharkiv-palace-premierÀ Kharkov, je logeais dans un hôtel « new soviet style » – les caractères cyrilliques conviennent davantage à la liturgie et c’est pourquoi les enseignes commerciales en terres orthodoxes se convertissent à l’alphabet romain, qui verse dans la tentation algorithmique – qui s’éloigne de l’empreinte sacrée du langage. De l’autre côté de la rue, le vieil hôtel patriarcal de l’ère ancienne, le Kontinent, avait résisté et il se dressait de toute sa puissance passée, colosse rabaissé : en avait-il vu des congrès du Parti, des promotions et des destitutions! Plusieurs fois dans la journée, j’allais m’aventurer dans cet antre pour respirer ce parfum sous vide de la vieille idéologie qui flottait encore dans l’air. Dovlatov l’avait compris : « Seigneur, pourquoi je ressens une infinie nostalgie de cette époque haïssable ? » Peut-être parce qu’elle nous obligeait à nous élever, à aimer davantage. Peut-être aussi parce que tout passé mérite notre attention, notre affection, qu’il a sa place dans notre mémoire.

egon kishDans l’entrée, un énorme fauteuil en bois de cireur de chaussures me fait revenir à l’esprit cette photographie de Egon Kish, le « reporter enragé », prise à Mexico, un énorme cigare aux lèvres, aux côtés d’Anna Seghers, tous deux arborant un sourire d’initiés, en train de se faire lustrer leurs souliers. « Je suis autrichien, je suis communiste, je suis de Prague, je suis de langue allemande, je suis juif, chacune de ces appartenances m’a toujours aidé à un moment ou à un autre de ma vie », avait déclaré le grand reporter. Le cosmopolitisme ou l’intelligence des contradictions. Heureux temps de la variété que ceux des empires. À Kharkov, dans l’hôtel de la nouvelle nomenklatura du business international, j’avais rencontré un personnage délicat, raffiné et de culture décadente : « un énarque défroqué », tel il se présenta. Il avait été dépêché en observateur par le nouveau gouvernement européen et, sur place, il analysait la situation, transcrite dans ses articles qu’il envoyait à l’état-major de son institution civile, à Vienne. Je fuyais instinctivement ce solitaire qui m’invitait volontiers à sa table et qui m’était en vérité sympathique. Un soir, comme je lui demandais si il était tenu à un style d’écriture soviétique, il me répondit tout naturellement : « Non, je dirais mandarinal ». Il savait asseoir son autorité avec un sourire. Adieu, Kharkov, lointaine province orientale. J’irai embrasser la Transcarpathie, la Volhynie, la Bucovine, infinité de provinces, patries de tant de peuples.

Écrire, c’est comme tomber amoureux, ou s’adonner à la prière – on ne peut avoir de plans. Ce dimanche matin 28 décembre de l’an de grâce 2014, un miracle est arrivé : la neige est tombée cette nuit. J’ai voulu me faire beau pour cet émissaire de la Divinité et je me suis rasé une barbe de dix jours. Dehors, j’ai vu le moujik tournoyer dans sa tourelle et sonner les cloches de l’église, et cette musique maladroite accompagnait la neige dans son envol, l’illustrait, les cristaux étaient les notes qui dansaient sur cette partition en train de s’écrire et de se jouer en même temps.


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