Que les laïcards sont tristes! Lettre de Kharkov

Posted on 18 décembre 2014

Kharkov Gorky ParkSeigneur que les laïcards sont tristes! C’est ce que je me disais, hier, en bavardant avec mon ami Daniel, émigré français à Kharkov, sur un banc dans le parc Gorki. À la fin des années soixante-dix, traînant à Paris l’un et l’autre, nous imaginions un autre monde que cette ville impénétrable. Il lui fallut vingt ans pour regarder vers l’Est, quitter son étude d’avocat de la rue du Faubourg Saint-Honoré du jour au lendemain et s’improviser professeur d’anglais-photographe artistique des sujets féminins en ces confins de l’Europe slave. Daniel a fait de la précarité un art de vivre. Le visiteur occidental brûle en un jour plus qu’il ne gagne en un mois mais le migrant a conscience que son attente est supérieure. La quête de la sensualité est devenue pour lui une exigence religieuse. « Tant que je fais l’amour, la mort n’a pas de prise sur moi », tel est son credo. Quel plus bel endroit que le parc Gorki, en hiver, pour deviser de la vie et de la mort, de cette Europe insaisissable, de l’Est et de l’Ouest qui trahissent et défient les points cardinaux?

Daniel est hanté par la geste politique de l’Europe de l’après-guerre, dans laquelle il voit une obsession déicide. « Souviens-toi de 1789 et de la passion décapitrice. Ils voyaient un Christ à saigner en chaque homme qui avait un cœur. D’ailleurs, ces amoureux de l’homme ne voyaient plus d’hommes, ils les avaient fait disparaître, il ne restait que des survivants, pauvres choses tremblantes. Ils voulaient anéantir une fois pour toutes la pitié, la compassion pour son semblable, cet héritage de la Bible. Et au nom de la nouvelle religion humaniste, ils décrétèrent la licence d’égorger son prochain. » Je pensai à la déclaration d’Auden : « Le socialisme se donne comme but de faire des hommes des frères entre eux, mais pour arriver à ce noble idéal, il faut d’abord qu’ils s’égorgent les uns les autres, tel est le préambule de la nouvelle religion. » Voilà ce qui conduisit l’un des plus grands poètes du siècle des totalitarismes à mettre en doute sa foi dans le socialisme et à questionner ardûment, au nom de sa haine du fascisme, son héritage chrétien – et même, judéo-chrétien. La grande question est celle de l’uniformisme, de la haine de la différence, qui n’a jamais autant triomphé qu’invoquée au nom du respect de la différence, de la révérence à l’autre. Mais chacun de nous n’est-il pas un autre pour l’autre? Le poète berlinois Kurt Tucholsky, raillait ainsi la puérile boutade du « Je est un autre » : « Il faut bien quand même bien se résoudre parfois à être soi-même ». En vérité, cette obligation pour chacun de s’agenouiller devant l’autre n’est rien d’autre qu’une tentative d’abolition de chacun, de soi. Il n’y aura plus d’étranger car nous somme tous étrangers, veut-on nous faire entendre; mais c’est oublier que nous ne sommes étrangers que par rapport à une identité, la nôtre et celle d’autrui. Az ich vel sein vi yena, ver vet zein vi ich? Et si moi, je devais ressembler aux autres, qui donc me ressemblera? dit un proverbe yiddish. Voudrait-on créer l’homme anonyme, sans visage, sans histoire? À l’Ouest, des fonctionnaires zélés de la république matérialiste laïcarde interdisent sur la place publique, tristes couards, le sapin et la crèche de Noël, ces emblêmes de la tendresse humaine et de la paix divine, reniant leur passé au nom de l’impératif politique.

Kharkov HanukahMais le passé est la somme de notre être, il est la marche du monde aux yeux des hommes et du Créateur. Et c’est avec une grande émotion que nous vîmes, devant le théâtre de Kharkov, à la fin de la journée, un spectacle de joie et d’amour : l’allumage des bougies de la fête de Hanoukah. Des enfants sautillaient et chantaient sous le chandelier géant, tandis que le rav, monté dans la nacelle de la grue, s’élevait dans les airs pour allumer les bougies et dire la bénédiction. Même les mécréants ne pouvaient pas être insensibles à ce spectacle plein de magie. Au fond, il ne s’agit pas tant de croire que d’aimer. Quand le rav fut redescendu de son expédition aérienne, je le vis converser avec le milicien ukrainien en russe et je compris comment deux étrangers pouvaient fraterniser : il fallait qu’ils fussent différents pour pouvoir se comprendre et s’accepter. Je m’approchai et lui demandai de quelle congrégation il était. C’était un Loubavitch, un missionnaire, un homme de l’action. Il me demanda d’où je venais. Je fis court. Nous nous mîmes à échanger quelques mots en hébreu. Je l’avais entendu parler un russe magnifique, d’une grande clarté. D’où était-il? de Russie ou d’Ukraine? Il rit de bon cœur. Il venait de Brooklyn, il était ici depuis 1990. Nous passâmes à l’anglais, je décelai un accent dans sa langue. Ah, il était né au Venezuela. Et, dans la langue de Bolivar, il m’invita à allumer les bougies, le soir, dans mon hôtel. « Tu peux dire la prière courte », me dit-il avec un sourire complice. Cet homme comprenait le pêcheur, c’était encourageant.

La nuit est tombée, les bougies allumées, il est temps de sortir se distraire un peu.


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