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Lettre d’Islande

Posted on 07 décembre 2014

Poet W.H. Auden Sitting on a DockPlus qu’à un poète, j’associais l’Islande à un poème : Lettre à Lord Byron, de W.H. Auden. L’antre londonien où j’avais découvert le volume des Lettres d’Islande de W.H. Auden et Louis Mc Neice dans la couverture souple de Faber & Faber était emblématique : 84, Charing Cross Road allait fermer à la fin des années 1970, annonçant la fin d’une ère. Dans ce sous-sol de Soho, je fis de longs voyages pendant la saison d’hiver de l’an 1976. La Lettre à Lord Byron m’initia au monde moderne, fut mon apprentissage de ce monde que je découvrais et reconnaissais dans ces vers sautillants. Jour après jour, strophe après strophe, je me laissais conquérir et éblouir par ce poème qui osait parler de tout, à la manière d’un Montaigne, cultivant son bonheur qu’il partageait avec son lecteur.

Bien des années plus tard, j’allais atterrir à l’aéroport de Keflavik, dans la péninsule de Reykjanes, le premier jour de décembre. J’allais à la rencontre d’Auden, le continent islandais était éclairé dans mon souvenir par l’excursion qu’il y fit au cours de l’été 1936 et qui donna ce livre à l’esprit sagace. Pour le moment, je regardai par le hublot les points jaunes des lumières qui traçaient un chemin sur un fond de neige dans la nuit qui avait plus de couleurs qu’on n’en voyait.

Les Islandais avaient gardé leur monnaie nationale, qui s’échangeait à quelque cent cinquante couronnes islandaises contre la nouvelle monnaie souveraine du vieux continent, le dollar européen. L’aéroport était désert, l’avion avait fait le vol depuis Genève vide aux trois-quarts. Cette traversée des airs qui dura un peu plus de trois heures me parut aussi romantique que la traversée maritime de deux jours que fit le poète anglais d’une île à une autre dans l’entre-deux guerres. J’étais excité à l’idée des journées d’hiver qui duraient quatre heures, le contrepoint des journées d’été qu’avait connues Auden, où le soleil ne se couchait jamais.

« Vous avez de la chance, me dit l’hôtesse à l’aéroport, c’est la saison de Noël, toutes les maisons ont une lumière à la fenêtre, cela donne un peu de lumière. En janvier, on n’y voit plus goutte jusqu’au printemps. » Pendant le trajet en autobus de l’aéroport à la ville, nous eûmes une surprise. Des traînées de lumière commencèrent à surgir dans le ciel étoilé. Le bus s’arrêta sur le bord de la route. « Northern lights ! » s’écria le chauffeur en faisant descendre les passagers. « Les lumières du Nord » striaient le ciel de leurs blanches éclaircies. Des silhouettes se mirent en position pour capter ces images surnaturelles dans leur viseur. Mais l’apparition ne se laissait pas capturer par la cellule optique, qui transformait les couleurs.

Auden m’accompagnait à chaque pas et j’étais parti dans la hâte sans son livre. Je pensais que Letters from Iceland était un classique en Islande. Dès les premières heures du matin, dans la nuit d’hiver islandaise, je me mis à la recherche du livre d’Auden dans les librairies de Reykjavik. L’auteur était inconnu et le livre introuvable. Je me consolai en acquérant The Edda Prose, attribuée à Snorri Sturluson. En ouvrant ce volume des Penguin Classics traduit du vieux norrois en anglais, je fus frappé par la densité poétique de ce document littéraire et j’y trouvai un lien avec le poème d’Auden : après la conversion de l’Islande au christianisme, pouvait-on lire dans l’introduction, l’Eglise, soucieuse de consigner les vies des saints, introduisit peu à peu le genre nouveau de la saga, qui faisait appel à l’histoire. Ainsi, l’Edda de Snorri Sturlusson aurait été écrit pour préserver la poésie scaldique qui précédait les grandes sagas. Cette forme jouissait d’une grande liberté dans son inspiration, le sujet de la narration s’adaptant au gré de la musique des mots et du modelé de la phrase, pour s’apparenter à une « profération ».

Letters from IcelandC’est le timbre de cette profération, précisément, que je retrouvais dans la Lettre à Lord Byron d’Auden, qui courait à travers les Lettres d’Islande. La libraire m’invita à visiter la librairie d’occasion Bokin, à deux pas. « Un excentrique chez qui on trouve de tout », me dit-elle. L’Edda de Snorri Sturlusson sous le bras, j’allais m’enquérir chez l’excentrique, un Viking de plus de six pieds, affublé d’une barbe et d’une crinière ramassée en une queue de cheval qui lui pendait dans le dos. Non, il n’avait pas le livre d’Auden, et j’aurai du mal à le trouver ici, me confia-t-il. « Pourquoi donc ? », lui demandai-je. « Parce que ce livre… n’a pas vraiment plu aux Islandais », m’expliqua-t-il d’une voix moqueuse. Je sentis que la moquerie s’adressait aux Islandais et à Auden, pour faire bonne mesure et sauver l’honneur. Je remarquai, sur le mur, parmi une quantité de photos et de caricatures qui étaient affichées en divers endroits, un cliché du champion du monde d’échecs Bobby Fischer, qui avait joué le match du siècle à Reykjavik en 1972 et finit ses jours dans cette ville, dans l’exil imposé par un gouvernement américain tatillon. « Vous l’avez connu ? », me hasardai-je. Il se redressa et déclara avec une pointe de fierté : « Il venait tous les jours lire ici ». Puis il m’invita à le suivre. » Vous voyez ce fauteuil, dans le fond de l’allée ? C’est là qu’il s’asseyait pendant des heures pour lire. Parfois il s’endormait. Personne ne devait le déranger. Pas d’autographes. Pas d’interview. » Puis, sans transition, me fixant du regard : « Vous êtes juif ? » J’accuse toujours le coup, comme si je devais plaider la défense du cas. La mémoire des chromosomes, paraît-il. J’éclatai de rire, le temps de rassembler mes esprits. « Quelle drôle de question ! » m’exclamai-je, en songeant comment y répondre. « C’est des choses qui arrivent », acquiesçai-je. « Ahah ! comme notre ami !, triompha le Viking. Mais je parie que vous ne pensez pas la même chose que lui sur les Juifs ! » renchérit-il sur le ton de la réprimande. J’avais lu que Fischer, à la fin de sa vie, était en proie à des délires paranoïdes et partageait avec un certain nombres de malades dispersés sur la planète la conviction d’un complot universel mis en œuvre par les Juifs et l’Amérique pour soumettre le monde à leur merci. Entre autres, il avait déclaré lors d’une interview sur une radio philippine que « les Juifs étaient derrière le génocide des éléphants ». Le journaliste n’avait pas caché son étonnement et lui avait demandé des explications. « C’est à cause de leur trompe, avait articulé Bobby très calmement, comme s’il confiait un secret. Leur trompe fait penser à un sexe non circoncis, vous n’avez jamais remarqué ? » Puis, devant la perplexité de son interlocuteur, il s’était mis à hurler : « Vous ne comprenez pas ? Cette trompe est une insulte à leur putain de crime rituel ! ». Je décidai de jouer la carte diplomatique avec mon libraire altermondialiste. « Il est attendrissant », plaidai-je. Que cette pathologie est rasante, pensai-je. Et pourtant, peut-être avait-elle quelquefois un effet positif. Celui de se poser des questions sur ce que l’on est, et sur cette vérité proférée par V.S. Naipaul : « Nous devons apprendre à nous voir comme les autres nous voient ». C’est-à-dire avec leurs préjugés, qui éclairent les nôtres. « Ce Fischer est vraiment un personnage romanesque », improvisai-je. Comme je m’intéressai maintenant, grâce à cet Islandais, à l’homme qui avait mis l’Islande (et sa librairie) sur la mappemonde, son égo vint à la rescousse et il retrouva son équilibre. « Il y a des gens que vous pourriez rencontrer ici », me suggéra-t-il sur un ton soudain complice. Je notai les noms des membres du comité de Reykjavik qui réussirent à tirer Bobby Fischer de la geôle japonaise où il se trouvait depuis plusieurs mois, en 2003, sous le coup d’une demande d’extradition du gouvernement américain. Ils avaient réussi à faire voter pour lui au Parlement la citoyenneté islandaise. « Il est enterré à Selfoss, où le club de joueurs d’échecs local lui a dédié un musée », ajouta-t-il. Je saluai mon libraire, le remerciant, décidé à me rendre à Selfoss, à un peu plus d’une heure de route, le lendemain matin.

bobby fischer graveUne bénévole du club m’accueillit devant la plus vieille maison de la petite ville. Elle me conduisit en haut des escaliers et me proposa un café. Nous nous mîmes à parler de cette histoire insensée d’un génie américain qui finit ses jours en exil sur cette île imprégnée par le cercle polaire arctique. Tout en me commentant les photos, les articles et les objets qui ornaient la salle, Aldis, en bonne raconteuse, me mit dans la confidence de son histoire à elle. Elle était ingénieur en travaux civils et avait passé quinze ans à New York, avant de revenir en Islande pour quelques mois quand elle eut un enfant. « Et je suis restée », m’avoue-t-elle avec un sourire à demi résigné. « J’ai redécouvert la beauté de cette île, tellement belle ». Dans sa bouche, ses mots me parlaient, parce qu’ils s’adressaient à la beauté, c’est-à-dire qu’ils répondaient à la grandeur qui nous est extérieure, non à notre misérable faiblesse intérieure. Je lui proposai de déjeuner avec moi, quelque part, avant de reprendre mon bus pour Reykjavik, un peu plus tard dans l’après-midi. Elle me conduisit à la tombe de Bobby Fischer, à l’orée de la ville, dans le jardin de la petite église luthérienne. « Nous ne sommes jamais vraiment devenus chrétiens, en Islande, me dit-elle rêveuse. Notre monde est un monde païen. » Il me suffisait de regarder la neige tomber pour comprendre le sacré de ce paganisme : ici, la neige était une déesse, elle s’unissait à la terre et au ciel dans un mouvement de majesté incomparable. L’église avait été construite par son grand-père, à la mémoire d’un fils mort prématurément. « J’ai redécouvert ma famille, ici, me dit-elle, dans ce hameau près de Selfoss, après avoir habité à Manhattan sur la Upper West Side toutes ces années. Aujourd’hui mon fils a treize ans. » Mon regard se tourne de toutes parts autour de l’église. Tout est blanc à l’infini. La terre semble exercer un attrait terrifiant. Quelque chose de primitif et d’immensément noble règne dans l’air. Le froid recèle peut-être en lui la mémoire du monde. Nous sommes tellement proche du Dit de Snorri Sturluson et des sagas. Le mythe est déjà dans les cristaux d’un flocon de neige qui vole sous un ciel bas sous cette latitude.


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