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Voyage en terre de Rus’

Posted on 23 novembre 2014

duché LithuanieUne nuit à Kiev. L’hôtel est adossé à la Andriyievskyy Uzviz, la Descente Saint-André. Au-delà de l’hystérie du présent qui crépite de ses feux à la surface du monde visible, je sens, recroquevillé dans mon lit, la litière chaude du passé éternel. L’apôtre de Rus’, Saint-André, me sourit à travers la vitre sous les traits de l’église dessinée par Rastrelli, le Florentin de la Cour de Russie. Pour avoir une quelconque lumière sur les convulsions du nouvel État-nation, il faut se ressourcer à la chronique du moine Nestor. « Ce livre raconte le passé de la terre de Rus’, les premiers princes de Kiev, et l’origine à partir de laquelle fut créée la terre de Rus’ ». Cette ouverture de la Chronique des Temps passés me berce dans la nuit kiévienne, par sa voix post-biblique ; elle me raconte une histoire, qui est vraie par le timbre, qui crée la vérité par l’amour de la Création. Dans la rue, il y a un Detskoe Café. Je me suis demandé ce que voulait dire « Café pour enfants » et, quand j’ai vu la scène par la vitrine éclairée, j’ai oublié mes préjugés : je n’ai vu que des enfants, que la vie et la joie qui porte la vie.

Au petit matin, je goûte à la lumière du petit jour comme un fruit originel. Et, quelque heures plus tard, dans l’avion qui me porte dans la capitale de l’ancien Duché de Lithuanie, un temps enlacée à la terre de Rus’,  j’accompagne la nuit qui descend par nappes dans l’œil du hublot. En posant le pied sur le sol lithuanien, je reconnais le parfum du vieil empire. J’entends le russe avec émotion, comme la voix d’un parent proche, de quelque ancêtre patriarche, feu follet brûlant la geste provinciale. Dans le salon de l’hôtel, des hôtes étrangers s’adonnent aux jeux de société en famille, tableau de paix civile. Je déplie la carte de la ville et encercle sur le papier froissé des noms de rues, de places.

neborsky_grade_620J’ai été rôder aux abords de la gare où j’ai trouvé un chauffeur pour me véhiculer dans les extérieurs de la ville. Le cimetière où repose le Gaon de Vilnius est aujourd’hui dans la suburbia, à l’orée d’un centre commercial scellé autour de quelques immeubles, et le vieux lettré qui combattit le courant hassidique est en paix désormais avec les hérétiques de son temps. La route est longue jusqu’à la forêt de Paneriai. Le cimetière sans tombe des assassinés est figé dans un silence qui enveloppe chaque arbre et chaque pierre – le silence est sépulture. Haïm Grade, l’écrivain yiddish de Vilnius, m’a accompagné à chaque pas tout au long de ce pèlerinage, comme une ombre projetée dans le temps à mes côtés. Les voix lithuaniennes, russes, polonaises, yiddish et hébraïques se rejoignent et s’affranchissent l’une de l’autre et se répondent encore dans un bain de bravoure et de pleurs.

Ce ventre tourmenté de l’Europe est le meilleur endroit pour interroger l’Europe. Trempé par la pluie, je suis entré dans l’église orthodoxe du Saint-Esprit. Je me suis assis sur un banc près de la porte d’entrée et me suis assoupi, porté par mes pensées. Deux petites vieilles passaient et repassaient la serpillère sur les dalles de marbre, elles m’apparaissaient puis disparaissaient de ma vue tandis que je fermais et rouvrais les yeux, tiré de ma rêverie par les murmures et le bruit des pas. L’une d’elle estima peut-être que je prenais une pose trop désinvolte et elle s’arrêta dans son travail pour me taper sur l’épaule du bout de son balais alors que j’étais penché, la tête en avant. Comme je levai les yeux vers elle, elle me fit un geste réprobateur de la main. Je me redressai et m’excusai sans un mot, car les mots souvent ne sont pas nécessaires dans les moments de la vie morale intime – le regard déroule une phrase d’une portée infinie. « Le voilà, le futur de l’Europe, me dis-je. Et son passé. Aussi longtemps que ces petites vieilles veilleront sur nous et sur le monde, nous continuerons à être vivants, nous et cette vieille Europe ».


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