Nuit de l’Avent à Kiev

Posted on 10 novembre 2014

Toussaint ZermattIl y a quelques jours encore, dans un village des Alpes valaisannes, on sentait dans l’air comme un appel au froid, une incantation païenne au dieu hiver. À une certaine altitude, les éléments reprennent leur droit et l’idéologie n’a plus cours : elle retombe comme un marc de café au fond du verre. L’air froid attise la pensée. Un dimanche de Toussaint, le cimetière brille de mille feux et les humbles croix de pierre ou de bois gris disent une seule prière aux défunts du village et de la terre entière. À trois mille pieds au-dessus de la vallée, l’air est trop pur pour la dissidence, une foi naturelle se retrouve dans un seul et même cœur. Comment ne pas entendre le carillon de la chapelle voisine : l’église, romaine, accueille et pacifie toutes les hérésies comme de chatoyantes fantaisies – l’épine est aussi belle que la rose.

J’ai voulu poursuivre ma quête de la saison du froid jusqu’au cœur du vieil empire et j’ai débarqué dans l’antique province byzantine, en Ruthénie kievienne, aux premiers jours de l’Avent.

« Roshen, c’est la grande compagnie de notre président », me confie mon voisin passager dans l’autobus qui nous conduit de l’aéroport à la gare de Kiev Passazhyrskyi. Le ton était à la fois emprunt d’admiration et de dérision, proche d’une certaine sagesse. Et, à ce moment, la vision de l’ère nouvelle se révéla à moi dans les lettres de néon qui brillaient en caractères latins dans la nuit de Kiev – l’impulsion était donnée par ce travestissement de l’alphabet : « À l’Ouest, toute! » semblaient haranguer ces caractères électrisés. L’Ouest n’indiquant pas un point cardinal où s’incarnerait une culture diverse, mais une tendance boursière dans l’espace anonyme de l’Europe post-communiste, où l’immense chantier du Capital-soviétisme battait son plein. « L’affreux désert des athées » perçu par Biely ne faisait plus peur : il n’y avait qu’à se laisser happer – qui sait quels miracles produit le déracinement? Les embouteillages prolongeaient notre conversation. Oleg venait de Crimée : « Vous connaissez Simferopol? s’exclama-t-il, mi-joyeux, mi-dépité. Je suis content d’une chose, avec ce qui se passe, me confia-t-il. À l’Ouest, ils savent maintenant où se trouve la Crimée. Même si ils n’ont aucune idée de ce qu’est l’Ukraine », pouffa-t-il. Les enseignes de la chaîne de boulangeries Roshen succédaient à travers la vitre à celles des Café Haus (ou “House” – la translittération est incertaine) – parent consanguin des Caffè Nero de Londres ou des Café Aroma de Tel Aviv. Les villes de la Nouvelle Europe prennent l’allure d’un gigantesque western dans lequel à tous est promis un petit rôle de figurant. De grands panneaux publicitaires sur l’autoroute montrent des médecins souriants en blouse blanche vantant une thérapie oncologique dans des cliniques privées : ces shérifs sont-ils derrière ou devant la caméra?

Le soir, dans ma chambre d’hôtel, je me sens encore capable de distinguer l’intérieur de l’extérieur, le jour de la nuit et c’est déjà assez. En ouvrant les yeux, au petit matin, je jure que les premières minutes du jour, et celles de la nuit, ont une saveur particulière dans ce coin de la terre, comme si elles nous disaient que le jour existe et la nuit tout autant et qu’ils sont là, offerts, pour tous ceux qui veulent s’aventurer dans leur immense territoire.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express