Vous ne pouvez pas voyager dans le passé

Posted on 13 octobre 2014

piccadilly-stationJe cherchais un endroit pour écrire un chapitre, mélancolique et comique, sur la muse du capitalisme moderne, quand le nom de Manchester m’est apparu. Peut-être que l’ombre de William Morris, le poète entrepreneur et socialiste de la première heure, s’était-elle imposée pour la beauté des contradictions et des liens multiples entre l’entreprise capitaliste et les arts, la finance et le socialisme, dans lesquels son œuvre s’est construite. Deux autres ombres rôdaient dans mon esprit : celles d’Anthony Burgess, l’anarchiste tory, et de Maurice Samuel, deux écrivains dont la langue robuste doit à la rudesse du monde mancunien de leur enfance, dans lequel ils vécurent à une génération de distance. J’espérais aussi entendre la langue du Lancashire aux accents de vieux saxon.

Les enseignes des chaines internationales, les gesticulations et les cris à l’intérieur de la gare de Manchester m’apparurent comme le signe du triomphe de la culture prolétarienne. « Nous ne sommes personne et nous ne sommes de nulle part », tel est le motto ultime de l’International Proletarian, société anonyme au capital anonyme. La circulation de l’argent est accidentelle, elle danse en algorithmes sur les écrans, épousant les caprices de la plèbe et le monde est à l’image de cette énergie nouvelle : un accident corporel, une plaie inesthétique qui choque la vue. Je me réfugiai dans une chambre à l’étage le plus élevé d’un hôtel près de la gare, qui offrait une vue panoramique sur le théâtre des hostilités – les festivités de la nuit du samedi. Et à travers la baie vitrée de cette enseigne hôtelière internationale ouverte sur les clameurs de la place, je fis entrer les ombres de Morris, de Burgess, de Samuel. Le colloque avec elles m’inspira : je décidai de m’éloigner au plus tôt du champ de la confusion et me mis à faire défiler sur l’écran les noms de destination les plus improbables quand, par quelque erreur tactile, je saisis une date de départ erronée. La réponse, venue des entrailles du robot, fut édifiante : « YOU CANNOT TRAVEL IN THE PAST » – « VOUS NE POUVEZ PAS VOYAGER DANS LE PASSÉ ».

Je réservai une destination pour le lendemain à la première heure et descendis au bar pour m’éprouver dans le monde dans lequel j’étais. Le monde me répondit, plein de gratitude, par la voix d’une annonce du journal local qui accrocha mon regard : « NERVOUS PEOPLE WELCOME » – « PERSONNES NERVEUSES BIENVENUES ». L’invitation allait bien au-delà des services proposés : ces trois mots avaient déjà l’effet d’un remède.

 


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