Rosh ha Shana à Casablanca | Brussell-express

Rosh ha Shana à Casablanca

Posted on 26 septembre 2014

Travel-Morocco-SmileIl y a un peu plus de trois ans, au moment des fêtes de Pâques de l’année civile 2011, j’avais pris sur un coup de tête un vol de la Royal Air Maroc au départ de Genève pour Casablanca. J’avais l’idée d’explorer le passé de la ville natale de ma mère – dans l’espoir de m’approcher de ce que je sentais être pour elle un secret, que je liais à celui de cette ville. Des premières années de sa petite enfance qu’elle passa dans ce pays, je ne savais rien. Et, au bout d’une demi-vie, l’énigme commençait à me parler. Dans la salle d’attente de l’aéroport, j’avais échangé quelques mots avec un passager. J’eus l’impression qu’il se trouvait dans ce hall des départs pour répondre à mon attente : Juif casablancais de culture espagnole, il avait atterri à Genève une douzaine d’années plus tôt, avec la fantaisie de baigner une partie de l’année en Europe. Il me confia qu’il se languissait du Maroc, qu’il se sentait marocain, que toute sa famille vivait là-bas, « à Casa » ; cette confidence d’un Juif marocain était nouvelle pour moi et m’enchantait car elle m’ouvrait une perspective inattendue : cet homme ultra occidentalisé dépendait affectivement de ses racines qui embrassaient le monde arabe. À l’arrivée, le chauffeur de la famille l’attendait et Armando l’espagnol, ce parfait francophone, montra une joie évidente à entrer dans l’intimité de la langue arabe.

Casablanca IlsaJ’avais senti la force d’expression de cette langue dans sa bouche d’autant mieux qu’elle était chez lui une langue en plus – il y entrait et en sortait à sa guise. Instinctivement, je m’exerçai à quelques contractions de la glotte pour émettre quelque son arabe, qui ne venait pas à mon grand étonnement. « C’est normal que cette langue vous manque, me dit Tsippy, la cousine d’Armando, que je rencontrai à Casablanca le premier soir de Rosh ha Shana, trois ans plus tard. Elle fait partie de votre inconscient personnel. » Cette femme me sonda de son regard perçant, me parlant en hébreu, en espagnol, en arabe. Elle insista avec l’arabe, pensant peut-être que je feignais d’être muet dans cette langue. Je lui dis que je comprenais les sons mais pas le sens des mots, un sentiment que j’avais éprouvé avec une clarté inconfondable quand je redécouvris l’hébreu et le yiddish, après m’en être éloigné pendant mes jeunes années, à la recherche de l’autre versant de ma généalogie. Elle acquiesça des yeux. Armando m’avait dit, quand il me reçut chez sa mère : « Tu verras, Tsippy, c’est une extrême… une extrémiste… elle s’occupait des nouveaux immigrants là-bas, en Israël, dans les kibboutz… » « Une extrémiste, comment ? » lui avais-je demandé. « Une extrémiste ! m’avait-il répondu. De droite, c’est comme ça qu’on dit ? » « ?Armando, que dices ? Une extrémiste de droite ? » Il éclata de rire et c’était déjà du meilleur augure. Que voulaient dire les piètres mots « droite » ou « gauche » le soir où l’on rendait grâce à l’Eternel ? « Bon, enfin, je sais pas, moi ! s’emporta-t-il avec bonne humeur. Ou alors peut-être de gauche ! Qu’est-ce que je sais, moi ! Une ultra-féministe ! Une extrémiste ! Demande-lui, elle va te dire ! Elle a plein de choses à raconter ! » Au cours de la soirée, je laissai parler Tsippy, je sentais qu’elle s’intéressait à mon cas autant que je la trouvais intéressante. « À seize ans, me dit-elle d’une voix très articulée, imprégnée d’un ton de suspens, j’ai quitté le Maroc pour Israël. On était tous Mapai (travaillistes), on se retrouvait au kibboutz. » Je ne sais comment le mot « droite » surgit. Je l’entendis dire : « Les Marocains étaient tous de droite là-bas. » Elle soupira à peine (le soupir passa par un mouvement d’inspiration) : « La droite, qu’est-ce que tu veux, c’est la maladie des pauvres. » L’intelligence, c’est donc tout simple, me dis-je, c’est ne pas avoir peur de la réalité, ne pas craindre de la traduire avec des mots. Tsippy, entre deux confidences (elle avait l’art de donner une tournure de confidence jusqu’à ses questions), se retranchait un moment dans un silence qui vous mettait mal à l’aise : elle ne vous épargnait pas son regard. C’est avec indulgence que cette travailliste endurcie écoutait la bénédiction du Jour de l’An, tout en scrutant les invités autour de la table des yeux avec un message de dissidence nullement dissimulé. La dignité passe par l’amour, par la curiosité pour son prochain. Tsippy, qui portait le nom de ma mère, avait la même histoire que ma mère, à cette différence près que le Maroc avait un sens dans sa vie. Israël était une vie antérieure pour elle, comme le Maroc l’était pour ma mère. Les vies antérieures sont de magnifiques fantômes qui nous accompagnent dans nos nouvelles vies perpétuellement en devenir. À la fin de la soirée, tout le monde ne faisait qu’une famille, chacun était « Ehad ha Am », « un du peuple », chaque vie s’accordait à célébrer la vie, des nouveaux-nés à ceux qui portaient en eux plusieurs générations.

FeuilleMiel2Armand prétendit m’accompagner à mon hôtel. Sa mère, duena d’une incomparable dignité, s’avança avec moi jusqu’à la porte. Je vis un cadre accroché dans l’entrée avec l’inscription des Dix Commandements en espagnol. Je ressentis la nécessité de les lire à voix haute comme pour sentir la fusion du sens et du son de la langue. Je m’arrêtai sur un mot qui se répétait (ces commandements étaient une variation sur les Commandements de la Bible) : « No codiciaras ». « Tu n’envieras pas (la maison de ton prochain, la femme de ton prochain) » – et ailleurs, dans cette interprétation inspirée, il y avait le commandement : « No radaras». « Tu ne médiras pas de ton prochain ». Armando commenta avec un sourire tranquille : « Ce qui est la même chose : l’envie et la médisance vont de pair, ce n’est rien d’autre que lashon ha raa (la mauvaise langue). Tu enlèves ça et tu n’as plus de politique, plus de presse, plus rien. » La duena de la maison reprit avec douceur : « À quoi ça sert de prier si en sortant tu dis du mal des autres ? » Les paroles de sagesse de la vraie religion ne peuvent se dire qu’en bavardant nonchalamment, en poètes que nous sommes tous – si nous acceptons d’être libres. Armando mit sa main protectrice sur mon épaule quand nous fûmes dans la rue (j’ai oublié de dire qu’il dépasse les deux mètres en taille) : « Demain, on va chez mon frère pour le deuxième seder, et pour shabbat, on ira chez ma sœur. » Il s’arrête et me met solennellement en garde : « Mais maintenant, on va au billard. Je t’emmène au 28, c’est le seul endroit dans tout Casa ouvert toute la nuit. Je connais le mec qui a ça depuis trente ans. Ça lui coûte cher, ce privilège, je peux te dire. Mais en attendant, ça vit, ici ! » Au moment où nous mîmes les pieds dans la salle, toutes les filles vinrent saluer mon ami dans un arabe langoureux. On sentait une ambiance qui pouvait virer au meurtre à chaque instant – mais le risque de perdre la vie ajoute du prix à la vie. « Ici, je les connais toutes », me dit Armando. « Tou-tes. Elles me respectent, on se respecte ». L’une des filles lui chuchota quelques mots à l’oreille en regardant dans ma direction. Il la sermonna avec tendresse : « Ne crois pas ça. C’est un écrivain, il est pas si riche. Il faut qu’il paye l’imprimeur, la fille qui s’occupe de la publicité, qu’il arrose les journalistes et pas tout le monde achète les livres. Il reste pas grand chose quand tout est payé. » Elle semblait incrédule. Il conclut en fronçant les sourcils : « Il s’appelle pas Paolo Coelho. » J’eus envie de pleurer : pour absurde que ces mots me parussent, ils reflétaient la vérité insoupçonnée, la pure réalité, au-delà des apparences. Au milieu de la nuit, le patron des lieux déambula dans la salle et salua Armando en le serrant dans ses bras : « ?Que tal, hijo, que tal? Slamaa ? » « Habdulillah ! » Le castillan et l’arabe fraternisaient. En dehors de la langue, point de salut. « Tu as vu, ici, je suis comme chez moi », me dit Armando. Je n’avais aucun mal à le croire : je me sentais chez moi en découvrant la beauté esthétique et la force vitale du vice, ce complément énergétique de la sagesse.

 


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