Weekend à Newport, Rhode Island | Brussell-express

Weekend à Newport, Rhode Island

Posted on 23 août 2014

La petite gare ferroviaire de Kingston, à une vingtaine de milles de Newport, m’avait frappé par son élégance ; un petit pavillon sculpté dans le bois – coursive à balustrades, bancs, guichets, fenêtres, tout exhalait un style colonial. Le bus en correspondance pour Kingston venait de partir cinq minutes plus tôt. Il ne restait qu’à appeler un taxi. « C’est calculé, ces horaires décalés, c’est politique – vous voyez ce que je veux dire ? », me souffla l’employé des chemins de fer, qui me suggéra de me rapprocher des voyageurs en attente « pour partager le voyage ». J’accostai une jeune femme indienne qui conversait avec ses parents. Elle était ravie de partager la course. Un couple de messieurs, qui entendirent notre échange, nous demandèrent s’ils pouvaient se joindre à nous. « Plus on est de fous… » répondîmes-nous en cœur. Après plusieurs rappels à la compagnie de taxis locale, au bout d’une demi-heure, un van était arrivé. C’était un gars du coin, avec un accent prolétaire ad hoc. Du premier coup d’œil, il jaugea que nous étions composés de trois groupes. Le plus jeune des deux messieurs se révéla être un boute en train : « On est une famille recomposée », plaisanta-t-il. Ce qui amusa notre chauffeur, qui ne s’arrêta plus de discourir jusqu’à destination. Bientôt nous aperçûmes la perspective de l’architecture suspendue entre ciel et mer, qui reliait la terre ferme à Newport. Le spectacle du pont flottant au-dessus du bras de mer avait quelque chose d’irréel, nous nous sentîmes voler par-dessus les eaux. Le chauffeur se tût un instant devant notre silence de recueillement. Nous eûmes l’impression d’atterrir à Newport.

Pendant deux jours, je marchais entre la promenade du bord de mer, que l’on appelait « The Cliff walk », qui surplombait les « breakers », les vagues, et le petit centre, avec ses villas grandioses, émanations d’un passé glorieux. Mon point de chute était le Viking hotel, qui faisait face au cimetière juif du poème de Longfellow, qui siégeait non loin d’une librairie d’occasion où j’avais trouvé un petit ouvrage inspiré sur Ralph Waldo Emerson. « Pour nous rapprocher d’Emerson, écrit son héritier, Samuel McChord Crothers, il faut nous libérer de tous les systèmes, de toutes les définitions et des odieuses critiques qui vont de pair avec, de tous les clichés qui noircissent la figure de l’homme de lettres. Nous ne devons pas tant nous intéresser à ses écrits qu’aux choses diverses de la vie vers lesquelles voguaient ses pensées afin de trouver simplement la joie, au risque de faire le désespoir de ceux qui cherchent à le classer. » Une telle sagesse m’attendrissait. Cette déclaration téméraire me fit penser au mot de Thoreau : « Si vous voulez vraiment comprendre le message du Christ et mettre vos pas dans les siens, commencez par ne pas être chrétiens. » À Newport, je connus la joie, entre Emerson et le paysage marin, qui me baignaient du sentiment de l’Amérique. L’oubli de soi et de nos repères est la mère du bonheur.

« Qu’allez-vous faire à Concord ? » me demanda le propriétaire du Bed and Breakfast de Newport, Rhode Island, au moment où je le saluai en passant la porte. À mon arrivée, deux jours plus tôt, il s’était étonné, comme il me vantait les différents sites de sa ville, de m’entendre lui dire : « Je suis venu pour Longfellow. » Car aux États-Unis d’Amérique, même si vous êtes un nouvel arrivant au pays et que vous trainez un accent de votre langue mère, ce pays est le vôtre, pour peu que vous l’aimiez. Il aimait Newport, USA, sa ville. « Longfellow ? » s’émerveilla cet émigré de la Russie. Longfellow avait écrit un de ses plus beaux poèmes, The Jewish Cemetery in Newport, qui m’avait éclairé sur la foi judaïque à l’âge de vingt ans et, aussi, sur la foi et l’amitié chrétiennes exprimée par la voix d’un poète américain. Je voulais voir ce cimetière, et ce temple dédié à la foi mosaïque, un des plus antiques de l’Amérique, qui portait le nom de son bienfaiteur, Touro. Quand je me recueillis devant la grille qui ceignait le petit square aux tombes éparses, en amont d’une centaine de pas de la synagogue Touro, je sentis la force de ce poème à travers la résonnance des vers que je marmonnais du bout des lèvres, qui donnaient plus de sens encore à ce paysage de granit, de lettres et de botanique :

How strange it seems ! These Hebrew in their graves,

Close by the street of this fair seaport town,

Silent beside the never-silent waves,

At rest in all this moving up and down !

Comme c’est étrange ! Ces Hébreux dans leurs tombes,

Qui regardent la rue d’un bienheureux petit port,

Silencieux près des vagues qui ignorent le silence,

En paix dans l’incessant tohu-bohu !

« Vous reviendrez peut-être nous voir, sur le chemin du retour ? » me demanda encore ce cœur naïf. « Non », lui répondis-je un peu honteux. Je ne savais comment lui dire que je ne connaissais pas le chemin du retour, et que je ne voulais pas offenser un paradis par le souvenir d’un autre paradis.


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