Gazette des Hamptons

Posted on 10 août 2014

Southampton, Long Island, août 2014

Au milieu de la nuit, je descends dans la cuisine, pieds nus, en shorts et tee shirt. J’y rencontre un être qui m’est proche : la gouvernante philippine, Dora, qui s’affaire. Elle a à peine mis au lit le vieil homme aux horaires excentriques et prépare mon petit-déjeuner avant de se coucher elle aussi. Je vois ses mains habiles composer une salade d’oranges et pamplemousses, arranger fruits rouges et yoghourt frais, pain noir et marmelade. Dora est bonne comme une créature du Christ peut l’être : elle est vertueuse et complète cette vertu par de la malice – c’est ce qui la rend aussi charmante. Car sans l’idée de liberté, la vertu n’est qu’une tare. Parmi les livres de cuisine, les journaux financiers et les gazettes mondaines à l’usage de l’aristocratie démocratique new-yorkaise qui peuple cette presqu’île, un livre dépareillé dont je recueille les oripeaux dans la main : Talkin’ Moscow Blues, de Josef Skvorecky. « C’est le petit-fils de Mr L. me confie Dora. Sa petite amie est polonaise ou quelque chose comme ça… — Tchèque peut-être ? — Oui, c’est ça. Sa grand-mère a connu la femme de cet écrivain… » Quelle aubaine, me dis-je. Voilà donc à quoi sert un livre, à rapprocher les êtres. Dora, comme les mères napolitaines ou juives, pense déjà au souper du lendemain. Elle me lit, tiré d’un livre de recettes, le récit d’une préparation de poisson mariné aux légumes. Elle me montre, sur le petit écran téléphonique, les photos de ses filles nées en Amérique, le visage resplendissant d’un insolent bonheur. Et là, à ce moment précis, comme les premières lueurs du jours se lèvent sur le jardin, je comprends ce qu’est « l’instant romanesque ». On se regarde est on est surpris. Elle sait un secret qui ne s’est pas encore totalement révélé à moi, parce qu’elle est une femme intelligente (sans intelligence, point de malice). « Tu ne vas pas rester ? » me dit-elle sans lever les yeux de son livre. Et toute ma résistance est tombée. « Je ne sais pas », ai-je murmuré.

En feuilletant le livre de Skvorecky, je redécouvris les scènes lues vingt-cinq ans plus tôt et les vécus à nouveau. Le souvenir de nos conversations dans un appartement de Prague, au moment de la chute de l’ancien régime, m’assaillait. Nazisme, fascisme, socialisme, judaïsme, christianisme, Europe de l’Ouest et de l’Est… tout se tenait, la vie individuelle et collective répondaient aux mêmes instincts, se reflétaient dans la même bassesse et la même grandeur. Dora avait perçu avant moi l’absurdité de la situation dans laquelle je me mouvais. Je voulus l’entraîner dans la piscine pour faire quelques brasses en sa compagnie et qu’elle m’en apprît davantage sur moi-même et ce monde qui œuvrait autour de nous, mais ses trésors de malice n’infirmaient en rien sa conscience professionnelle. Je marchai seul jusqu’au bout du jardin, où la pelouse du domaine privé se métamorphosait en sable d’un domaine public. L’océan ne se laissait pas dompter. À peine entrai-je dans les vagues et me laissai porter par ses rouleaux que je me sentis partir. Deux heures plus tard je saluai mon monde : les terres du great Gatsby ne m’étaient pas familières, malgré toutes leurs promesses.


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