La confession de Maurice Samuel sur le socialisme

Posted on 21 juillet 2014

Little did I know – J’aurais été bien étonné – est le livre de souvenirs de Maurice Samuel, publié en 1963, dans les dernières années de la vie de l’auteur, par l’éditeur Alfred Knopf. Car il y eut un Mr Alfred Knopf, qui était un homme de goût, et dont le sens esthétique rejoignait celui de ses auteurs, avant que le nom ne se volatilise en marque, emporté dans la tornade économique de la fin du XXème siècle. Le livre est un in octavo de 336 pages, relié de toile marron, imprimé sur un papier bouffant crème épais. L’étiquette indique : Strand Bookstore $ 9 Judaica. La dédicace tient en deux lignes : « To Silma Price any friend of Janice is a friend of Maurice Samuel ». L’objet retient l’attention et invite le lecteur à rendre la politesse à l’auteur et à l’éditeur, en le lisant attentivement. Il y a dans ce livre de Maurice Samuel vingt passages sur lesquels s’arrêter et j’ai déjà choisi lequel porter à l’attention du lecteur de l’an 2014. Mais avant de rendre ce passage, je voudrais partager une vérité essentielle avec ce lecteur, qui me demandera peut-être : « De quoi parle ce livre ? » Eh bien, ce livre est une confession autobiographique qui, à l’instar d’autres auteurs qui écrivirent leur vie tels que le bengali Nirad Chaudhuri, l’indien R. K. Narayan, l’anglais Anthony Burgess ou l’occitan Max Rouquette, ouvre une perspective sur le monde à partir d’une vision, d’un vécu particuliers (que Samuel nomme, dans un de ses livres, « des unités de production de culture »). Dans Little did I know, pour peu que l’on cède à une curiosité naturelle – et à la sympathie humaine –, on voyage sans encombre dans le monde du Yiddishland (à sa source, sur les rives du Danube et du Dniepr et importé, sur les rivages occidentaux), avec le même étonnement et enchantement qu’en découvrant la Calcutta de Chaudhuri, la Madras de Narayan, la Argelliers de Rouquette ou la Manchester de Burgess – ville dans laquelle grandit Maurice Samuel et sur laquelle il a écrit des pages d’une grande tendresse. L’un des épisodes les plus frappants qui perce dans ce livre est le dialogue qu’entretient le jeune Samuel avec son oncle Berel, blanchisseur qui ne saura jamais vraiment l’anglais. Quand son neveu, converti depuis l’âge de treize ans à l’athéisme et au socialisme, lui parle du nouveau monde radieux et de la paix universelle qui se prépare, l’oncle Berel, balançant le fer à repasser dans sa main, répond simplement par un méditatif et indulgent « Hmm… » C’est à l’université que les illusions de Samuel commenceront à s’effriter, au cours de discussions avec ses camarades de cours. « Je commençai à devenir de moins en moins à l’aise », note-t-il. « Mes camarades finirent vite par m’exaspérer avec leur dogmatisme et leur rudoiement intellectuel et surtout, avec la phrase-clé qu’ils avaient constamment aux lèvres et qui répondait à toutes les objections : « Pour la simple raison que… » « La simple raison n’était jamais satisfaisante… écrit-il. D’autant que je finis par comprendre la morale de cette réponse toute faite : un bon socialiste ne devait jamais poser de questions fondamentales ».

Samuel fut heurté par la rigidité du déterminisme économique et historique qu’il rencontrait chez ses camarades. « J’étais d’accord avec l’idée que le socialisme était le seul ordre moral concevable, écrit-il. Mais comment concilier ce qui était automatiquement inévitable avec un quelconque impératif moral ? » Bientôt, avoue-t-il, il trouvera cette « inévitabilité » du socialisme non seulement incompatible avec une quelconque morale, mais encore choquante pour la morale la plus élémentaire. « Après tout, résume-t-il sa réflexion, si le monde se mouvait inexorablement dans une direction définie par une loi d’airain à son propre rythme, il n’avait pas besoin de mon aide. N’étais-je pas fou d’essayer de convaincre mes proches de contribuer à l’avènement de quelque chose qui devait forcément arriver et ne pouvait être ni retardé ni accéléré ? Cette notion d’« inévitabilité », conclut-il, m’avait enlevé le cœur. »

Se trouvant en Israël quelque quarante ans après ses années d’université, il fait le bilan de la situation politique : « Ce pays, écrit-il, n’est pas socialiste et ne le deviendra probablement jamais de son propre gré. Et d’ailleurs, je ne le lui souhaite pas, car je ne crois plus depuis longtemps que « la nationalisation des instruments de production, de distribution et d’échange commercial » soit le meilleur système pour les affaires d’un pays – ni même un bon système en soi. Qui plus est, ajoute-t-il, je ne suis pas du tout convaincu que « les masses laborieuses » rêvent de l’égalité économique absolue. Elles aspirent plutôt à une vie décente et à une certaine sécurité, non moins qu’à une certaine liberté. En cela, elles ont profondément raison et font preuve d’un sens pratique et d’une intuition très justes. Je vois aujourd’hui le problème du socialisme sous une lumière nouvelle. Seul un bas instinct destructeur peut pousser un homme à dire : « Voici ce que je veux pour moi et je ne tolèrerai pas que quiconque possède davantage que ce que j’ai ».

La lecture d’un passage de Marx l’aidera, selon son propre aveu, à cristalliser de façon définitive son rejet de la théorie économique égalitariste. « Si un homme, note-t-il, doit évaluer ce que possède son voisin avant de pouvoir déterminer ce qui lui est « nécessaire » pour vivre, la notion même de « nécessité » disparaît. Le principe d’évaluation dans ce cas se traduit par l’envie. Mais l’envie ne peut jamais être apaisée ; elle surveille, se vexe et se promeut elle-même à l’infini ; elle découvre des injustices là où il n’y en a pas, ce qui veut dire que le principe même d’égalité économique est inatteignable. Et ainsi la poursuite d’un sentiment d’égalité inatteignable devient l’ennemi d’une atteignable satisfaction ; il aboutit au sacrifice de l’humanité sur l’autel d’un noble principe immoral. »

Et, comme toujours chez Samuel, il réserve une surprise à son lecteur au moment de la conclusion : « Mais il me reste autre chose à dire sur le mouvement socialiste », écrit-il. Si sa base théorique me semble aujourd’hui totalement inappliquable, je n’en suis pas moins rempli d’admiration pour ce qu’il a réalisé sur le plan pratique et j’éprouve une grande gratitude pour le rôle qu’il a joué dans ma vie. Le monde occidental moderne serait un charnier aujourd’hui si le mouvement socialiste n’avait pas été créé. Le courage et l’idéalisme qui le portaient, même s’ils étaient accompagnés de raisonnement absurdes, émanaient d’un instinct moral juste. Notre monde occidental moderne est certainement bien imparfait, mais on ne peut que frémir d’horreur à l’idée de ce qu’il aurait été sans le grand mouvement socialiste. Les capitalistes purs et durs étaient pour la plupart des êtres horribles et dénués de toute conscience. Guidés par la cupidité obsessionnelle et l’ivresse du pouvoir, ils accomplissaient leur fonction avec une brutalité furieuse tout autant qu’inutile. Leur seule obsession était de gagner et d’accumuler toujours davantage, jusqu’à finir par causer leur faillite et celle de la société tout entière. Ce sont des troglodytes aveugles qui ont combattu le New Deal à chaque pas et qui, fous de rage de n’avoir pas réussi à l’annuler, ont continué à le combattre chaque jour. S’ils ne sont plus qu’une minorité aujourd’hui, c’est grâce au mouvement socialiste et à son influence ; et si le mouvement socialiste est en déclin partout, c’est parce que les grands changements qu’il a créés ont fini par le dépasser. »

« Quel tour atroce l’histoire a joué aux communistes, poursuit Samuel, et on comprend pourquoi ils haïssent autant les socialistes. Leur plus grand espoir était d’arriver là où les capitalistes avaient fait le sale boulot et de se présenter en anges libérateurs. Malheureusement pour eux, n’ayant pu prendre le pouvoir que dans les pays pré-capitalistes, il leur a fallu faire le sale boulot eux-mêmes, et il faut bien dire qu’ils ont su le faire aussi bien que les anciens commissaires capitalistes ; non, mieux même, car ils forcent le rythme avec plus de rage encore, en réprimant toute l’inventivité et les ressources naturelles à l’instinct de compétition né de la cupidité. »

Et, à la fin de ce passage de Samuel écrit il y a cinquante ans et qui nous éclaire admirablement sur le monde actuel dans lequel nous vivons, la confession de l’auteur nous met en paix avec nous-mêmes et nos contradictions.

« Que reste-t-il de la foi socialiste de ma jeunesse ? » se demande-t-il. « Rien de plus qu’un élément moral et une certaine vivacité éveillée et informée sur les hypocrisies et les sournoiseries capitalistes. Ma philosophie sociale est un amalgame de ce que mon rebbe et les Prophètes m’ont enseigné et de ce que j’ai appris, depuis ma tendre jeunesse, chez quelques auteurs de gauche, parmi lesquels Marx et Engels. Je suis ce que les communistes appellent un « réformiste », un « foutu libéral ». Mon instinct me porte plutôt en faveur de l’employé que de l’employeur parce que l’employeur est en général dans une meilleure situation. Mais je ne crois plus, comme je le faisais avant, que l’employé a nécessairement raison face à l’employeur ; et je suis heureux que la situation des travailleurs se soit améliorée au point qu’ils puissent parfois avoir tort. »


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