Conversations à Nice

Posted on 07 juillet 2014

Nice, quarante ans après mon départ de la ville. Le patronyme de la gare de Nice : Nice Ville. La ville, pour moi, du temps de ma prime adolescence, n’était qu’un point de départ pour l’Italie et Paris, deux contrées étrangères – et l’étranger était ma seule destination. J’avais rendez-vous avec un ami que je n’avais plus revu depuis ces lointaines années et qui était resté à Nice, amoureux de Spinoza et de la déesse de la féminité. J’avais quitté cette ville en la haïssant, je revins indifférent – quasi déçu de ne pas éprouver ne serait-ce qu’une pointe de dégoût en la retrouvant. Toutes les choses qui m’attristaient à quinze ans et que je vérifiai du regard en remontant à pied de la gare à la place Masséna m’amusaient presque, dans leur aspect sordide. Rien n’avait changé. Dans la rue, qui est le plus fidèle témoin de l’ambiance morale des lieux et des personnes, les putains, la soixantaine revampée, les traits brûlés aux U.V. surmontés d’une crinière blonde fluorescente, trouvaient plus avantageux de se reconvertir en demi-mondaines et se montraient volontiers au bras de messieurs argentés, les notables locaux qui avaient fait fortune dans les salles de jeux, le béton, la limonade ou la politique. En traversant le quartier des Musiciens, je passai devant une librairie musulmane qui vendait des livres et également des djellabas, qui étaient accrochées à la devanture. Quarante ans plus tôt, cette librairie était tenue par un jeune lettré, admirateur de « la littérature de droite » (du moins tel il se présentait volontiers sans que je comprisse alors ce qu’il voulait dire). Je passais, pendant mon temps d’école buissonnière, des après-midi entières à discuter avec lui; dans son fonds, je découvris Jouhandeau, à qui il avait consacré une étude et qu’il était allé rencontrer dans sa maison de Rueil-Malmaison; mais aussi Morand, Céline, Montherlant : je reconnaissais dans tous ces auteurs la voix de la France dans laquelle j’avais vécu, enfant, en Alsace et en Lorraine, en Languedoc et en Bretagne, en Flandre et en Provence, quand je suivais les déplacements familiaux, de province en province – éternel “nouveau” à l’appel des classes. « Il y a longtemps que vous n’étiez pas venu à Nice? » me demanda mon hôtesse, une institutrice à la retraite qui louait une chambre indépendante dans le vieux Nice, dans le grenier de son appartement, au sixième étage d’un vieil immeuble de la rue Sainte-Réparate. En bas, il y avait une antique boulangerie où l’on faisait de la pissaladière et de la fougasse et aussi de cette pâte cuite à base de farine de fèves et de pois chiche. À la vue de la boulangère, une grosse dame à l’accent du pays, vêtue d’un tablier de coton à petits carreaux et coiffée d’un fichu assorti, mes défenses contre la-ville-de-mon-passé s’affaiblirent. Ma valise à la main, j’avais fait mon déjeuner d’un assortiment de ses spécialités tout en bavardant avec elle et j’avais même réussi à la faire rire. Les gens qui travaillent dans l’amour paisible de leur travail (parce que leur travail, c’est leur vie) n’ont pas le temps de s’émouvoir de l’évolution des mœurs, qui au fond ne changent jamais qu’en apparence. « C’est l’été, me dit Rita, mon hôtesse. Il faut s’y faire ». Elle voulait parler des nuisances sonores qui nous parvenaient depuis le bord de mer et le cours Masséna, où l’on célébrait la venue de l’été, cette étrange saison où chacun semble être condamné à se divertir. Rita lisait sur le balcon un roman de Jean Giono et je fus sensible à cet auteur à ce moment précis – à travers la lecture qu’en faisait cette femme du pays niçois. « Il faudrait aller vivre là-haut, me dit mon hôte, dans les collines, près de la nature et des quelques fermiers qu’il reste, mais à mon âge, je n’ai pas envie de changer, j’aime trop la vieille ville ». Je lui confiai la révélation que je sentis me traverser. « Vous savez, lui dis-je quasi ému, je me rends compte que ces mœurs de la folie urbaine ne me touchent plus. Fellini, ce grand artiste, s’en était nourri pour raconter ses histoires plus grandes et plus folles que la réalité dont il s’inspirait. L’art et l’intelligence ne peuvent que constater, et il leur appartient de transformer le chagrin en beauté, la seule forme de rébellion possible. Il suffit de voir, de ne pas être dupe pour échapper à l’humiliation. Le lendemain, à dix heures, j’avais rendez-vous avec mon ami Vincent devant la fontaine de la place Masséna, trente-huit ans exactement après notre dernière rencontre. Nous nous reconnûmes au premier échange de regard, j’avais l’impression de l’avoir quitté la veille. Il avait gardé cet air austère et mélancolique, qu’il trompait de temps à autre par un trait d’ironie ou un franc éclat de rire. Nous nous dirigeâmes vers le cours Saleya et nous assîmes en terrasse d’un café. Comment avais-je connu Vincent? Je venais d’arriver à Nice, où j’avais retrouvé ma mère et ma sœur, après une longue séparation – pensionnats catholiques, centre de rééducation, hôpital, maison de repos… À quinze ans, je sentais confusément que j’avais quelque chose à raconter – à écrire – simplement, je ne savais pas que cela me prendrait une demi-vie pour conquérir la liberté nécessaire pour le faire. Il y avait une manifestation en ville (combien je chérissais ce mot : “ville”, qui pour moi voulait dire « soulèvement »); je m’étais mêlé à la petite foule qui scandait des slogans pour comprendre le sens de leur action (rien ne m’est plus étranger jusqu’à ce jour qu’un défilé de personnes sur la voie publique, je ne comprends que les actes solitaires). J’étais en compagnie de ma petite sœur et, en parlant avec l’une des participantes, elle m’apprit que nous étions juifs, ce dont je n’avais jamais eu qu’une vague idée. C’est ce qu’on appelle, je l’appris plus tard, « l’avantage de l’ignorance » qui, même quand on l’a perdue, vous laisse « à demi étranger » à tout. Je fus sensible au sort des Juifs dans l’Union soviétique, dont se préoccupaient mes nouveaux camarades (je dis “camarades” sciemment car ils avaient tous une foi socialiste de charbonnier). Vincent était parmi eux – il avait pris un nom révolutionnaire : Élie. À peine plus âgé que moi, à seize ans, il lisait Marx et Freud en philosophe. « Marx est un philosophe qui s’adresse à d’autres philosophes, passés et à venir, me dit-il un jour. Sa parole ne pouvait être traduite en politique ». Aujourd’hui, à quatre décennies de distance, comme je l’interpellais sur la question de la religion, je reconnus le ton de ses réponses : « C’est très difficile d’être religieux… C’est presque impossible… Si tu veux trouver des Juifs, ce n’est pas à la synagogue qu’il faut aller, de même que tu ne trouveras pas de Chrétiens à l’église. » Il aimait rappeler cette blague : « Un père juif athée sermonne son fils : “Et n’oublie jamais cela, mon fils : Nous n’avons qu’un seul Dieu et il n’existe pas!” » Sur le cours Saleya, nous observions les représentantes de la race féminine qui se mouvaient de manière féline entre les étals d’étoffes, de parfums et de de fleurs. Elles étaient de tout âge, descendues de toutes les provinces de la terre. Peut-être la vue de cette humaine faune lui suggéra-t-elle cette réflexion : « Tu as lu ce bouquin de Schlomo Sand? » me demanda-t-il un sourire espiègle aux lèvres. Je ne l’avais pas lu. « Encore une histoire de juifs à n’y rien comprendre » aurais-je été tenté de citer le chef de la police new-yorkaise, qui lâcha ces mots en faisant une découverte macabre liée à un gangster rabin. « En gros, me dit Vincent, il déconstruit le mythe de l’existence du peuple juif. Sauf que tous les peuples, toutes les nations se sont construits autour d’un mythe… l’histoire n’est pas nouvelle. D’ailleurs, il y a au moins un cas flagrant d’identité atavique qui lui donne tort. On voit qu’il n’est jamais sorti avec une juive tunisienne, ce mec. » Il tira sur sa cigarette, dont il inhala la fumée à pleins poumons, avant de la rejeter lentement, avec un air de profonde concentration. Je lui demandai des explications. « Eh bien je les ai pratiquées, figure-toi, ces beautés ensorceleuses. Tu vois certaines pâtisseries tunisiennes? reprit-il après un instant de réflexion dans un bel effort pédagogique. Elles sont très appétissantes, elles promettent la douceur et les délices. Tu cours vers ton désir, tu mords dedans, tu ne peux plus t’arrêter… et pendant une semaine tu as des douleurs et tu t’en repens. Tu as compris en quoi la thèse de ce Sand est naïve? » Vincent habitait chez une amie, tout en gardant, par instinct de survie, une chambre indépendante quelque part sur les hauteurs de la ville. J’abordais au détour de la conversation du bout des lèvres la question du « domicile », de la sédentarité, tellement liée à la situation de notre état-civil. « Écoute, me dit-il d’un air entendu, l’homme n’est pas fait pour résider quelque part. Tu trouves ça déjà dans les premiers versets de la Bible : “Tu n’es que locataire de cette terre…” Sommes-nous faits pour être quelque part ? Je crois que nous sommes tous faits pour être des nomades. La terre n’est à personne… L’idée d’“une terre pour un peuple”, c’est un gain et une perte à la fois. » Je goûtai aux paroles de mon ami avec un grand bonheur, même si je les sentais loin de tout réalisme. Au fond, me dis-je, c’est cela la vie spirituelle, la vie intellectuelle, la vie tout court – imaginer l’inimaginable.


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