Le révolutionnaire confus (L’humanité n’est pas une armée)

Posted on 07 avril 2014

« Peretz ne fut jamais vraiment un révolutionnaire. Il aurait aimé l’être, en toute honnêteté; son cœur était à la bonne place, et il ne manquait pas de courage. Mais pour être réellement un révolutionnaire, il lui manquait l’implacabilité doctrinaire. Il ne supportait pas les œillères. Il n’arrivait pas à voir le monde tout blanc ou tout noir. “Mon cœur est avec vous, écrit-il aux ouvriers, mes yeux ne se fatiguent jamais à la vue de vos bannières enflammées; mes oreilles ne se lassent jamais quand j’entends vos chants endiablés…” Et dans le même élan, il poursuit : “Ne proclamez-vous pas que l’humanité doit aller de l’avant comme une armée, tandis que vous menez la parade avec votre musique? Mais l’humanité n’est pas une armée. Il y a les forts, qui sont aux premiers rangs; il y a les sensibles, qui sentent le monde plus en profondeur; et il y a les fiers, qui dominent tous les autres. Ne serez-vous pas enclin, bientôt, à abattre les cèdres, de façon à ce qu’ils ne dépassent pas les brins d’herbe? Ne déploierez-vous pas vos ailes protectrices autour de la médiocrité?”

« Peretz se méfie des vaincus qui deviennent des vainqueurs, même si ce sont des ouvriers :“car chaque vainqueur pêche contre l’esprit humain.”

« Peretz se souvint qu’un jour, quand il était enfant, se présenta à la maison familiale de Zamoshch un visiteur; il s’agissait de toute évidence d’un visiteur fort pieux car au moment de l’ablution rituelle des mains, il remplit une large cruche d’eau et la versa sur sa main gauche, puis sur sa main droite; il prit soin de répéter trois fois le geste en remplissant à chaque fois une nouvelle cruche, ce qui était tout à fait inutile pour une ablution rituelle. Mais l’eau, à Zamoshch, comme chacun le savait, y compris le visiteur, devait être récoltée du puits. L’homme chargé d’apporter l’eau chez les Peretz était un pauvre Juif malade qui s’appelait Eizikel. Quand le pieux visiteur eut fini son extravagante démonstration, le jeune Peretz entendit sa mère murmurer en elle-même : “Pieux aux frais d’Eizikel”.

« Une autre fois, comme il y eut une grande excitation parmi les gens de Zamoshch au moment de lever des hommes pour les recrues et que les Juifs, – naturellement peu enclin à aller combattre pour le Tzar – étaient en grand émoi, le père de Peretz leur conseilla calmement d’opter pour une abstention en masse : “Ne vous inquiétez pas! leur lança-t-il. Ils ne peuvent pas mettre tout le monde en prison.

« Et Peretz, devenu un vieil homme, se souvint: “Ce “Ils ne peuvent pas mettre tout le monde en prison” de mon père et ce “Pieux aux frais d’Eizikel” de ma mère sont les deux graines qui ont été plantées dans mon âme d’enfant et que je n’ai jamais oubliées. Elles sont restées là à jamais. Elles ont fleuri, calmement et secrètement, dans tout ce que j’ai écrit toute ma vie.”

« Et ainsi, fondamentalement, Peretz comprit que son sens de la justice sociale n’émanait pas des théories révolutionnaires ou sociologiques modernes mais qu’elles étaient enracinées, au cœur de la famille et de la tradition juives. Le réalisme politique, avec ses impératifs de brutalité, lui répugnait. »

Maurice Samuel, Prince of the ghetto, the tales of the yiddish master, Isaac Loeb Peretz.

Qui était Isaac Loeb Peretz? Un écrivain, un intellectuel, un homme de culture moderne, un « non religieux », pourrait-on dire. Il se distinguait cependant de ses collègues maskilim – les « éclairés » – par un trait fondamental : il avait un profond respect pour le mode de vie religieux des hassidim. Dans toute son œuvre, il souligna la supériorité de la piété sincère sur la religiosité vide. Un vaste sujet de méditation pour tous les révolutionnaires de la terre — fussent-ils juifs, chrétiens ou socialistes.



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