Dimanche d’avril à Central Park et environs

Posted on 17 avril 2014

Dans Central Park, les coureurs en sueur brandissent le plus pacifiquement du monde la bannière des Etats-Unis d’Amérique, les étoiles et les couleurs sur l’étoffe font flotter dans l’air un désir de liberté et d’amitié entre les citoyens et pour cela il faut simplement aimer, regarder et saluer les arbres et le ciel et les écureuils qui sautillent et s’approchent des promeneurs, curieux et confiants. Dans le territoire d’un sourire, de quelques mots échangés, d’un bout de paysage, surgit une patrie. Oui, la paix est une belle chose et les drapeaux également.

La veille, je m’étais échappé de ma chambre qui donne sur Park avenue, où je réside depuis quelques jours chez un vieil homme d’affaires solitaire, un émigré russe de la deuxième vague, que je mets à la torture chaque soir pour lui faire raconter son histoire. J’étais allé, le matin, à la synagogue portugaise de la 71ème rue, de l’autre côté du parc, pour le service du shabbat, désireux de me changer les idées en écoutant quelques chants de louanges à l’Eternel dans le rite séphardique. Je m’étais joint à la mélodie pour respirer un parfum de communion, puis, après un moment, m’étais éclipsé pour retrouver le chaos du monde dont je ne me lasse jamais. Au moment où j’abandonnais le châle de prières et la kippa que l’on m’avait prêtés, je me sentis fraternellement imprégné des sentiments de Maurice Samuel, qu’il exprime dans son livre sur Isaac Loeb Peretz, le conteur du monde yiddish : « J’appartenais à un certain cosmopolitisme qui avait son charme, mais qui m’excluait du cercle intime de la judéité. Il m’était impossible d’être un authentique insider, parce que je savais trop ce qu’était être un outsider. Je connaissais des gens qui en savaient bien plus que moi sur le sujet que je traite, mais ils n’avaient jamais approché la judéité avec un sentiment de curiosité, d’étonnement et de désir tel que peut l’éprouver quelqu’un qui se sent à moitié étranger. Ces personnes n’avaient pas la moindre idée de ce que voulait dire avoir été ignorant de ces rites. Mais moi, je l’avais été, et cette ignorance, c’était mon meilleur bagage. »

Au sortir du temple, je salue le gardien, un colosse noir qui papote et rit avec quelques fidèles qui font une pause dans le cours de la liturgie. Dans la rue, je me sens des ailes, en fait, je m’envole pour le parc voisin, dont je ne finis pas d’explorer les allées, les perspectives et les vues. La meilleure position est encore d’être allongé dans l’herbe. Les immeubles au loin ont alors l’allure de cyclopes qui veillent sur la ville la plus froide et la plus humaine du monde – oserais-je dire la plus populaire ? Dans le pâté de maisons le plus exclusif de cette ville unique, une foule de petites gens s’exercent à divers métiers : gardien, chauffeur, serveur, promeneur de chiens, cuisinier, coiffeur, manucure, coursier… À six heures du matin, piqué d’insomnie, j’avais poussé la porte d’une cafeteria tenue par un Mexicain sur Madison Avenue. Et mon âme s’est délectée, pendant un moment, de la simplicité et de la cordialité des saluts échangés entre les serveurs et les habitués – pour la plupart des employés de maison du coin. « Comment va le vieux, Tony ? demande le moustachu à la caisse dans un anglais hispanique. — Toujours pareil, c’est pas un type simple, lui répond le portier en livrée, la casquette à la main. Mais le ciel veuille qu’il soit là le plus longtemps possible. — Seguro », conclut sagement le Mexicain. Car ces hommes sont sages, telle est la lumineuse évidence qui m’est venue à l’esprit. Je sors dans le matin frais où se lèvent les premières lueurs du jour et je remonte quelques blocs. Une femme s’affaire dans son petit salon de coiffure, je lui demande si elle peut s’occuper de mon cas, une friction de shampoing en des mains féminines me parait soudain être le meilleur des remèdes pour un crâne fatigué. « Hombre, me répond-elle, je suis en train de nettoyer. Si vous voulez repasser un peu plus tard… » Je lui emprunte le New York Post qui git sur le comptoir et rejoins le Starbucks local. Quelques clochards d’occasion sont déjà en train de se réchauffer dans un coin, les serveurs ou les clients leur ont offert leur premier breuvage du matin. Une chronique sur un drame survenu la veille attire mon attention. « Fuyant l’incendie, le malheureux résident meurt asphyxié, laissant un mari désespéré. » Je relis l’article depuis le début : « Le nouveau couple, Jack X et Henry X venait d’emménager il y a quelques mois… » J’entre en conversation avec mon voisin de table : « Est-ce que deux hommes légalement mariés forment un couple de maris ? » Il lève les yeux de son laptop, balaye furtivement l’article du regard et me répond, très rationnel : « C’est un journal populaire. Dans un journal sérieux, dans le New York Times, par exemple, ils n’auraient jamais utilisé ce terme, ils auraient parlé de son partner, de son compagnon – même s’ils étaient mariés. » J’apprends ainsi que les journaux qui ont vocation à faire de gros tirages vont dans le sens des instincts de la société, ils flattent l’opinion publique. J’avais entendu parler, quelque part en Europe, de « cafés philosophiques » – déclaration qui ne manquait pas de foi dans les vertus du commerce. En Amérique, on philosophait de la seule manière possible – dans la parfaite ignorance de l’acte. Et pas seulement dans les cafés, mais dans le métro, et dans les salons de coiffure.

De retour dans le salon de beauté de mon aimable Dominicaine, j’assistai aux considérations d’un cénacle d’humanistes. Les quatre sages, les ci-devant clientes et clients, avaient la tête renversée dans le bac à shampoing, quand ils n’étaient pas sous le casque à bigoudis. Et Emma, la patronne du lieu, présidait à cette assemblée démocratique. « Que je vous raconte une histoire », s’adresse à la congrégation une des participantes. « Emma, tu te souviens qu’on avait un problème avec notre assistante légale, à la firme ? Bon, on a fini par lui donner son congé. — Mais qu’est-ce qui ne va pas, avec cette fille ? feint de s’étonner notre oracle. — Qu’est-ce qui ne va pas, tu me demandes ? Ecoute, comme avocate, je fais mes soixante-dix heures par semaine et je vois celle qui est supposer m’épauler en train de passer ses coups de fils à longueur de journée à son copain guinéen qui est livreur chez DHL… “Hellooo ! Doudouou ! How are youuu ?”… quand elle ne fait pas son shopping sur internet… Quatre ans que ça durait ! Alors je suis allé la voir et je lui ai dit : “Tracy, c’est fini, on arrête là. Bon, elle a commencé à discuter, elle voulait une compensation de six mois, on lui a dit okay. Elle voulait une lettre de recommandation pour un futur employeur, okay. Elle voulait encore… Okay, okay, okay. Finalement, on s’est dit, avec les autres avocats de la firme, quand même, ça fait quatre ans qu’elle est avec nous, même si elle fiche rien elle est quand même gentille, on va faire une petite fête pour son départ. Le vendredi arrive, on fait un petit brunch, le traiteur arrive, piriojkis, petits fours, on a même ouvert le champagne… tout le monde lui tombe dans les bras, on pleure, on s’embrasse, on lui souhaite mille bonnes choses, “Passe quand tu veux nous dire bonjour, on sera toujours heureux de te voir…” — Pauvre fille… soupire Emma. — Mais qu’est-ce que vous racontez là? s’exclame un des oracles. Ils lui font une fête quand elle est virée, c’est mieux que pour une promotion ! — Attendez, reprend l’avocate, ça ne s’arrête pas là. Le lundi, la nouvelle recrue arrive, toutes les affaires de Tracy sont encore parsemées sur son bureau, les tiroirs sont remplis d’un bazar inimaginable. Okay, on s’est dit, elle n’avait pas le cœur de ranger, on ramasse, on nettoie et… surprise ! qu’est-ce qu’on découvre ? » À ce moment du récit, toutes les têtes sont tournées vers elles. La narratrice marque un silence, elle apprécie le degré d’attention autour d’elle.

« Alors, Ruthy ? lui lance la manucure, sa lime au bout des doigts. Qu’est-ce que vous avez découvert ? un révolver au fond d’un tiroir ? — Une bombe ! » éclate de rire la juriste auréolée d’une couronne de mousse de shampoing. Et là, elle articule lentement chaque syllabe : « Tracy se confectionnait des fiches d’heures supplémentaires payées double, en scannant la signature du comptable, qu’elle importait sur le document ! — Pauvre fille… continuait à soupirer Emma, pleine de compassion. — Quoi ? Elle méritait peut-être une double indemnité ? s’écria à nouveau le justicier de l’assemblée. Tout de même, il faut avoir une sacré khoutspa, faut pas avoir froid aux yeux, corrige-t-il soudain pensif, cachant à peine son admiration. — Qu’est-ce que je devais faire ? demande la juriste philosophe. Je vous le demande : “Qu’est-ce-que-je-devais-faire ?” » Et, à ce moment, je compris que nous étions tous dans une assemblée socratique, ou talmudique. « Porter plainte ? demande la manucure avec une expression de tristesse et de dégoût sur le visage. — Mais ça ne va pas ? Elle est virée et en plus il faudrait porter plainte ? s’exclame dans un cri d’horreur Emma. Pauvre fille… soupire-t-elle encore. — Okay, reprend Ruthy. Je vais vous dire ce qu’on a fait. On l’a appelé, on lui a dit : “Ecoute, Tracy, voilà, on est très embêtés… on a trouvé dans tes tiroirs…” Et vous savez quoi ? Elle a tout de suite admis : “Je suis désolée, je sais que ce que j’ai fait c’est pas bien, vous avez tous été très chics avec moi…” Comment pouvait-elle être aussi stupide ? — Stupide ? interrompit le justicier. Elle admet sans broncher et vous la trouvez stupide ? Moi je la trouve brillante, cette fille. — Yeah, on lui dit quoi? “Nit shayn” et c’est bon, on oublie tout, c’est un peu facile, non ? — OkayNit shayn, reprend l’assemblée en chœur, c’est vrai, c’est pas joli, ce qu’elle a fait. Mais bon, elle manque pas de cran, la môme. — Okay, qu’est-ce-que-je-devais-faire ? martèle calmement l’avocate d’une voix lasse. Double indemnité, c’est ce que vous êtes en train de me dire ? » Silence de réflexion dans le salon de beauté érigé en salle d’études… Bruit des ciseaux, des robinets qui coulent, d’un léger fond de musique jazzy. Une sirène de pompiers s’étire longuement sur l’avenue, entre dans le salon, s’estompe peu à peu, comme pour appeler un verdict. « Okay, je lui ai dit : “Tracy, on coupe l’indemnité que tu avais demandée en deux et on n’en parle plus”. » Bref silence. « J’ai bien fait ou pas ? » demande-t-elle enfin avec un imperceptible filet d’angoisse dans la voix. Le justicier applaudit. Tout le monde fait de même. Le soulagement est palpable. Au moment de payer, je remarque sur le comptoir, près de la caisse, une petite boîte de collecte pour les pauvres. À côté, un petit cadre représente le Sauveur, avec cette inscription : « En ti confio ». Emma, l’artiste dominicaine, la bonne fée des soins de beauté, tenait un salon sur Madison, dans le sens aristocratique du terme. Mais pas seulement : elle veillait également au bonheur de ses clients. Shayn.


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