En souvenir d’Hélène Lapiower (Famille, je vous aime)

Posted on 14 mars 2014

La place Saint-Augustin, dans le huitième arrondissement, a quelque chose de majestueux. J’avais rendez-vous à la Pépinière, une brasserie à la baie vitrée panoramique qui trône près du Cercle des Armées, établissement de grande majesté. Finalement je reçus un contre ordre, la personne que j’attendais m’appela pour me dire de venir directement chez elle un peu plus tard, rue de Miromesnil, sonner à l’interphone, prendre l’ascenseur fond cour, quatrième étage gauche. Je restais un moment le regard flottant, observant les silhouettes de ce vaste tournage libre qui s’agitaient sur la chaussée. À la table voisine, un personnage à la Rohmer au nom poétique de Philippine m’offrit des granules de propolis pour calmer ma toux. Nous parlâmes de cinéma. C’est-à-dire de Paris, de la saison, de cette place qui tournoyait autour de notre table à travers l’objectif grand angle de la vitre. Je lui demandai si elle voulait m’accompagner à mon rendez-vous, j’allais rencontrer un cinéaste franco-américain qui devait me raconter des choses sur sa famille, que j’avais rencontrée à New York un mois plus tôt et sur laquelle j’allais partir écrire. Il avait tourné un film avec Hélène Lapiower, une actrice dont le nom m’était devenu familier au cours de mes longues années bruxelloises, la décennie à cheval sur les années 1970-1980.

Je l’avais rencontrée sur l’écran, en compagnie de Boris Lehman, dans le film en noir et blanc de Samy Szlingerbaum, Bruxelles-Transit, qui avait été tourné en grande partie dans la gare du Midi, sujet d’un poème d’Auden, et puis dans le film de Chantal Akerman, Toute une nuit, quelques années plus tard. Pourquoi n’avais-je pas osé lui parler, quand je la croisais dans le petit cercle de ses amis, Chantal, Samy, Boris? Parce que je pensais alors ne pas avoir de lien avec ces artistes de la mémoire. J’étais fasciné par le temps, et je ne savais pas, à vingt ans, que le temps était mémoire. Je ne retrouvais pas ma mémoire dans mon vécu. En fait, je la construisais pas à pas, sans m’en rendre compte, je traçais jour après jour mon chemin vers elle. Je mettrais vingt ans à le comprendre, à la capter.

Le cinéaste de Miromesnil m’avait dit : « Ce serait intéressant que vous regardiez le film En souvenir de nous avant que l’on parle de ma famille ». Philippine m’accompagna jusque dans la cour de son immeuble, puis rebroussa chemin : « On risque de l’effrayer si on vient à deux, vous me raconterez le film, vous me direz comment la soirée s’est passée. »

L’homme m’ouvrit la porte, un colosse à la tignasse et à la barbe de chef guerillero, le visage ennobli par des cernes telles qu’en avait Auden, avec le même regard intelligent et triste. Il me dirigea dans la chambre à coucher, alluma un projecteur et me lança d’une voix joyeuse, avant d’éteindre la lumière et de refermer la porte : « On se voit dans une heure et demie! » Je me laissai transporter par le film, allongé sur le lit, le dos calé par de gros oreillers. Je sentis la présence d’Hélène comme si je l’avais connue depuis mon enfance. Je me rappelle que Boris m’avait dit, par une après-midi ensoleillée de printemps, à Bruxelles, à une terrasse des Sablons : « Hélène est morte hier. » J’avais instinctivement gelé ces mots en moi, pour qu’ils ne m’atteignent pas. Tout au long de cette projection inattendue, cette phrase résonnait dans ma tête. Les rires, les larmes, les dialogues faussement désinvoltes sur l’écran me renvoyaient l’image de  cette impossibilité de vivre l’utopie prônée par ces années. Je me pacifiais, séquence après séquence, avec cette impossibilité, que j’avais vécue moi-même, sans oser m’en souvenir, quand à quinze ans, je quittai le collège et allai vivre quelques semaines avec une femme qui était mon aînée de dix ans, dans une ferme dans les Cévennes. Au fond, nous ne faisons que mentir à notre mémoire, nous sommes si peu dignes d’accueillir nos souvenirs – nous ne savons par quel bout aborder notre vie. Dans cette chambre, dans le noir, ce soir-là, en quatre-vingt-dix minutes, je fis un long voyage au cours duquel ma mémoire toute personnelle s’attela à la mémoire du monde, devint digne du temps.


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