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New York Memories (Jewish Gossip)

Posted on 06 février 2014

Je m’étais échappé du New-Jersey pour Manhattan. Depuis une semaine, j’essayais de rencontrer « Moishe the Baker », un hassid de la secte des Tzanz, qui ont leur congrégation à Brooklyn. « Si tu veux rencontrer un original, tu auras de quoi faire avec Moishe », m’avait dit l’ami à qui j’avais faussé compagnie. « Mais pourquoi diable veux-tu loger à Manhattan ? » s’était-il écrié en m’accompagnant à la gare qui exhalait un air de désolation suburbaine. À une demi-heure de train, il est vrai, j’avais toute la maison pour moi, dans cet arrière jardin de New York qu’est le conté du New Jersey (« Noo Joyzy »), et une maison remplie de livres, en russe, en hébreu, en yiddish, et même en anglais pour les moments béats de paresse voluptueuse. Mon hôte me disait : « Mes parents parlaient le russe au-dessus de ma tête, mais le yiddish, ils le parlaient à mon cœur ». C’étaient les derniers jours de décembre, les plus beaux jours de l’année.

Sur la Seconde Avenue, entre la Septième et la Huitième rue, chaque matin, je pousse la porte de la boulangerie, je mange sur place une grosse part de cheesecake en plaisantant avec la vendeuse, une pulpeuse Ukrainienne de Brooklyn, et je demande à parler à Moishe. Elle fait traîner : « Ah ah, vous voulez parler à Moishe ? Mais il est très occupé, je vais aller voir… » Le voilà qui sort de son atelier en s’essuyant les mains dans son tablier blanc. Il s’adresse à moi en passant de l’anglais au yiddish, je lui réponds en anglais en prenant inconsciemment l’accent yiddish. Son anglais est courant et impénétrable. Il est né à Brooklyn, mais « ma famille, mijn mishpokhe, vient des vieilles régions de l’Empire », m’a-t-il confié avec un sourire enchanté. Je n’en saurais pas plus. Il est très pris par son travail, a beaucoup de rendez-vous, me demande de le rappeler pour fixer un rendez-vous… Je l’appelle, il ne répond pas, je rappelle, il est à la shul pour la prière du soir ou dans son atelier en train de pétrir la pâte pour la khalla. « Rappelez-moi demain… » est chez lui un leit motiv. Ces visites quotidiennes à la boulangerie de l’East Village ont une saveur imperceptible de l’absurde sur fond de tendresse poétique – à mille lieues de l’école absurde occidentale, repue de pédanterie académique. Moishe me snobe parce qu’il m’a en sympathie.

Jour après jour, je m’habitue à mon quartier, l’Upper West Side, où je loge sur la 69ème rue, à l’angle de Broadway. Le soir, je descends dans un antre à demi enterré où je fais mon souper d’un épais bouillon d’orge et de légumes, accompagné d’une chope de bière. Le patron est un Druze, nous échangeons quelques mots, je lui dis que je vais passer quelque temps dans le coin. Il me sourit et me répond sans détour : « T’inquiète pas, le voisinage est bourré de jolies singles. » En d’autres termes, pourquoi s’ennuyer avec les services d’immigration quand on peut tout résoudre en épousant une charmante single. J’ai même vu, dans ce quartier, une chose inimaginable : j’ai vu des Français heureux. Ils le sont dans l’exil. Leur air épanoui me ravit. Mes compatriotes, si l’on m’autorise le mot, frisent l’euphorie. Et cela ajoute à mon bonheur.

Mon ami Ari avait offert à son fils un coquet appartement à Brooklyn, quand il travaillait dans une des Twin Towers. Il avait pris la décision de le déloger d’un sordide studio qu’il louait à Soho, qui avait l’avantage pour Benny d’être à un quart d’heure de marche de son bureau, et à peine plus pour sa chef de service qui le rejoignait en chaussures à talons en dehors des heures de bureau dans sa tanière. Tous les soirs, du jour où il déménagea dans son nouvel habitat sur l’autre rive de l’Hudson, il appelait son père à Miami : « Je trouverai jamais la femme de ma vie, ici ! », lui criait-il, commençant à voir clair dans sa manœuvre. «  Va au supermarché, lui répondait son père, c’est là que tu la trouveras. »

Le matin du 11 septembre 2001, après avoir passé la nuit avec sa chef à parler de la situation impossible et merveilleuse qu’ils vivaient, ils se turent, vaincus par l’absurdité qui n’avait d’issue que dans un échange où les mots étaient inutiles. Ils s’attardèrent un long moment dans le nouvel appartement qu’il haïssait un peu moins, jour après jour. « On peut oublier les écrans et le cours du Dow Jones le temps de se refaire une santé, non ? » l’avait-elle rassuré sur le retard dans la prise de service qui s’annonçait désormais inéluctable. « Tu vois, l’avantage de sortir avec ta chef, lui dit-elle entre deux étreintes, c’est que tu es excusé. » Une heure plus tard, ils furent tirés du lit par la sonnerie des téléphones, fixe, portables, qui n’en finissait plus de retentir. Benny répondit en premier. Il n’eut pas le temps de dire « Allo », que la voix de son père émit un hurlement : « Benny ! Oh, putain, Benny, mon fils ! oh, putain ! tu es là ! » Quand chacun eut repris ses esprits un tant soit peu, Benny lui avoua qu’il n’était pas allé au bureau parce que… Son père, entre deux litanies, lui demanda de lui passer son impossible compagne au téléphone. « Debby… », sanglota-t-il au téléphone, «  Pardon… pardon… », hoqueta-t-il la voix étranglée. Rien n’arrêtait ses sanglots. Les deux amants se regardaient, ne sachant que faire de la voix et des pleurs qui s’élevaient de ce combiné au milieu de l’incessant concert de sonneries des autres appareils. Quand il raccrocha, son impossible compagne l’enlaça tendrement et lui sussura en l’embrassant : « Tu n’as plus besoin d’être excusé, mon amour… pour rien… » Et ils firent une grâce, une mitsvah, avant d’attaquer une autre journée ordinaire de ce monde très particulier.


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