Montaigne en Engadine

Posted on 26 février 2014

J’avais envie de mettre ma chapka, mon shtreimel, mes bottines, mon écharpe et ma redingote, et sentir mes pas s’enfoncer dans la neige. Je rêvais du ciel de l’Engadine, la haute Engadine. Je fourrais dans ma valise quelque linge de rechange et de quoi lire et méditer : Representative Men d’Emerson et un guide anglais de la Suisse. À Brigue, déjà, on respire. Même en vallée, on inhale un air de montagne. Encore deux heures de train et on serait à Andermatt, la porte des Grisons. À la sortie de la petite gare, à minuit, la neige qui tombe à gros flocons est comme une présence bienveillante, une onde blanche nous accompagne. À cette première étape de mon voyage, j’avais bénéficié d’une chambre avec balcon qui donnait sur l’église du village : « Les Anglais ne sont pas arrivés », m’avait dit l’aubergiste auprès de qui j’avais tenté ma chance au téléphone. Je passai la nuit à lire et à me faire du thé, excité par le spectacle de la neige qui tourbillonnait au-dessus des toits. Quand le jour pointa avec sa blancheur cristalline, je m’endormis.

À mon réveil, je sentis que je luttais contre une phrase que j’avais lue dans mon guide : « Le nomadisme, comme certaines graves maladies, est transmis par la femme. » L’auteur de cette phrase que cite Matthew Teller était Alfred Siegfried, un partisan de l’eugénisme qui œuvra à éliminer le peuple Jenisch, présent dans les Grisons depuis sa migration au XVIIème et XVIIIème siècles. Cette vilaine histoire contraria mon amour de ce pays pendant quelques heures, puis la grandeur de la nature et de l’histoire reprirent le dessus. À midi, je pris le Glacier Express qui arrivait à Celerina en fin de journée. Et je me plongeai, entre deux ravissements spectaculaires, dans la lecture d’Emerson, l’écrivain qui a le mieux compris Montaigne. Ce serait un péché que de se laisser assombrir l’humeur par les méfaits d’un égaré quand les montagnes et la saison, et cette route ferroviaire et cette prose comblent nos sens. Et comment réagir à l’apologie de l’eugénisme des commissaires politiques de l’an de grâce 2014, qui s’étale dans les feuilles de propagande au label progressiste – au nom du droit? Les devoirs de chacun envers son prochain sont l’unique grande charte de la liberté de tous.

Je note, au fil du paysage, les idées d’Emerson sur Montaigne : « Tout fait est lié d’un côté à la sensation, de l’autre, à la morale. […] Après dîner, un homme croit moins, nie davantage : les vérités ont perdu leur charme. Les idées dérangent l’ordre établi, sont vues comme incendiaires, comme pure folie… elles sont répudiées par la partie solide de la société; et un homme finit par être jugé pour ses qualités athlétiques et animales. […] Je ne connais nul exemple au monde d’un livre qui semble aussi peu écrit. Les Essais sont le langage de la conversation versé dans un livre. Taillez dans ces mots, et ils se mettront à saigner. Ils sont vasculaires et bien en vie. »

« Ce prince des égotistes, auteur de cet admirable potin […] n’est jamais ennuyeux, jamais insincère, et il a le génie d’intéresser son lecteur à tout ce qui l’intéresse » : en quelques mots, Emerson redonne vie à Montaigne et à ses lecteurs.

Dans la vieille pension, le journal local, l’Engadiner Post/Posta ladina, se fait l’écho d’une loi qui favorise l’ouverture des commerces le dimanche. Le titre de l’article est imparable : « Et au septième jour, tu ne te reposeras plus ». Une photographie de jeunes prêtres en soutane, tout sourires, brandissant, griffonné sur un bout de carton, le commandement du repos du septième jour, donne à cette actualité un air facétieux. Quand je lis au téléphone à un Valaisan cette nouvelle imprimée, il me répond, imperturbable : « Que veux-tu, là-bas, se sont tous des Valaisans, des Haut Valaisans, des Walser, des indépendants dans l’âme… »

« La Suisse et les Grisons », disait-on un temps. Et l’on comprend cette vérité en sillonnant l’immensité neigeuse à bord des chemins de fer rhétiques. La faible vitesse des convois agrandit exponentiellement le paysage : chaque flocon de neige est unique. Une poésie de Robert Walser m’accompagne :

Jetz seh ich von der Welt

von Himmel und von Erd

nichts als den weissen Schnee.

Et maintenant, je ne vois plus du monde,

du ciel et de la terre,

rien d’autre que la neige blanche.


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