Thank you, Fog

Posted on 26 décembre 2013

À l’aéroport de Montréal, dans l’heureuse salle des départs, un employé de la sécurité plaisantait avec les serveuses de l’espace café de la chaine internationale. Ils n’en finissaient plus de se souhaiter « a very merry Christmas ». L’anglais plus que jamais me semblait être la langue de la liberté. Ils allaient même jusqu’à prolonger ces bons augures dans leurs langues familiales : « Buon Natale, Feliz Navidad. » Heureux Italiens, heureux hispaniques. Le gaillard, un géant à la bouille pouponne, voulut me faire partager sa bonne humeur. Il m’interpella : « Ne me demandez pas ce que veut vraiment dire Noël, ça, je saurais pas vraiment vous l’expliquer, disons… je me sens pas à la hauteur, mais quand je vois la tête de ceux qui n’en veulent pas, de cette fête, oh boy, je serais prêt à me faire crucifier pour la défendre, vous voyez ce que je veux dire ? » Il conclut sa tirade en me faisant un clin d’œil. Boy, si je comprenais ce qu’il voulait dire. Nous nous présentâmes l’un à l’autre – « Gianni — Samy » –, nous serrâmes la main, échangeâmes nos vœux.

« Gianni, lui dis-je, comment fais-tu pour parler avec l’intonation de Chico Marx ?

— Je me suis exercé longtemps », me fit-il avec un nouveau clin d’œil.

Et il éclata de rire en me tapant sur l’épaule. Les gens autour de nous commençaient à nous regarder, notre bonne humeur prenait l’allure d’un affront. C’est ça Noël, me dis-je. La provocation par la joie. Rien n’irrite les tristes comme une bonne nouvelle. J’en eus l’illustration une heure plus tard, dans l’avion qui me ramenait vers le grand pays libre, l’Amérique, alias les Etats-Unis. Tout au long du vol, le steward, un nouveau citoyen de la province du Québec, me fit sentir avec insistance sa désapprobation sur ma lecture, l’évangile de Saint Jean. J’eus à cœur, au moment de quitter la cabine, de lui souhaiter « a very merry Christmas ». Ces vœux étaient, malgré moi, charitables. « Happy holyday », me rétorqua-t-il en serrant les dents, embusqué dans l’effroi de la possible bonne nouvelle. Les fausses identités n’ont d’autre choix que s’affirmer par l’agressivité. Le vide épouvante ceux qui le vivent.

Rien de plus beau que les heures qui précèdent le soir de Noël. Êtes-vous seul ? Il suffit d’entrer dans quelque grand hôtel pour baigner dans une atmosphère. Je me dirigeai d’un pas vif vers Central Park South. Je choisis, pour les heures de la grande veillée qui marche vers minuit, le Essex House, établissement au luxe discret. Il y a une grande tolérance chez les gens de moyens, pour qui les accepte pour ce qu’ils sont. La vue depuis le salon est spectaculaire : des piétons, une foule de jambes et de visages avec, en arrière-fond, Central Park et sa végétation hivernale figée. Quelques coureurs sautillent dans le paysage. J’appelle mes amis en Europe, pour les rappeler à notre tradition.

« J’allais me coucher, me dit Misha dans un bâillement. Ben oui, tu fais semblant d’oublier le décalage horaire ? »

C’est aussi la nuit pour les confidences, quelles autres confidences que celles du cœur.

« T’as revu la Moscovite ? lui demandè-je.

— Tais-toi, elle m’a dit : “il faut qu’on se parle”. Le genre de phrase qui me terrorise. Parler de quoi ? “Qu’est-ce que t’as pensé de moi quand tu m’as vue le premier soir ?” Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ? »

Silence.  J’aime les silences entre amis, surtout au moment des confidences.

« Au fait, tu crèches où ? revient-il à moi dans un nouveau bâillement.

— Chez une amie qui m’a laissé les clés de son appartement sur la 59ème West. Le gardien de l’immeuble m’a tendu les clés avec un « Hello mister Bretzel, Khappy Kholiday ». Je t’entends mal. Tu peux pas m’appeler du fixe ?

— J’ai la flemme de redescendre, et puis j’ai pas envie qu’on entende ce que je raconte, toute la famille est dans le salon. Je t’envie d’être là-bas, je me vois déjà en train de courir dans Central Park avec mes chiens.

— Ben, tu viendras me voir, je vais me rabattre de ce côté-ci de l’Atlantique pour quelque temps.

— Y a plus que ça à faire, on est en train de pourrir, ici en Europe. »

Je sentais dans sa voix qu’il commençait à se réveiller. Nous restâmes une longue heure à bavarder, je lui racontai en détail le spectacle qui se déroulait dans le lobby : un Italien était en train de caresser la poitrine d’une Russe qui affichait un sourire impassible, il se serrait contre elle dans l’angle d’un canapé et lui susurait dans un accent insolite : « karashof ? » Le mot russe passe-partout avait adopté une désinence inattendue. Comme si, par les temps qui courent, tout mot devait rimer avec “kalashnikof”. Une petite fille indienne vêtue en sari fait la roue. Un vieux Juif coiffé d’une kippa sort de l’ascenseur en pyjamas, robe de chambre et pantoufles et retrouve ses petits-enfants qui ouvrent leurs cadeaux tout excités sous l’arbre de Noël, en compagnie des parents qui font la paix pour l’occasion. Tout le monde s’embrasse. Photo de famille autour du sapin éclairé. Ils me sourient, pour un peu je pourrais me joindre à eux. On est tous ensemble. Deux femmes à l’accent texan, vêtues très élégamment, se font porter à la table voisine une bouteille de champagne et, se tournant avec leur plus beau sourire vers l’unique solitaire de la congrégation hôtelière, lui font verser d’autorité un verre par le serveur. « Putain, t’es au paradis, mon vieux », entends-je Misha me confier, tout à fait réveillé maintenant. Pour avoir mon bout de paradis, il me manquait la messe de Noël. « C’est sympa… me fit-il rêveur. Tu me raconteras, demain ? » Bien sûr, Mish’.

J’appelle l’amie qui a déserté New York avec son mari pour les tropiques de la république dominicaine, dans un énième élan de paix conjugale.

« Je vois, depuis la fenêtre de ma chambre, l’enseigne d’une banque qui illumine le ciel de Noël.

— Ecoute, me dit-elle d’une voix indulgente, ils pouvaient pas l’éteindre pour combler tes besoins spirituels. Descend chez le droguiste à l’angle deux blocs plus bas et achète quelques baguettes d’encens, ou même une bougie parfumée, mais attention, choisis un parfum naturel. Tu les fais brûler dans la chambre, de préférence à la fenêtre. »

À hauteur de la 55ème rue, je vis une belle église, qui se donnait le nom de « Fifth Avenue Presbyterian Church ». Aucun nom n’est plus beau que la réalité qu’il décrit, parce qu’il porte en lui la vérité objective, cet élixir de vie dédaigné par tous les pédants. J’entrai dans cet édifice du XIXème, créé par l’architecte allemand Carl Pfeiffer, un émigré qui donnait toute sa noblesse et sa dignité au mot « émigré ». Le pasteur, un géant à la barbe touffue et à la voix de ténor, embarqua les fidèles – le mot n’a jamais été aussi approprié – dans un sermon qui reprenait l’évangile de Saint Jean. « Le verbe est la vie, le verbe est la vie », entonna-t-il de sa voix chaleureuse. Nous célébrions, en cette nuit sainte, la parole universelle, loin des éructations des assemblées plébéiennes. Les chœurs à l’étage reprenaient les chants qui flottaient dans l’air. Rassemblés dans cette vaste maison, nous étions de tous les âges, de tous les milieux, de toutes les races qui font la grande race humaine et même… de toutes les religions dignes de recevoir la Révélation. À la fin du service, je voulus remercier le pasteur qui avait si splendidement officié, qui avait ragaillardi ses troupes et leur avait donné de l’espoir.

« Vous êtes un poète, lui dis-je peut-être un peu hâtivement.

— Non, me répondit-il avec un franc sourire, je suis un pasteur et j’essaie de faire my job, faire passer le message, rien de plus. »

Son regard en disait long, cet homme était chez lui, en paix, partout dans le monde. De retour dans ma chambre, comme par magie, la brume s’était installée à la fenêtre et avait estompé la vue de l’enseigne lumineuse de la banque. Le poème d’Auden me revint sur les lèvres : Thank you, Fog.


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