Les lumières de Noël | Brussell-express

Les lumières de Noël

Posted on 21 décembre 2013

Il y a quelques jours encore, je vagabondais, tel un heureux égaré, sous le soleil de la Floride par vingt-huit degrés Celsius, fraîchement débarqué d’un vol de New-York. J’étais entré dans un bar tenu par des Cubains, les nouveaux Auvergnats de Miami. J’avais été attiré par un écriteau en vitrine : « Le monolinguisme est un mal qui se soigne ». Le monolinguisme de l’autre, voulaient-ils peut-être dire, car je dus passer au castillan pour me faire comprendre. Un des rares clients, un vieil homme à l’allure d’un clochard studieux, barbe blanche, costume râpé, chapeau de paille élimé, lisait un journal en yiddish. Je pariais qu’il ne souffrait pas de monolinguisme. Le ventilateur brassait l’air en même temps que la climatisation turbinait à fond. Sous le climat des tropiques, on devenait tous à moitié fous. Le lecteur d’une des dernières feuilles en yiddish de l’Amérique m’interpella d’une voix tranquille. « Vous aussi, vous êtes Cubain ? » Je me défendis mollement car je connaissais la question qui allait suivre : « Vous venez d’où, alors ? » J’aurais voulu répondre : « C’est ce que je cherche à savoir, je vous le dirai dès que j’aurai appris quelque chose à ce sujet. » Mais à quoi bon.

Le soir, j’étais à Fort Lauderdale, chez mon ami Ari, que je n’avais plus vu depuis vingt-cinq ans.  Au moment du repas, la fantaisie lui prit d’entonner la prière du shabbes. « Qu’est-ce qui te prend ? s’étonna sa femme. Ça ne t’arrive jamais ! — C’est rien, je fais ça pour taquiner notre hôte, lui répondit-il. Pour lui donner des frayeurs. »

« À propos, tu as de la chance d’être à New York à cette époque de l’année, me souffla-t-il en salant un morceau de brioche pour la bénédiction, c’est magnifique là-bas, les décorations qu’ils ont pour Noël. Tu sens partout le sens de la fête. Tout est plus joyeux. »

C’est vrai, je m’étais senti dans un état de liesse en arpentant les rues et les avenues dans la neige, le froid, la vue des sapins sur les trottoirs, les refrains des nightingales me comblaient. À Manhattan, j’avais pu observer les chandeliers à neuf branches dont la flamme éclairait les fenêtres pour la fête de Hanukah, ils ne s’opposaient pas aux sapins et aux couronnes de buis, ils les accompagnaient, comme un arrière-chœur dans l’ombre. À Fort Lauderdale, le soleil, la moiteur, la plage me donnaient un haut le cœur. J’avais vu des iguanes roder dans la résidence surveillée, une excentrique les nourrissait au bord du canal en chantant des mélodies de Gershwin. Je rêvais de l’Alaska.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire, on ne peut plus dire “Joyeux Noël”, maintenant, s’exclama la femme d’Ari. C’est quoi cette nouvelle folie, cet anonyme “Bonnes fêtes”? De quelles fêtes parle-t-on? Noël est là depuis deux mille ans, non ? »

« Les Juifs sont des shmucks ! » s’écria Ari en se resservant une rasade de vodka qu’il descendit cul sec. Puis, en même temps qu’il fit claquer sa langue contre le palais, il prit un air sévère qui annonçait un sermon :

« Vous savez pourquoi les Juifs sont des shmucks ? plaida-t-il tranquillement. Parce qu’on est incapables de voter “républicain”. Non mais de quoi il faut être pardonné, on peut savoir ? Oh, je sais, excusez-moi, Votre Honneur, il y a le mot “droite” qui surgit derrière cet autre mot, “républicain”, c’est ça qui vous fait peur ? On vote pour des mots maintenant ? On est retombé dans l’idolâtrie ou quoi ? »

Tout le monde se taisait, chacun se sentait visé.

« Bon, je vaux peut-être pas mieux que vous, j’ai jamais réussi à voter pour qui que ce soit… mais j’aimerais pouvoir voter “républicain”, j’aime autant vous dire… si je pouvais, je m’en priverais pas ! »

Puis il nous fusilla du regard en vidant ce qui restait de vodka dans son verre et nous avertit sur un ton d’impatience :

« Et je vous préviens les amis, si  vous voulez continuer à avoir votre Noël, il va falloir vous bouger ! »

Je voulus revoir Montréal, la porte du Grand Nord. En marchant dans la ville le soir de mon arrivée, je sentis comme un vide lancinant qui flottait dans l’air. Je ne reconnaissais pas Noël.

« Où sont les lumières de Noël ? » ne pus-je résister de demander à la serveuse du bar où j’étais entré pour me réchauffer. Elle me regarda d’un air indécis et inquiet à la fois et, ayant cherché ses mots pendant quelques secondes, elle me répondit, un peu hésitante : « Je sais… mais que voulez-vous… on a ici toutes les religions… il y a les fêtes juives, les fêtes musulmanes… »

Je sursautai : « Mais où est le problème, Seigneur ? Noël est pour tout le monde, non ? »

Elle me regarda avec mélancolie et me dit simplement, presque à voix basse : « God bless you, sir. » Pourquoi ces simples mots me semblent-ils intraduisibles dans ma langue?

Le lendemain matin, je me confiai de cet épisode de l’Avent montréalais à la femme de chambre, une Jamaïcaine parfaitement monolingue.

« Vous êtes ici depuis trente ans et vous n’avez pas été tentée d’apprendre le français ? » lui demandai-je charmé par son accent de Kingston.

Elle me répondit en riant de bon cœur : « À quoi bon ? Je me sentirais deux fois étrangère, avec les francophones et avec les anglophones. Ici tout le monde me comprend et cela me suffit. »

Socrate en tablier et coiffe blancs. Je poussai un peu plus loin la conversation :

« Fêtez-vous Noël en Jamaïque ?

— Oh, certainement ! jubila-t-elle sur une note aigüe. On nettoie la maison de fond en combles, on prépare un repas qui mijote toute la journée, on se retrouve en famille, et le soir, on prie ensemble. »

Machinalement, tout en parlant avec elle, je l’accompagnais dans sa tache avec les édredons, les oreillers, les draps.

« Ça ne vous dérange pas si je participe ? » lui demandai-je.

Elle s’arrêta un instant et me répondit, pensive :

« D’après la loi, vous ne devriez pas être dans la chambre quand j’entre pour la faire. C’est comme ça », soupira-t-elle avec indulgence. Elle s’interrompit et se reprit : « La loi, vous savez, ça devrait être de s’aimer… d’aimer… » Puis, m’offrant un regard d’une dignité parfaite, je vis ses lèvres prononcer ces mots distinctement : « On doit aimer, même si on ne vous aime pas, car enfin… »

— Vous reverrai-je demain matin ? J’aimerais quand même vous faire mes vœux avant de repartir, murmurai-je,  frappé par ses propos.

— Alors il faudra me les faire maintenant, me brava-t-elle du regard. Parce que demain, c’est samedi et je suis à l’église.

— À l’église, le samedi ?

— Je suis de l’Eglise adventiste, et nous prions le samedi, comme les Juifs.

Cette femme sauvait à elle seule le sens du sacré, le sens de la vie. Nous nous fîmes nos vœux. Par la fenêtre, la neige éclairait la ville, répandait les lumières de Noël.


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