Dovlatov à New-York

Posted on 10 décembre 2013

Dimanche est un jour pour se voir en famille, après tout. Quand Lena, la veuve de Sergueï Dovlatov, me proposa au téléphone de nous rencontrer à l’Algonquin, sur la 44ème West, je me sentis heureux. Les dimanches à New-York ont quelque chose de gai, avais-je pu remarquer. C’était un premier jour de la semaine clandestin qui restait chômé, pour ne pas bousculer le calendrier du monde des affaires.

La veille encore, je séjournais dans les prairies du New-Jersey. Mon hôte m’avait invité avec la plus grande douceur à le rejoindre, vers la fin de l’office, pour le plaisir d’entendre louer le Seigneur en ladino. « En ladino ? m’étais-je exclamé. — C’est une synagogue de rite séphardique. Ça t’intéressera d’un point de vue philologique », m’avait-t-il dit, sur un ton de parfaite neutralité. J’avais relevé dans le livre de prières “Muestro Dios” pour “Nuestro Dios”. J’avais pensé d’abord à une erreur typographique, mais le rabbin, un Britannique né à Istamboul, avait corrigé mon erreur : c’était le mot antique de la langue espagnole. Un tel respect pour les mots, pour la langue, pour le passé, ne peut être de mauvais augure.

J’étais dans le salon de l’Algonquin quelques minutes en avance. Je regardais les personnes qui entraient quand une femme fit son apparition, se tourna et arrêta son regard sur moi en me pointant du doigt. Je me levai, elle s’avança dans ma direction, je fis quelques pas vers elle. Je pensai à une erreur, elle était encore dans la fleur de l’âge et d’une beauté qui vous mettait mal à l’aise. Arrivée à ma hauteur, elle me lança très naturellement :

« Hi, Samuel ? »

Je crois que je me suis retenu de dire : « C’est probablement une erreur », mais elle sembla ne pas prêter attention à mes marmonnements et enchaîna comme si la scène était normale.

« Ma mère essaie de trouver une place où se garer, elle sera là dans une minute.

— Comme vous êtes grande », réussis-je à balbutier.

Je ne savais quoi lui dire, mes pensées étaient confuses. En effet, elle me dépassait par la taille de plusieurs centimètres.

« J’aurais aimé être encore plus grande, me répondit-elle avec à propos. Mon père… »

À ce moment, Lena nous rejoint et sauva la situation.

De quoi parlâmes-nous ? Je me sentais aussi embarrassé que si je venais d’atterrir, 30 ans plus tôt, d’un vol en provenance de Leningrad avec escale à Vienne. On voyage dans le temps plus encore que dans l’espace. Je cherchais l’ombre de Dovlatov dans les yeux de sa fille et de sa femme, à la dérobée, n’osant soutenir le regard de sa famille. L’Amérique était l’endroit idéal pour se souvenir du passé, pour faire remonter les souvenirs.

Au milieu de la conversation, Lena me demanda d’une voix dans laquelle je perçus le timbre nonchalant de la bonté :

— Vous fêtez Noël ?

— Bien sûr, lui répondis-je.

Elle sembla surprise. Katja me regarda avec un air imperceptible de déception.

—   Mais je croyais que vous étiez né en Israël ? »

—   Vous savez… le Christ aussi… et ça ne l’a pas empêché…

Elle m’interrompit :

« Où fêterez-vous Noël, alors ? »

Je bredouillais quelques mots maladroits. L’année dernière, je m’étais retrouvé, un peu par accident, à Santa Maria delle Grazie, à Milan. Cette année… J’aimais, à New-York, cette atmosphère des jours de l’Avent, ces sapins et ces couronnes de buis et la neige qui flottait dans l’air et annonçait en chuchotant la Nativité dans cette ville de tous les diables.

« Nous, nous fêtons Noël, toutes les deux, Katja et moi, à la maison, dans le Queens, me dit Lena avec un regard tendre. Vous serez à New-York ?

Comme d’habitude je ne savais que répondre. Noël était si loin, deux semaines encore.

C’est alors que je pris mon courage à deux mains, me révoltant contre moi-même et mes éternelles hésitations.

« Si vous voulez, dis-je à Lena, je serais heureux de vous rejoindre, de passer Noël avec vous. »

Elle et sa fille me regardèrent sans répondre, avec un sourire d’étonnement. Devant ce silence, je renouvelai ma proposition :

« Si vous voulez… »

Je les vis baisser la tête l’une et l’autre. Puis Lena me regarda de ses yeux magnifiques et tristes et me dit d’une voix hésitante : « Ecoutez… à Noël, nous préférons, enfin, nous avons l’habitude de rester en famille. »

Je poussai un soupir de soulagement. Elles venaient de m’éviter un voyage dans le temps. Je savais qu’en leur compagnie, le soir de Noël, je me serais retrouvé à Leningrad dans les années soixante.


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