Tous mensheviks!

Posted on 05 novembre 2013

« Deux peuples me sont totalement inintelligibles, se laissa aller un jour Fellini dans une de ses mémorables confidences, les Tsiganes et les Napolitains. » Exprimer son incompréhension devant un être ou un peuple, c’est avouer ne savoir comment l’aimer. C’est reconnaître humblement le mystère du monde. Les hordes de lycéens et de journalistes qui manifestent à grands cris contre l’expulsion d’une jeune fille tsigane n’ont pas le temps de comprendre un être ou un peuple, d’apprendre à aimer, de voir le mystère du monde. La politique, à l’opposé des individus, préfère aux êtres les symboles, et ils en trouvèrent un dans cette européenne des Balkans, Leonarda, dont le nom a signé l’histoire de la Vème république. Ce fait-divers relève-t-il de l’actualité? Que nenni. L’actualité, ce sont les campagnes électorales, les lois passées au parlement, toutes choses sérieuses qui remplissent les registres et les annales des salles d’archives. L’actualité non périssable est celle qui laisse des traces dans l’histoire sous la forme du potin. Et une gamine de quinze ans qui lance un anathème au chef de la cinquième puissance mondiale, dans un français aussi impénétrable que celui de ses camarades indigènes, devant les caméra du monde entier depuis la périphérie de Mitrovitsa, mérite le respect. N’a-t-elle pas, malgré elle, avec le concours involontaire des messagers de l’Europe politique, écrit et joué une formidable comédie des temps modernes? « Djelem, djelem », l’hymne du peuple Rom, est une invitation permanente au voyage, à l’exil, auxquels nous entraînent ces mots : « Je suis parti, je suis parti ». L’errance est une patrie pour l’errant.

Mais le sédentaire européen n’a pas ce talent, il ne sait pas ce que c’est que partir. Parce qu’il ne sait plus où il est. D’où pourrait-il partir? Le point de départ a été aboli, et avec lui le point d’arrivée. L’individu s’est nié, puisque tout un chacun doit répudier son moi, doit être « l’Autre ». Si je ne suis pas moi, comment l’autre peut-il être lui-même? Si je ne suis pas chez moi, qui pourra l’être à ma place?

« L’Europe politique veut éliminer l’idée même de Dieu, éliminer tout sens du sacré », me suis-je entendu dire par un Roumain orthodoxe avec qui j’ai lié conversation dans un café du Quartier latin, où je traînais depuis trois jours avec les Souvenirs de Tocqueville dans la poche de ma veste.

« Mais quel est le but de toute cette propagande? interrogeai-je cet homme énigmatique et intéressant. Se peut-il qu’eux-mêmes en aient la moindre idée?

— Ecoutez, me dit-il, chaque homme est l’exception de l’humanité et les égalitaristes haïssent toute exception. Or le maître de toute exception… qui est-ce sinon le Créateur? Si vous ne pouvez plus vous revendiquer d’une famille, d’un pays, d’une langue, d’une culture – vous n’êtes plus personne. Au nom de quelle raison pourriez-vous vous opposer à une quelconque scélératesse infligée à vous-même ou à votre prochain? Monsieur votre égal, du haut de son égalité despotique vous répondra : “Mais qui tu es, toi, pour prétendre avoir le droit de parole? Tu es comme moi, tu n’es personne, tu n’es qu’une merde!” Vous avez compris? »

Une chose m’avait frappée, dans les récentes manifestations qui avaient embrouillé la France ces derniers temps : l’usage du bonnet phrygien par les défenseurs du mariage entre un homme et une femme. « Ce n’est rien, tenta de me raisonner une amie. Ce n’est qu’une fourberie pour rassurer leurs opposants sur leur attachement aux valeurs de la République ». Je compris mieux alors la prophétie de Baudelaire : les partisans du mariage chrétien voulaient se protéger de l’ire démocratique en professant publiquement leur fidélité au principe de désacralisation, à défaut de quoi on ne saurait discuter de quoi que ce soit au royaume des sans-culottes.

Un fin lettré parisien avec qui je partageais ces humeurs m’apaisa en prononçant ces mots : « Tranquille… nous sommes tous des mensheviks… » Je perçus aussitôt le parfum salvateur de ce mot, menshevik – minoritaire. Ah! Qui dira le bonheur d’être minoritaire, le privilège de s’attirer quelques préjugés pour le prix de son originalité! Si le destin ne nous a pas élus « un Français comme les autres », un bon papa, un tendre époux, un bon chrétien… un aimable bourgeois en somme… quels dieux courroucés nous obligent à jalouser les droits de la modeste et indulgente majorité? Goûtons plutôt à la volupté d’être raisonnablement dans les marges, ayons l’audace de vivre nos hérésies pour nous-mêmes.


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