Pitié pour les culs rusés

Posted on 10 novembre 2013

Sergueï Dovlatov était allé voir Joseph Brodsky à l’hôpital quelques jours après que ce dernier eut été opéré du cœur. Il narre cet épisode dans son livre de souvenirs, Brodsky et les autres : « J’étais assis sur une chaise, près de son chevet, je ne savais pas quoi dire devant cet enchevêtrement de tuyaux, de machines et d’écrans, avec Brodsky qui pouvait à peine parler. » C’est alors que l’imagination du romancier russe fut sollicitée par une déclaration que le poète Yevtushenko venait de faire. Il pensa qu’elle distrairait son ami : « Joseph, lui dit-il, il y a quand même parfois de bonnes nouvelles. Yevtush’ vient de se prononcer au dernier congrès des écrivains soviétiques contre la politique de collectivisation des kholkozes. Il y eut un silence. Puis, Brodsky, rassemblant ses forces, murmura d’une voix lente, à peine audible : « Si Yevtush’ est contre, moi je suis pour. »

Cette scène se passait il y a il y a trente ans, à New-York. La beauté des potins qui font l’histoire s’est révélée la semaine dernière, à Paris, sous la forme d’un éditorial dans le magazine Marianne. Le très médiatique journaliste-philosophe Jean-François Kahn délégitimait le président de la république française : « Pourquoi et comment il faut dégager (par le haut) Hollande? » interpellait-il vaillamment le lecteur. « Vous allez bientôt passer pour gentil avec le pouvoir, me dit au téléphone ma correspondante parisienne qui me commente l’article. Si Marianne réclame la tête de Hollande, c’est qu’il doit y avoir un problème! » Effectivement, il y a un problème. Question de cohérence. Et, comme Brodsky réagit aux reniements de Yevtushenko, je répondrai à cet éditorial enflammé : « Si Jean-François Kahn est contre le président Hollande, moi je suis pour ». Réclamer la tête d’un homme qui a été mis au pouvoir par les médias au cours d’une campagne politique d’une virulence digne de l’ère soviétique, au moment où sa popularité est au plus bas, a quelque chose d’indigne. Critiquer à bon escient ne veut pas dire sauver sa tête, mais risquer sa tête. C’est même au degré du risque pris par le rédacteur que se mesure la qualité de la dissidence.

C’est de ce volte-face journalistique spectaculaire (l’est-il vraiment?) que je m’entretenais au téléphone avec le peintre Sacha Zuckerman la nuit dernière, pelotonné au fond de mon lit sous l’édredon douillet de ma paisible pension du Léman, bercé par le doux tapotement de la pluie contre le toit de zinc.

« Tu sais, me dit-il de sa voix placide, ça me fait penser à cette déclaration de l’officier instructeur le premier jour où j’ai rejoint mon régiment, quand j’étais encore en Russie. Il s’est mis à nous hurler dessus, au moment du salut au drapeau, à cinq heures du matin, dans le froid glacial : “Et je sais qu’il y a des petits malins parmi vous mais je vous préviens, gueulait-il : pour les culs rusés, il y a les bites qu’ont déjà fait le trou!” » Voilà, me dis-je, la circonstance atténuante du chef de l’Etat français : tout cul rusé qu’il était, il avait affaire aux “bites qu’ont déjà fait le trou” – les médias qu’il croyait avoir à sa botte, qui avaient fait campagne pour lui, guidés par les lois démocratico-commerciales de l’audimat. Les mêmes lois démocratiques devaient maintenant réagir sans pitié devant un constat terrible : l’inefficacité de la démagogie électorale. Et l’hommage appuyé du président de la république française à la presse aux premiers jours de son mandat : « Je tiens à remercier les journalistes qui font un travail exemplaire », se retournait désormais contre lui avec violence. On peut acheter les journalistes, qui sont humains comme tout un chacun, mais gare à celui qui les humilie en public et, pis encore, sans l’intelligence du cynisme! Car personne ne se vend jamais de bon cœur, c’est ce que tout politicien devrait savoir. Se vendre est une tragédie, et toute tragédie mérite notre compassion, que nous offrons très sincèrement à tous les protagonistes d’une des plus grossières farces politiques qui s’est jouée depuis 1793.


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