Philosophie du hot dog (L’hérétique malgré lui)

Posted on 05 octobre 2013

Revenons à cette époque de la fin du siècle dernier, si peu élégamment fin de siècle. J’arrivai à Genève le soir du 31 décembre 1997. J’avais un passé de critique, je portais à bout de bras depuis un an Le Lecteur, un journal dont le modèle était (sans que j’en eusse conscience alors, je ne le découvrirais que plus tard) le Novii Amerikanets de Sergueï Dovlatov, journal russe d’émigrés édité à New York. J’eus le sentiment d’avoir trouvé dans Le Nouvel Américain, qui nourrissait un authentique idéal démocratique, la cause du malaise de la presse occidentale.

Dovlatov relate un épisode de cette aventure journalistique dans un de ses récits romanesques, La Marche des solitaires : un matin, l’actionnaire principal du journal entre dans la salle de rédaction en gémissant.

« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire! » s’était-il écrié.

Les journalistes présents se demandaient de quoi il s’agissait.

« Dans un des articles, vous parlez d’un type qui mange un hot dog! », poursuivit le mécène avec des hoquets dans la voix.

Dovlatov prit la parole : « Où est le problème? Ce n’est pas un délit!, pondéra-t-il. On est à New-York, c’est un type de situation qui arrive, il y a des vendeurs de hot dog à chaque coin de rue.

— Mais vous faites semblant de ne pas comprendre! rétorqua le financier dont les nerfs étaient à bout. Nos lecteurs sont à Brooklyn, ce sont des Aaron Levinsky et autres Moïshe Schlubovitch, même si ils ne pratiquent pas leur religion, ils se souviennent de leur culture! Ils vont se sentir offensés… Vous ne pouviez pas faire preuve d’imagination et changer ce hot dog en cuisse de poulet? »

Dovlatov commente cette scène avec un esprit salvateur : « Nous avions quitté l’Union soviétique, un pays que nous aimions, écrit-il, parce que nous manquions de liberté. Nous étions partis pour l’Amérique pour nulle autre raison que cette liberté dont nous rêvions. Pourquoi devrait-on changer un hot dog en cuisse de poulet dans un article? Sans compter qu’il n’y a pas de vendeurs de cuisses de poulet dans la rue et que l’article, avec ce subterfuge, perdrait toute crédibilité. »

Mon idée est que la presse (mais ne faudrait-il pas dire “la politique”?) occidentale dispose d’un arsenal d’interdits comparables à ce hot dog. Ils ont un autre nom mais ce sont bien des hot dogs. Par exemple, il vaut mieux éviter de s’afficher anticommuniste, de crainte qu’on ne vous catalogue comme fasciste; ou communiste, de façon à ne pas paraître ringard. Mais attention, l’indifférence à ces deux options n’est pas permise non plus, car suspecte d’un penchant pour la liberté. La posture idéale est d’avoir été communiste et de nourrir la nostalgie d’un “noble idéal trahi” tout en acceptant les subsides du capitalisme qui finance vos désillusions.

L’interdit du hot dog est partout, il suffit de déchiffrer le tabou. Et l’hérétique malgré lui ne rêve que de saucisses de porc. C’est ce désir de transgression qu’exprima, me semble-t-il, Le Canard Enchaîné, quand il traita de La Philosophie du vin, un livre de l’écrivain hongrois Bella Hamvas que j’avais publié en français. « Hamvas écrit dans ce livre que Dieu est partout, même dans le cochon! » jubilait l’auteur de l’article. Oui, c’est vrai, serais-je enclin à penser, mais gardons-nous de prendre trop à cœur cette vérité.

Pour maquiller leurs errements, les dogmatiques de tout bord se sont inventé une immunité en faisant des coupables en puissance de tous ceux qui sont épris de liberté (à commencer par celle d’être eux-mêmes.) La première arme à neutraliser fut l’humour. On tint des Assises en vue de convenir d’un humour encadré, acceptable, qui n’offenserait personne. Mais l’humour, qui ne devrait jamais être méchant, est toujours scandaleux. Pourquoi devrions-nous nous soucier de recevoir l’autorisation de rire d’une quelconque congrégation?

Déjà, à mon arrivée à Paris, à dix-sept ans, je m’entendis dire par un journaliste en herbe, comme je défendais le cinéma de Jean Eustache, Parisien qui aimait Paris, Narbonne, Pessac et New York, que j’étais « un crypto fasciste allié des élitistes bourgeois. » Je crois bien que j’éprouvai de l’orgueil malgré moi de cette condamnation, comme lorsque je jouais un tour aux bons pères jésuites de mon enfance. Pourtant, mon philosophe éthylique était un personnage typique du cinéma d’Eustache : oisif, traînant dans les cafés du Quartier latin, obsédé par le sexe et se répandant en discours vains sur l’état du monde et de la société, lève-tard qui perdait ses journées… Au fond, il m’intriguait pour les mêmes raisons que ces personnages : comment faisait-il pour payer ses consommations sans avoir un travail?

Printemps 1998, aéroport de Meyrin, sur la terrasse de la galerie marchande. Je suis des yeux le décollage et l’atterrissage des avions en buvant une bière quand une femme fait son apparition, elle a un exemplaire du « Journal édité à Genève » à la main, c’était le signe convenu pour nous reconnaître. Elle est rédactrice de ce journal, elle a écrit sur Jean Eustache. À la fin de cette rencontre, elle me regarde attendrie et me dit, d’une voix hésitante : « Vous aimeriez écrire dans le journal? » Je balbutie quelque chose comme : « Mais enfin, avec ce que j’écris, avec ce qu’on s’est dit, vous savez bien que c’est impensable. » Elle baisse la tête, vaincue par l’absurdité de la situation.

En regardant cette jeune femme éprise de cinéma vrai, l’évidence dovlatovienne était là : « Ils vont se sentir offensés… » De quoi? Se poser la question n’a aucun sens. Disons que le naturel dans la voix apparaît déjà comme un signe d’insoumission.

Quinze ans plus tard, je rencontrai dans le train cette journaliste en compagnie d’un de ses collègues. Je lui remis un exemplaire de Divertimento sabbatique, que j’avais avec moi. Son camarade s’en saisit, le livre l’amusa et il fit un papier. Six mois passèrent avant qu’il fût publié. Il sortit finalement en page des faits-divers. Pendant six mois, nous nous étions livrés à un petit jeu, je lui écrivais : « Laissez tomber le papier… ça me suffit que vous ayez lu et aimé le livre… » Et lui, chevaleresque, qui ne démordait pas : « Non, pas question! on laisse pas tomber! Ils vont nous le passer! »

Avec Divertimento, je m’étais confectionné un gros hot dog à la moutarde, or le règlement de l’établissement ne tolérait que les gaufres au sucre. Plus personne ne se souvenait pourquoi cet interdit avait été promulgué.


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