Romanzo Milanese

Posted on 12 septembre 2013

« Faire d’une inspiration différente les descriptions / des lieux / et les scènes de passion // Seul moyen d’émouvoir qui me / reste puisqu’une lettre passionnée / serait renvoyée avec colère / Les lettres que vous avez osé / m’ecrire [sic] / 25 Octobre 1819. »

Ces lignes m’avaient électrisé, c’était au mois de juillet, par une journée accablante de chaleur moite, à Gênes. Depuis deux mois, je circulais sous toutes les latitudes de l’Italie, nom d’un bonheur inaccessible et totalement vécu. J’étais allé me réfugier à la librairie Feltrinelli pour y jouir d’un peu de fraîcheur climatique. Et là, sous la main, m’attendait un petit livre de Stendhal : Roman (1819). Il n’y avait jusqu’à la date, aux parenthèses, aux caractères du titre que je n’aimais. Le roman comptait dix pages, dans sa transcription française. Cette fatica de la curatrice de l’ouvrage était dédiée à « Mercedes Sandron, divine cantatrice ».

« Minuit sonnait à l’horloge du chateau. » L’ouverture du chapitre I et unique résonne longtemps dans le cerveau. Une phrase de quatre mots suivait, qui imprimait un ralenti au déroulé de la scène : « Le Bal allait cesser. » Stendhal peut se permettre d’écrire les mots les plus simples, ces mots nous enchantent toujours car ils incarnent la personnalité de l’auteur, son vécu. La circonflexe manquante à “chateau” ne fait qu’ajouter au charme de la lecture. Il faut sentir l’âme de l’auteur, c’est-à-dire son individualité la plus intime, pour comprendre la scène et la vivre. C’est ce qu’ignorent nos savants professeurs, ennemis de la littérature. L’édition offrait au lecteur la reproduction en facsimilé du manuscrit : quinze pages couvertes d’une écriture fine et penchée, à la plume, d’une encre noire. Sur la première, le titre : Roman, avec tout autour, fusant un peu dans tous les sens, une constellation de notes, d’inscriptions. Je me suis laissé égarer par l’atmosphère des phrases : « J’y ai travaillé 4 heures le / 4 novembre de St Charles 1819 / au moment où l’idée m’en / vint et puis l’ai abbandonné [sic]. / Juillet 1820. »; « A great effect / 9 mars 1820 / est-ce ainsi qu’on peut détruire / what was the ten June? » Et toujours, comme par distraction, Stendhal le Milanese, à la manière des grands Romains, laisse échapper une vérité moderne : « La pruderie – est l’affectation de la / gravité, le badinage est l’opposé de la Pruderie. » J’en voulais à une demoiselle ministre qui partait en croisade contre la prostitution, je crois même volontiers qu’elle s’insurgeait contre la chair et l’esprit. « C’est pourquoi les socialistes me dégoûtent », m’étais-je confié à mon éditeur, qui tentait de raisonner mes passions, voulant mon bien. « Ça y est! J’ai compris!, s’était-il exclamé soulagé en se redressant dans son fauteuil d’un mouvement brusque. Vous confondez le personnel et le public! » Cette phrase inspirée, sans que je la comprenne vraiment, et même m’y opposant farouchement, m’a poursuivi tout l’été de son parfum libérateur. Les doctes institutrices républicaines à chignon ne me plongeraient plus dans « la haine impuissante. » Tout ce que je lis de Stendhal est italien. Je le lis en italien pour mieux me rapprocher de sa voix, qui au fond, est peut-être celle d’un Français qui écrit comme un Romain, avec vigueur, avec energia.

Je réussis à parler à la curatrice de ce petit livre, qui avait un nom vénitien. Au téléphone, elle s’emballa et me promit de m’accompagner à une soirée à La Scala, au Palazzo Sormani, de m’entraîner dans les méandres ésotériques de la Milan stendhalienne. Je m’en réjouissais déjà, car je songeais à une petite vendetta milanese à mettre en œuvre. Mais je n’eus pas le temps de m’en vanter (de faire le sbruffoncello) auprès de la destinataire de cette pensée; comme cette lettrée vénitienne me cita le nom d’un galant parisien qui se mêlait de choses italiennes, je ne pus réprimer un mot vif et choquai cette âme délicate qui me répudia aussitôt. Et je restai à Gênes, vieille héritière engourdie et assommante, dans le bonheur d’une journée lourde de juillet, à lire ce romanzo sur la terrasse à ciel ouvert du Savoia, bâtiment hôtelier d’une autre ère ancré entre le môle maritime et la station ferroviaire. À la surface des eaux du port scintillaient toutes les promesses du monde – sirènes joyeuses et mélancoliques qui de loin nous faisaient signe, s’éclipsant et réapparaissant sans fin. Je m’exerçais du bout des lèvres à modeler un mot imprononçable : « Addio. »


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express