Mémoire de l’Istrie

Posted on 25 septembre 2013

Le mole s’ouvrait sur la place de l’Unité d’Italie, d’où partaient des bateaux pour Pola et Rijeka – la Fiume de D’Annunzio –, ports de l’Istrie et de l’ancienne Régence du Kvarner. Depuis le port, je suis remonté à pied par la promenade du bord de mer jusqu’à la gare d’autobus de Trieste.

« Vous ne pouvez pas la manquer, me dit le marin du « Città di Trieste », un Dalmate de Zadar qui s’exprimait trop bien en italien pour ne pas savoir de quoi il parlait. Vous tombez droit sur le silo. »

Instinctivement, j’avais senti une résonance grave dans ce mot, un arrière-fond sombre flottait en écho.

« Le silo?

— Ils ont fait la gare routière dans l’ancien silo », me lança-t-il en m’accrochant brièvement du regard.

Arrivé sur la place de la Liberté, je cherchais des yeux le silo et non plus la gare routière. Une inscription historique m’attendait :

« Dans ce silo passèrent

des milliers de nos frères Italiens

exilés de l’Istrie, de Fiume et de la Dalmatie

accueillis à Trieste en 1947

après le tragique abandon

de leurs bien-aimées terres natales »

La commune de Trieste

en pérenne mémoire

10 février 2004

L’intérieur du silo était aveugle, la lumière du jour n’entrait nulle part, comme s’il fallût en ce lieu célébrer un deuil. Au guichet, la jeune femme préposée à la vente des billets était parfaitement bilingue et parlait un italien et un croate d’une égale froideur. Son visage affichait l’anonyme dureté de l’ère soviétique. J’avais une heure à attendre pour le prochain bus à destination de Pola. Je sortis en quête de lumière et de chaleur humaine et m’arrêtai devant un chauffeur de taxi qui attendait un improbable client, adossé à son véhicule.

« Est-ce qu’il y aurait un bar, dans le coin? » lui demandai-je après avoir embrassé du regard la place déserte.

Il sourit d’un air entendu.

« Un bar? Il y a le bar des Chinois, là-dedans, grommela-t-il sur le ton de la plaisanterie.

— L’ambiance est brutale, me défendis-je.

— À endroit brutal, ambiance brutale », répondit mon homme, philosophe.

Puis, me jaugeant d’un œil averti, cédant à la pitié :

« Derrière la gare, si vous avez le temps d’y aller, il y a le café de la petite Serbe, à cinq minutes d’ici. »

Je venais de Grado, point de départ de ce Triveneto qui comprenait, jusqu’à hier, la Vénétie euganéenne, qui s’étendait du lac de Garde aux confins de la Carinthie, la Vénétie tridentine qui s’élevait vers les cimes du Haut-Adige et la Vénétie julienne, qui faisait un paysage naturel à Gorizia et à Trieste avec les collines du Cars et la péninsule istrienne. Mes yeux amoureux de l’Histoire admiraient l’œuvre d’Auguste, la Regio X Venetia et Histria.

Je portais en moi la Grado de Marin, dans laquelle j’avais erré pendant deux jours, au milieu d’une foule de vacanciers autrichiens.

« C’est leur plage historique, ici », m’avait dit l’aubergiste que j’entendais parler avec ses hôtes un allemand savamment agrammatical, sur un ton obséquieux aux connotations méprisantes.

Je lui avais confié que j’étais venu à la rencontre de Biagio Marin, le poète de Grado.

« Marin? » s’était-il exclamé en me regardant d’un air éberlué. « Mais vous venez d’où, vous? » avait-il poursuivi comme pour garder quelque contenance.

Toujours la même question. J’avais décliné ma qualité d’Italien de l’étranger, pour éviter l’embarras.

Il s’était exprimé tranquillement dans le dialecte de l’île et, se faisant soudain sourcilleux, s’était ressaisi et était passé à un italien à l’accent fortement imprégné. « On est tous devenus poètes avec Marin… » avait-il marmonné rêveur.

Le soir, j’avais été frappé par une enseigne : « Libreria editrice Goriziana ». J’avais avec moi, comme traité poétique du Triveneto, un catalogue de cette librairie de livres rares, qu’ils m’avaient offert un jour d’automne de 2011, lors d’une visite dans la ville-frontière. La couverture du catalogue reprenait l’illustration d’une rose “Comte de Paris” et deux mots qui surmontaient la fleur rouge épineuse comme une couronne m’ouvraient un continent : “Novecento triestino.” Les auteurs du Zibaldone, cette fine fleur graphique de la Trieste de l’après-guerre aux mains de la muse éditoriale Anita Pittoni, faisaient surgir à chaque page un titre inattendu : Donne nella vita di Stefano Premudo, Divertimento dialettale triestino, L’Anima di Trieste a casa e fora. Et le mot Istria était un quasi anagramme de Trieste, un bouquet calligraphique désordonné, où ces rivages tout à la fois prenaient leur source et se versaient.

J’étais entré dans cet espace où la Librairie Gorizia hors-les-murs, à Grado, exposait des gravures, des cartes et un choix de livres : comme le papier parle, comme les caractères vivent et disent vrai! Ici la déesse Géographie s’accouplait à l’Histoire, le voyage dans l’espace devient un voyage dans l’Histoire. Et ce n’est pas d’un quelconque territoire, d’une quelconque possession dont on a l’incurable nostalgie, c’est de la Mémoire, du Temps.

Au kiosque de la gare, Le Piccolo, journal de Trieste, affichait en première page une enquête sur le Maréchal Tito, qui fut à une époque le dictateur de la zone. « Du sosie juif à l’espion soviétique, cinquante années de soupçons », titrait la gazette. Tito se serait substitué à Josep Broz dans les années 1930, quand ce dernier menait une vie clandestine à l’étranger.

Je traversai la place et allai lire cette histoire dans le café tenu par la petite Serbe. Tito n’était pas yougoslave, affirmait le rédacteur du Piccolo, car il parlait le serbo-croate avec un étrange accent, comme l’aurait parlé un natif de Moscou, de Varsovie ou de Minsk. On entendait dans sa bouche la palatisation active qui fait prononcer certaines consonnes en soulevant la pointe de la langue vers la partie dure du palais. Dans ses discours publics, il était coutumier de fautes telles que « sa domacinama » (avec les hôtes ») au lieu de « sa domacinima », ou encore : « izmedju dvije zemalja » au lieu de : « izmedju dvije zemlje » (entre deux pays.) La chronique du Piccolo embrassait toute cette aire adriatique, elle reprenait le cours de mille histoires vénitiennes, qui interrogeaient cette Regio X d’Auguste.

En montant dans l’autobus à destination de Pola, tous les noms de l’Istrie flottaient dans mon esprit. Plus on roule, et plus la physionomie de cette péninsule istrienne semble incertaine, suspendue au temps présent. Seule la beauté antique offre son visage franc : soleil, lumière, mer – et la pierre qui se confond avec la végétation. Les empires semblent s’être empilés les uns sur les autres, sans avoir abouti à une physionomie contemporaine – le Temps continue d’imposer les masques du passé. Pour respirer, il faut se laisser aller à regarder le règne d’Auguste qui surgit, image figée bourdonnante de mille gestes, ultime vérité. À Pola, je bondis hors du bus, pris ma valise dans la soute et, pas plus tôt eus-je fait quelques pas que je me trouvai devant un manant clownesque qui affirmait son désir d’identité en agitant une pancarte sur laquelle on pouvait lire en anglais : « Je veux être un artiste européen. »

« Les Italiens nous ont occupés pendant plusieurs siècles », eut à cœur de me renseigner la réceptionniste de l’hôtel où j’avais trouvé à me loger à deux pas de la gare d’autobus. Cette déclaration me semblait aussi insensée qu’invoquer l’occupation romaine.

« Tu es Istrienne? » demandai-je à cette femme.

Elle me répondit avec une vivacité de légionnaire : « Je suis Croate! Nous sommes nous-même depuis la création de notre pays », ajouta-t-elle après un instant d’hésitation avec une fierté empruntée.

Puis, son propos se fit harangue : « Vous nous avez imposé un nouveau style de vie, vous les Occidentaux. Jusqu’à il y a dix ans, on vivait bien, ici. Pourquoi devrait-on suivre l’Europe, pourquoi devrait-on devenir américains? » Pourquoi, en effet?, pensai-je. Le socialisme, même converti au capitalisme, s’entêtait dans sa philosophie de la culpabilité des autres. Le nationalisme croate s’était rigidifié depuis mon dernier passage, quelques années plus tôt. Il s’appuyait sur une relative prospérité économique qui lui servait d’identité. D’où le cri de détresse de l’artiste de Pola : « Je veux être un artiste européen! » L’Istrie m’apparaissait être à mille lieues de Zagreb et des marches de la Pannonie. Elle regardait vers Venise et Byzance, elle était un petit monde en soi, une antique province romaine. Et Pola, avec sa pointe de terre qui entrait dans la mer, était une péninsule dans la péninsule.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express