Eros à Pompéi

Posted on 03 août 2013

Vassili Rozanov décrivit la ville idéale comme une maison, avec ses rues qui seraient des couloirs et ses places des salons, mais ce que je sens, assis aux pieds de la tombe de Virgile, c’est un territoire uni, où l’urbs se marie à la campagne et où les lieux ne sont plus les dépendances d’une maison, mais les âmes d’un foyer – des parents qui nous parlent. Ainsi Pompéi et les flancs du Vésuve et les Champs phlégréens et cette grotte sacrée, à l’image des grottes de Catulle qui enchantent un paysage lacustre plus au nord, sont les paysages d’un même jardin, les fruits d’une même déité où l’ère païenne se mêle allègrement à l’ère chrétienne, où chaque geste participe à une danse nuptiale à travers laquelle s’anime un pérenne présent. Ici, provinces et capitale se reflètent l’une dans l’autre. Et la sensualité est l’expression souveraine du cœur et de l’esprit. Le dieu Vésuve et la Cité Pompéi enflammaient mon cerveau et mon cœur battait à l’unisson du désir de caresser la pierre et la poussière de ces émanations terrestres et divines. Oui, pour aimer il faut voir, il faut sentir et – perbacco! – je voyais, je sentais. Trente ans plus tôt, je m’étais promené au milieu de Pompéi en compagnie d’une enfant du pays et les ruines m’étaient apparues comme un signe aristocratique de cette architecture ressuscitée – nous voyions ce paysage uni à l’éruption volcanique, dans une étreinte de feu. Cette fois, un maître m’accompagnait; il me disait ce que je voulais entendre : que tout ne faisait qu’un. En feuilletant chez le bouquiniste de Porta Alba, à Naples, le vieux volume des Promenades en Campanie, je savais que j’avais trouvé le compagnon que j’attendais : Amedeo Maiuri était un humaniste taillé dans l’étoffe des Anciens, il savait parler à ceux que l’anagraphe retient pour morts; il allait à leur rencontre et ces derniers bien obligeamment lui rendaient son salut et lui donnaient de leurs nouvelles. Il ne tenait qu’à nous d’entrer en conversation avec eux et les meilleurs poètes latins, tous graine d’aimables vauriens, nous racontaient l’histoire d’un monde – notre monde.

D’où vient que, lisant la lettre de Pline le Jeune à Tacite, qui lui raconte la mort de son oncle Pline l’Ancien, nous soyons émus comme s’il nous écrivait à nous, personnellement, à deux mille ans de distance?

« Tu me demandes de te raconter la mort de mon oncle, lui écrit-il, afin que tu puisses transmettre cette histoire avec plus de vérité à tes descendants.

« Le neuvième jour avant les calendes de septembre [le 24 août 79 après Jésus-Christ], ma mère me montre vers la septième heure [environ 13 heures] un nuage d’une grandeur et d’un aspect inhabituels…

« Après son bain de soleil, après s’être rafraîchi… il avait pris une collation, allongé, et étudiait. Il réclame ses sandales, monte jusqu’au lieu d’où il pouvait observer au mieux ce phénomène. Un nuage montait… aucun arbre mieux que le pin ne lui ressemblait… s’élevant sous la forme d’un tronc très long, il s’élargissait dans les airs en rameaux […] par moments emporté par un vent nouveau, par d’autres abandonné par le vent qui s’affaiblissait… le nuage se dissipait […] selon qu’il soulevait de la terre ou des cendres…

« Il parut bon à mon oncle, qui était un homme sage, que ce grand phénomène fût étudié de plus près. Il ordonne d’affréter une chaloupe rapide et me propose de l’accompagner; je lui répondis que je préférais étudier…

La lettre de Pline nous apprend que son oncle, remettant cap sur terre depuis l’embarcation, « dicte et note toutes les phases et toutes les structures de cette catastrophe dès qu’elles apparaissent à sa vue. »

De retour dans sa demeure, « mon oncle demande à ce qu’on le porte au bain; une fois lavé, il prend place à table, dîne joyeusement… »

Puis, au milieu des flammes et des incendies qui éclairaient la nuit, il se livra au repos. Au matin, on délibère si l’on doit rester à l’abri ou aller à découvert…

« Et, note Pline, la raison vainquit la raison, la peur vainquit la peur… […] la nuit était plus noire et plus dense que toutes les nuits… »

Ils se dirigent vers le rivage mais la mer est grosse et la fuite est impossible.

« Là, couché sur un drap étendu à terre, il réclama à plusieurs reprises de l’eau froide et en but.

« Dès que le jour fut revenu, on a retrouvé son corps intact, encore couvert des habits dont il était vêtu… la position de son corps avait davantage l’aspect de quelqu’un qui se repose que d’un mort.

« Pendant ce temps, se confie-t-il à Tacite, j’étais à Misène, et ma mère… Mais pour ton enquête tu n’as rien voulu savoir d’autre que la mort de mon oncle. Donc je terminerai.

« J’ajouterai une chose : je t’ai raconté tout ce à quoi j’ai pris part et que j’ai entendu sur le vif, au moment où la vérité se rappelle à nous dans tout son éclat. Toi, tu citeras les extraits les plus importants; en effet, c’est une chose que d’écrire une lettre à un ami, c’en est une autre que d’écrire un récit historique que tous liront. Salut. »

J’avais feuilleté chez le vieux bouquiniste de Porta Alba, sous l’énorme ventilateur qui vibrait dans l’air chaud et humide, maint album aux chaudes gravures et peintures qui s’inspiraient de l’événement de cette nuit de l’an 79 de notre ère. Les images avec toute leur fraîcheur flottaient dans mon imagination, l’exaltaient. La veille, j’avais fait l’excursion à Herculanum, cette province de Pompéi et de Naples et, autant qu’elles, fille du Vésuve. C’était un jour de juillet, il pleuvait et il ventait, avec une température hivernale pour le golfe de Campanie. Au pied du volcan, nous nous crûmes en Islande. Sur le visage des autochtones, on pressentait un air d’inquiétude. Le bus pour le Vésuve était plein; un jeune homme robuste à l’air sombre nous proposa la course dans son minibus; je montai en compagnie d’un couple de Hollandais et d’une Polonaise. À chaque virage de la route qui serpentait sur les hauteurs, Enzo, le taximan, signalait : « Eh, mister! golfo di Naples… ze sea… » Les Hollandais étaient très sérieux, la Polonaise me souriait avec malice, comme si nous avions fait ensemble le voyage depuis la Baltique, d’où elle venait. Dans une courbe, elle se blottit contre moi et ne se détacha plus jusqu’au moment où nous arrivâmes sur l’ère de stationnement d’où partait le chemin qui conduisait au cratère. Tout au long du petit voyage, le chauffeur me demandait de traduire : « Dis-leur que là, avant, il y avait… Dis-leur que j’ai une femme et trois gosses, que je travaille le dimanche… » En sortant du véhicule, le froid était saisissant; les touristes, engeance insaisissable, déployaient leurs parapluies que le vent retournait aussitôt, ils riaient d’un rire bon enfant devant ce froid de juillet qui vous pénétrait les os, on sentait comme un petit air d’extase qui ravissait ce monde de pèlerins. La fille de la Baltique se dirigea d’un pas ferme vers le sentier qui montait à la bouche du volcan, je la suivis sous la pluie fine qui virevoltait tout autour; elle avait enfilé un anorak qu’elle avait sorti de son sac à dos et, se retournant, elle rit en me voyant vêtu d’une chemisette. Je lui avais emboîté le pas et gardai ma distance; quand elle s’arrêta à mi-chemin pour observer le paysage, la pluie battait son plein et je sentais ma chemise coller sur ma peau; elle me regarda soudain et s’exclama dans sa langue, dans une intonation pleine de compassion, joignant aux mots un geste compréhensible : je redescendis et me réfugiai, quelques centaines de mètres plus bas, dans le café de l’aire de départ de l’ascension. Me voyant ruisselant, Enzo, qui se réchauffait dans cet antre, me proposa de mettre son gilet de laine. Je me mis à lire les brochures qui racontaient la légende du Vésuve, que l’on trouvait à la vente pour quelques euros. Je regardai par la fenêtre : chaque élément aux alentours semblait avoir une nature propre, liée à une religion ancienne qui se rappelait à nos sens plus qu’à notre esprit; le voilà, pauvre hère qui s’éveille devant ce monde oublié : les fleurs, l’herbe, la terre, les plantes, l’air même que l’on respire et les nuages et ces gouttes de pluie et ce soleil qui se cache, tout est divin soudain et notre dévotion se répand sur nous comme un baume.

Il nous manque la langue, nous cherchons notre habitat, sinon comment parler au sacré? C’est ce que je me disais au cours de ma promenade dans les allées de Pompéi, en caressant de la plante des pieds les dalles de pierre lisse (j’avais enlevé mes sandales que je tenais à la main pour mieux sentir le temps qui les avait modelés.) Le lendemain, la veille, l’instant présent : tout se confondait – la mémoire était l’énergie première de tout vécu – tous les sens travaillaient à travers elle.

Jusqu’à il y a quelque temps, les bergers venaient faire paître leurs bêtes sur les terres qui bordaient les excavations et le paysage se souvient de cette pastorale. En passant devant ce qui fut une taverne, j’ai senti la vie bourdonner, le parfum d’un musc féminin m’est monté à la tête, je me suis désaltéré en touchant la pierre des doigts. La cité montrait toutes les phases de la journée d’un homme, toutes les étapes de la vie des hommes. L’otium et le negotium sont deux inspirations se prolongeant l’une l’autre. « Hic habitat felicitas », lit-on comme une promesse de bonheur cette inscription qui orne un phallus de pierre. Je suis entré dans le lupanar comme dans un temple, avec respect et émotion. Toute la cité m’apparaissait vibrante des joies de la chair, honorant le culte de la vie. Derrière moi, dans la semi pénombre des pas résonnaient; je ne me retournai pas. Je me recueillis devant chacune des cubicula, ces petites alcôves où l’on vantait l’amour. En sortant, le tapotement obstiné des pas continuait à retentir à mes épaules. Je m’arrêtai, marquant une pause pour observer le détail d’une colonne. Une silhouette féminine me dépassa lentement, de façon étudiée. Je restai immobile, jusqu’au moment où elle se retourna et m’adressa un sourire légèrement absent, telle une apparition. Puis elle reprit sa déambulation et s’engagea dans une allée; je la suivis, fasciné et inquiet, la vis monter un étroit escalier que je gravis à mon tour : il débouchait sur un monticule d’où l’on descendait dans une petite arène. L’apparition avait disparu. J’entendis alors le bruit distinct d’une eau qui coulait; je me penchai par dessus le parapet et je vis la créature, occupée à se soulager, qui me souriait d’une façon engageante, dans cette position accroupie, me dévoilant la fermeté et la robustesse de son corps plein de santé. Eros à Pompéi.


Responses are closed for this post.

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express