Milan, Parc du Simplon, dimanche de juillet | Brussell-express

Milan, Parc du Simplon, dimanche de juillet

Posted on 08 juillet 2013

Une nuit de juillet dans une villa du début du siècle, près de la place du Piémont, à Milan. Les moyens manquent aux héritiers qui louent deux chambres immenses où à peu près tout est négligé : la lumière tremblote sous l’abat-jour qui penche, le pommeau tournesol de la douche est descellé et laisse ruisseler un filet d’eau. L’autre hôte, un inverti encore jeune sanglé dans un vêtement noir et lustré, vit ici à l’année. Il survit dans cette maison quasi abandonnée en organisant des “prises de photos” qui mettent en valeur la Villa E. et lui donnent quelque renom dans les milieux glamour de la mode.

Aux premières lueurs du jour, en sueur, je referme la valise intacte, que désormais je n’ose même plus défaire. La chemise blanche en lin mise à sécher pendant la nuit flotte sur un cintre comme un pavillon quémandant la paix. La chaleur invite à la reddition.

Devant l’Arche de la Paix, les cafés de la via Sempione sortent leurs tables. Le nom donné à l’arche monumentale me rappelle le sens du mot : la paix dépasse le triomphe. Silence d’un dimanche matin à peine éraillé par le passage d’un tram d’une autre ère – crachotement d’un 78 tours qui sursaute sur un socle branlant. Le parc du Simplon est une oasis avec ses arbres, ses allées et ses pièces d’eau parmi lesquels tourne un peu de fraîcheur. Etendu sur un muret de pierre, à l’ombre d’un sapin, je succombe à la paix dominicale. Des voix tout autour peu à peu se font plus vives. J’entrouvre les yeux et j’aperçois un groupe d’enfants; un homme, un prêtre, s’adresse à eux avec dans sa voix une bonté naturelle, qui fait entendre une patience infinie. L’accompagnatrice est vêtue à la scout : short, brodequins de marche, chemisette et chapeau de toile. Ils sont de toutes les races et la variété des teints, des expressions, des chevelures est belle parce que ce rassemblement n’obéit à aucun mot d’ordre, à aucun programme. Ils sont ensemble et ils brillent chacun par leur individualité; quand l’accompagnatrice ou le prêtre appellent un nom, l’enfant resplendit de son visage unique, à l’image du Créateur. Il y a une bonté d’une autre nature chez cet homme que je pressens appartenir à l’Eglise – il est totalement absorbé dans sa mission : faire sortir ces enfants et les occuper gaiement pendant un dimanche d’été.

Se préparant à une course entre les arbres avec les autres enfants de l’Oratorio San Giuseppe (j’ai demandé à l’accompagnatrice d’où ils venaient), un gamin venu d’une contrée d’orient lance dans un pur accent milanais :

« Ohè, Don, vous pouvez vous enlever du chemin? »

Le don baisse les yeux d’indulgence devant le rire de joie de l’enfant. Je me redresse à la vue de ce spectacle tout simplement évangélique. La paix doit être banale, me dis-je, loin du triomphe. Comme Milan est belle sous le soleil de plomb d’un dimanche de juillet. Et les sirènettes qui ouvrent le passage du petit pont sur le cours d’eau sont aériennes, comme nos pensées.


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